Le Fentanyl en drogue sème l'inquiétude

Le reportage de Florent Daudens

Jusqu'à 100 fois plus puissant que la morphine, le Fentanyl, un médicament sous ordonnance, est souvent l'ultime recours pour les patients qui souffrent trop, par exemple dans le cas d'un cancer des os ou les gens en fin de vie. Mais il est aussi détourné pour fabriquer de la drogue. Avec des conséquences qui inquiètent les autorités dans plusieurs villes canadiennes.

Un texte de Florent Daudens

Présenté sous la forme d'un timbre dermique, on peut en extraire la substance avec un mélange d'eau et d'acidifiant comme du vinaigre, afin de l'injecter avec une seringue.

Une opération risquée pour une drogue « incroyablement dangereuse », souligne Jean-Bruno Caron, de l'Association québécoise pour la promotion de la santé des personnes utilisatrices de drogues. « Bien que la majorité des médicaments opioïdes ne sont pas faits pour être injectés, celui-ci cause vraiment des dangers, entre autres dans la préparation, parce qu'on essaie de le couper, de retirer le plus de substance et de se l'injecter directement en intraveineuse », explique-t-il.

Une tendance lourde du marché de la drogue

L'essor de cette substance, aussi appelée Apache ou China white, s'inscrit dans un changement en profondeur du marché de la drogue ces dernières années : l'émergence des opioïdes. Le Dilaudid est le produit le plus souvent détourné, mais sa force est bien moindre que le Fentanyl.

« Avec la rareté de l'héroïne, qui est incommensurablement plus chère, les gens se sont tournés vers les opioïdes. Ça coûte moins cher et ça se trouve plus facilement. » — Jean-Bruno Caron, coordonnateur de l'Association québécoise pour la promotion de la santé des personnes utilisatrices de drogues

Devant l'engouement pour ce produit, des trafiquants de drogue ont commencé à fabriquer des comprimés ou à couper l'héroïne avec. Complexe à extraire à partir des timbres, elle devient alors plus accessible, pas seulement par injection et parfois à l'insu du consommateur de drogue.

Fentanyl

Vancouver la plus touchée, les métropoles atteintes

Vancouver s'avère la ville la plus touchée, avec 30 décès liés à des surdoses de Fentanyl depuis le début de l'année. C'est 50 % de plus que pour l'année 2012 au complet. Les métropoles comme Toronto, Montréal ou Ottawa s'inquiètent aussi.

Le Service de police de la Ville de Montréal en a d'ailleurs trouvé pour la première fois lors d'une saisie en avril dernier dans un laboratoire clandestin. Il s'agissait de la plus importante saisie de drogue de synthèse de l'histoire du SPVM. 

« Les gens qui sont derrière la fabrication, ce sont des gens qui ne connaissent rien aux produits qu'ils manipulent. C'est fait n'importe où, dans des endroits insalubres. » — Mario Guérin, directeur adjoint du Service de police de la Ville de Montréal

Une évolution qui inquiète M. Caron : « Déjà que c'est dangereux de s'injecter des médicaments qui ne sont pas faits pour l'être, mais on partait du principe qu'ils étaient faits de façon pharmaceutique, donc que la substance était assez contrôlée. Si ce sont des laboratoires clandestins, des chimistes en herbe qui se mettent à les faire, alors là on augmente grandement les risques pour la santé des gens ».

La santé publique montréalaise appelle à la vigilance 

Face à cette situation, la Direction de la santé publique (DSP) a lancé un appel à la vigilance en juin dernier. « Le Fentanyl en poudre est vendu et consommé à Montréal », expliquent les autorités. Elles ajoutent avoir enregistré trois cas de surdose depuis le début de l'année.

« Ce sont des décès qui peuvent être prévenus », souligne Jérôme Latreille, coordonnateur à la DSP. Avec cet avis, il espère que les toxicomanes seront informés que du Fentanyl peut se trouver dans leur drogue et qu'ils ne s'en injecteront pas seul, mais aussi que les médecins soient prêts à administrer des antidotes plus forts si besoin. D'autant plus que les tests sanguins actuels au Québec ne permettent pas de le détecter.

La situation amène les autorités sanitaires et les organismes d'intervention à modifier leurs approches. Par exemple, il n'existe pas de contenant stérile qui puisse être distribué aux toxicomanes, comme c'est le cas pour les seringues. « Il faut trouver des moyens sécuritaires pour que les gens n'en meurent pas. Et de garder à l'oeil les laboratoires clandestins », estime M. Caron.

L'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal note une baisse du nombre de toxicomanes par injection, de 12 000 en 1996 à quelque 4000 en 2010. Une baisse attribuable à plusieurs facteurs, dont une augmentation de la consommation de crack et une meilleure capacité de réponse du réseau de lutte contre la toxicomanie.

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