Les nouveaux ados

Petite information tripative que j’ai découverte récemment :

" Une enquête menée à Kansas City auprès de 70 garçons âgés de 10 à 18 ans montre que les adolescents choisissent de préférence une femme comme médecin. Ni l'âge, ni le niveau socio-économique ne semble influer sur ce choix. "

D'après :
" Les ados préfèrent les femmes médecins ", Sciences et Avenir, juillet 2000.

C’est le commencement de l’année scolaire et le système d’éducation est en crise dans tous les pays occidentaux. L’école est en crise, on parle de violence, de baisse de niveau du statut des professeurs – mal aimés les professeurs d’ailleurs.... Il n’y a pas de modèles de ce que nous devenons, de ce que nous sommes en train de devenir, alors il faut bien inventer. On est obligé de s’adapter à une réalité mouvante en inventant. Il s’agit ces années-ci d’adapter les systèmes d’éducation au monde en devenir.



LANGUIRAND, Jacques.
Vivre sa vie,
Éd. Les Productions Minos,
1979.

La situation est tellement critique dans tous les pays d’Occident qu’un magazine français a fait paraître un article sur les systèmes d’éducation britannique et allemand, simplement pour que les lecteurs français puissent se familiariser avec d’autres formules qui ont été trouvées dans d’autres systèmes d’enseignement. Tout est en changement tout le temps, il n’y a que le changement qui soit stable, en somme, mais plus rien désormais ne sera comme avant. Aujourd’hui, c’est la télévision, l’informatique, l’Internet, la télé-éducation, les nouvelles valeurs, les remises en question. Le monde dans lequel nous vivons, c’est le Ritalin pour les enfants trop actifs et tout le reste.

Parmi les facteurs de changement, il y en a un très important qui n’est pas particulièrement nouveau mais qui prend de plus en plus d’importance : c’est l’adolescence. Non seulement est-elle de plus en plus longue mais elle devient plus dense, si je puis dire. C’est un phénomène dont la densité est de plus en plus grande en ce sens que les adolescents ont maintenant un pouvoir d’achat, la liberté sexuelle dans les relations, etc. C’est vraiment un âge de la vie aussi important que l’âge adulte, qui commence très jeune et se termine de plus en plus tard également. On note, par exemple, que les petites filles sont érotisées autour de 10 ans maintenant. On dit que l’adolescence s’étend sur plusieurs années, même jusqu'à 30 ans et plus. C’est un autre monde…

Un jour, alors que je voulais illustrer l’adolescence dans un article que je rédigeais et qui portait sur les âges de la vie, je cherchais une illustration qui serait à peu près valable et j’ai retenu finalement celle du cheval qui rue. Je vois ça d’un œil très sympathique le monde de l’adolescence tout en étant, comme tout le monde, un peu troublé de voir l’importance que prend maintenant cet âge de la vie.

 

Boris Cyrulnik :
les ados et les métamorphoses du désir



D'après :

CYRULNIK, Boris.
" Les métamorphoses du désir ",
Le Nouvel Observateur,
Hors-série N° 41,
" Les nouveaux Ados ",
juin 2000.
J’ai trouvé un numéro hors-série du Nouvel Observateur qui s’intitule : " Les nouveaux ados : Ils le sont plus tôt, ils le restent plus tard. " C’est un numéro que je recommande très chaleureusement aux gens que la question des adolescents intéresse d’une façon particulière. Dans le même magazine, je suis tombé sur… vous ne le croirez pas… un article de Boris Cyrulnik qui porte sur " Les métamorphoses du désir ".

D'après Cyrulnik, l'adolescence est :
" Un temps ressenti comme une longue répression. "

Il rappelle, par exemple, qu’à l’époque de Monsieur Cro-Magnon, l’adolescence n’existait pas :
" La puberté devait provoquer une sensation violente dans ce corps qui se métamorphosait et s'exposait à des émotions intenses, étranges et certainement angoissantes qu'on appelle aujourd'hui ‘ désirs ’. Le jeune, embarqué par cette violence interne, devait se heurter aux empêchements externes des grands mâles interdicteurs et des femelles rejetantes. –
C’était une autre époque… – Quelques millénaires plus tard, quand les sociétés se sont organisées, on a vu apparaître une brève adolescence.

" Salluste, poursuit Cyrulnik, expliquait qu’il est moral de marier les filles dans les deux années qui suivent l’apparition de leurs règles. – Il faut préciser que les règles commençaient alors vers l’âge de 16 ou 17 ans. – À l'époque de François Villon, les garçons échappaient à leur famille en entrant dans des bandes, où ils attaquaient le guet et faisaient des charivaris, puis rapidement réintégraient l'ordre social.

" Si la puberté est essentiellement gouvernée par des processus biologiques, l’adolescence est surtout créée par des structures sociales et des discours culturels "

" Jusqu’au milieu du 20e siècle, l’avenir d’un adolescent était écrit dans son lignage. Il savait ce qui l’attendait puisque son avenir répétait le passé de son père. " Aujourd’hui, le passé n’existe pour ainsi dire plus, alors l’avenir est pas mal tordu… [rires] On rabotait beaucoup leurs personnalités, fait-il observer. " Mais déjà apparaissaient des signes contre-culturels. […] Le nombre de femmes vierges le jour de leur mariage diminuant, cette signature s'est peu à peu gommée depuis les années cinquante, et la bascule s’est opérée dans les années soixante-dix. Si la puberté est essentiellement gouvernée par des processus biologiques, l’adolescence est surtout créée par des structures sociales et des discours culturels ", dit Cyrulnik. Et il explique que, pour mieux se libérer, les jeunes inventent des utopies qui, autant que possible, blessent les parents.

" La passivité chez les adolescents est souvent une forme d’autoviolence […]. Dans ce vide existentiel, la passion du risque devient un événement qui crée un repère identitaire pour l'adolescent. […] Les progrès technologiques ont réuni les conditions expérimentales de l’angoisse : être plein de vitalité, avoir une conscience aiguë du monde et ne rien pouvoir faire. Or, dans une culture qui largue ses habitants, c’est l’ordalie qui prend une valeur intégrative. "

L’ordalie, cela signifie : je prends un risque, puis si je m’en sors, ça veut dire que ça marche, que je suis bon. Je me saoule la gueule, je conduis ma moto à pleine vitesse, et si je ne meurs pas, ça veut dire que je suis quelqu’un.

 

" Depuis quelques décennies, l'instabilité psychomotrice, les fugues, les impulsions agressives, sont les nouveaux symptômes comportementaux d’adolescents qui ne peuvent pas s’adapter à cette culture de l’immobile où les déplacements ne se font que dans le virtuel de l’écran ou de l’avion. […] Avides de liberté, les jeunes fugueurs s’apaisent lorsqu’ils s’engagent dans un cadre rigide qui les sécurise en les emprisonnant. " Par cette phrase, on devine jusqu’à quel point les jeunes peuvent être séduits par ces partis extrémistes ou ces sectes qui vont leur imposer une structure pour les sortir de ce sentiment où ils sont de flotter et d’aller à la dérive.

Boris Cyrulnik à Par 4 chemins

Je vous ai souvent parlé de Boris Cyrulnik et je ne manquerai pas de le faire encore pendant cette nouvelle saison, c’est certain, d’autant plus qu’il viendra bientôt au Québec pour prononcer quelques conférences et qu’il sera l’invité de l’émission Par 4 chemins, bien entendu. Depuis le temps que j’en parle, on va être capable de lui poser les questions qu’on a envie de lui soumettre. Et ceux qui voudront contribuer à cette entrevue pourront le faire par Internet car nous allons puiser dans vos questions et vos commentaires pour les poser à Boris Cyrulnik.

C’est l’un des personnages les plus intéressants qu’il m’ait été donné de croiser pendant les émissions de Par 4 chemins.

 

La nouvelle longévité de l'adolescence



D'après :

ARMANET, Max.
" Un âge si beau mais si long ",
Le Nouvel Observateur,
Hors-série N° 41,
" Les nouveaux Ados ",
juin 2000.

" Paradoxe des temps modernes, alors qu’il y a de moins en moins de jeunes, les adolescents sont de plus en plus nombreux. […] L’explication de cette équation est simple : cet état provisoire où l’homme éprouve ses plus radicales transformations commence plus tôt et finit plus tard ", écrit Max Armanet dans l’introduction de ce numéro hors-série du Nouvel Observateur.

" Ce sont les Romains, poursuit Armanet, en particulier Sénèque, qui ont le mieux défini les différents états de l’âge. Issu du latin, le mot ‘ adolescent ’ signifie ‘ celui qui est en cours de maturité ’. – On devrait écrire ça sur les murs des Cégeps… – Déjà plus enfant, mais pas encore adulte. Autrefois cette phase durait à peu près deux ans : le temps nécessaire à la transformation du corps, à la mue de la voix. La société consacrait ces mutations par un certain nombre de rituels. – On trouve cela dans toutes les civilisations, du reste. Des rituels, ça ne veut pas nécessairement dire de passer à travers le feu, ce pourrait être simplement le service militaire, le mariage pour les filles, etc. – Les rituels ont disparu ou se sont déplacés. Aujourd’hui, cette période s’étale sur une quinzaine d’années.

" Principale caractéristique de cette nouvelle longévité : le jeune qui a acquis une maturité physique, intellectuelle, culturelle, sexuelle, se la voit déniée sur le plan social. – Il n’existe pas socialement... (Il nous faut commencer à voir la situation du point de vue des jeunes!) – L’adolescent reste sous la dépendance de ses aînés. Si l’on ajoute que la génération de pouvoir martèle une image fantasmée et narcissique de la jeunesse qui ne correspond en rien à la réalité vécue par les ados, et que, trop souvent elle abdique ses responsabilités à leur égard, on constate que sont réunis les éléments d’un malaise durable. […]

" Au final, conclut Armanet, apparaît une génération de nomades virtuels dotée d’une phénoménale capacité d’adaptation et d’une formidable demande de reconnaissance. "

Quand Jacques Attali nous dit dans son Dictionnaire du XXIe siècle que le monde est en train de se peupler de nomades, c’est peut-être en observant comment vivent les adolescents que la formule est la plus évidente. C’est une manifestation très perceptible du fait d’être nomade. L’éditorialiste termine en disant que si nous voulons comprendre, c’est à nous d’écouter ces adolescents.

 

Se souvenir de l'adolescence



D'après :


HUERRE, Patrice.
" Parents, souvenez-vous! ",
Le Nouvel Observateur,

Hors-série N° 41,
" Les nouveaux Ados ",
juin 2000.

J’ai fait un effort récemment, après avoir pris connaissance de ce magazine hors-série durant l’été : j’ai essayé de me souvenir de l’état d’esprit dans lequel je me trouvais quand j’étais adolescent è  Chercher l’ado intérieur, comment je voyais le monde, etc. Je vous dirai que je n’ai pas aimé ce trip-là, pantoute même… [rires] Ce qui m’avait incité à le faire, c’est un article en particulier que j’ai trouvé dans ce même numéro et qui s’intitule : " Parents, souvenez-vous! " C’est vrai qu’on oublie souvent ce qu’on a fait et ce qu’on était plus jeune, et ça nous rend parfois hostiles à l’égard des adolescents.

Dans cet article, l’auteur qui est Patrice Huerre, nous dit :

" Pourtant, on ne se souvient que de ce qu’on peut se raconter, le reste est stocké à l’état brut dans la mémoire archaïque des émotions. –
C’est vrai parce que c’est très difficile d’aller chercher non seulement le souvenir d’incidents, mais surtout le souvenir des états d’esprit que l’on pouvait avoir à cet âge-là. – […] Ou plutôt, il conduit à l’illusion de les connaître sur la base de leurs apparences comportementales, vestimentaires, scolaires, alors que sont ignorés les changements s’opérant dans les coulisses, lesquelles confrontent les jeunes aux mêmes questions identitaires que celles qu’ont rencontrées les générations précédentes. "

L'auteur, qui est psychiatre et psychanalyste, parle plus loin de ce que les grands-parents peuvent avoir un rôle très utile à jouer pour perpétuer l’histoire familiale – pour ceux qui veulent l’entendre, bien sûr, ou en prendre conscience.

Verlaine écrivait :
" Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse? "
 

La mission éducative des parents



D'après :


ANATRELLA, Tony.
" La confusion des générations ",
Le Nouvel Observateur,
Hors-série N° 41,
" Les nouveaux Ados ",
juin 2000.

Je ne sais pas si vous iriez jusque-là, à propos de ce qu’on appelle la confusion des générations, mais il arrive que parents et enfants échangent leurs rôles respectifs, pour ainsi dire.

" Dans une société vieillissante qui a peine à se renouveler, écrit pour sa part Tony Anatrella, l’adolescence est devenue la référence de tous les comportements. S’identifier à la vie affective et sexuelle, à la façon de parler, de penser, de s’habiller de cet âge tend à l’obsession. Les jeunes sont valorisés par des adultes narcissiques qui, souvent incapables de se placer dans une véritable relation éducative, ont créé une sorte d’errance existentielle et les conditions objectives de cette dépressivité juvénile s'exprimant dans la violence, la délinquance et l'asociabilité. "

En parlant des parents qui ne veulent plus intervenir :
" Ne pas influencer l’enfant, respecter sa liberté et, surtout, ne pas le contraindre avec des règles de morales sont autant d’idées qui ont contribué, dans certains cas, à renouveler la relation éducative et, dans d’autres, à s’en abstenir. L’enfant était envisagé comme celui qui possède en lui tous les éléments pour se développer. L’adulte doit être le témoin passif, qui ne cherche pas à intervenir et reste le simple observateur de l’évolution spontanée de l’enfant. Vision irréaliste puisque ce dernier n'a pas la science infuse et que l'éducation doit justement contribuer à l'aider à devenir libre ",
écrit Anatrella (qui est psychanalyste et aussi un spécialiste en psychiatrie sociale, l’auteur de plusieurs ouvrages sur les rapports des adultes avec les adolescents également, dont Interminables adolescences (Le Cerf, 1999).

" Inviter les adolescents à créer eux-mêmes leurs lois pour, par exemple, empêcher la violence ne revient-il pas à les enfermer dans leurs symptômes et à les faire vivre dans l’anxiété inconsciente de la croyance que tout est possible et sans limites? Il est structurant de définir ce qui est permis et ce qui est défendu et de faire prendre conscience qu’il y a des actes graves et dommageables pour soi aussi bien que pour les autres. C’est pourquoi la moindre transgression doit être sanctionnée sinon l’adolescent se marginalise. Mais les adultes, en crise avec le sens de l’autorité, se montrent impuissants à l’exercer et à jouer leurs rôles de médiateurs et de régulateurs entre les adolescents et la réalité. " C’est intéressant qu’il dise " entre les adolescents et la réalité " et non pas entre les adolescents et le monde adulte : c’est la réalité qu’il s’agit de cerner ici, dans l’éducation.

" La vie psychique de l’enfant et de l’adolescent, poursuit plus loin Anatrella, est parfois confondue avec celle de l’adulte, qui le fait grandir trop vite et l’incite à rester son ego psychique. "

Anatrella parle ensuite de l’infantilisation des adultes et de certaines formules qui en témoignent, telle : " L’enfant est le père de l’homme. "

" On constate que la plupart des adolescents manquent d’images guides des adultes parce qu’ils ont souvent été considérés à égalité avec eux, alors qu’il n’y a pas d’égalité psychique entre un adolescent et un adulte. " Quand on dit des choses comme celles-là, on a l’impression d’être un peu vieux jeu : j’en suis parfaitement conscient mais il me semble qu’il y a quelque chose à creuser là.

" La difficulté des adultes à se situer comme tels, mais aussi l’augmentation des divorces, l’inquiétude que représente les foyers recomposés, les relations monoparentales, développent un profond sentiment d’insécurité chez de nombreux adolescents. De plus en plus souvent, l’enfant doit représenter l'unité parentale – qui habituellement est du ressort des adultes puisque le parental procède du conjugal. Lorsque l’adolescent joue un rôle qui ne lui revient pas et entretient le fantasme de réparateur du couple parental, il se trouve fragilisé dans sa propre vie affective comme on l’observe dans sa post-adolescence. […]

" Les adultes ne jouent pas toujours leur rôle contraphobique [contre les peurs, si vous voulez], ce qui favorise chez les adolescents des conduites morbides, voire sado-masochistes, autour de l'auto-agression et de l'agression d'autrui, mais aussi de pratiques de plus en plus répandues de marquages du corps (tatouage, body piercing, etc.) pour conjurer la peur que ce corps inspire et la difficulté qu’ils ont à se l’approprier. […]

" C’est ainsi que les jeunes adultes n'en finissent pas de quitter l'adolescence, pour mieux y revenir! Symptôme que révèlent d’ailleurs le ton et le contenu des nouveaux magazines masculins et féminins destinés au 25-40 ans, dont les thèmes de préoccupation relèvent essentiellement de la psychologie pubertaire et adolescente. "

Wow!

Pour approfondir sur le sujet de l'adolescence, consultez nos signets

Par 4 chemins/ Le 3 septembre 2000
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

© 2000 Productions Minos Ltée./ Tous droits réservés pour tous pays.