Un ingénieur s'inquiète de l'état du pont Champlain

Le reportage d'Alain Gravel

Exclusif - Un ingénieur qui a été jusqu'à tout récemment responsable de l'inspection du pont Champlain soutient que, malgré les millions de dollars consacrés à sa réparation, il est de plus en plus difficile d'en assurer la sécurité.

Dans des images et des courriels qu'il a fait parvenir à Radio-Canada, cet ingénieur qui veut rester anonyme s'inquiète de l'état de dégradation avancée du pont qui ne permet plus aux équipes qui l'inspectent de prévoir les incidents. Cet ingénieur vient d'être congédié.

Pendant la fin de semaine des 4 et 5 mai dernier, le pont Champlain en direction de Montréal a été fermé pour la réparation de quatre joints de dilatation, ces composantes qui font la jonction entre les sections du tablier du pont.

Mais cette fin de semaine là, l'ingénieur responsable de l'inspection du pont a découvert qu'un autre joint était en plus mauvais état que les autres. Une anomalie qui n'avait pas été détectée lors des inspections. Une fissure de six mètres de long en bordure du joint de dilatation. Les images tournées par l'ingénieur sont éloquentes. La caméra glissée dans la fissure permet même de voir à travers le tablier du pont.

Dans un courriel qu'il a fait parvenir à Radio-Canada, l'ingénieur, qui a été responsable de l'inspection du pont pendant 10 ans, souligne que « bien qu'une roue de véhicule ne passe pas, cette crevasse n'est pas un petit défaut et ça signifie [pour moi] que les défauts continuent de progresser et de grossir sans que les autorités s'en rendent compte ».

L'ingénieur précise qu'une fissure à un joint de dilatation ne peut pas provoquer à elle seule un effondrement du pont, puisqu'il ne s'agit pas d'un problème structurel, mais selon lui, il y a quand même danger d'accident pour les véhicules. Un autre ingénieur expert consulté par Radio-Canada est du même avis.

Un porte-parole de la société qui gère le pont Champlain se fait rassurant.

« C'est un élément qui arrive, nous on intervient rapidement. Y a pas de danger pour la circulation. Y a pas d'inquiétude au niveau structurel. Le seul élément qu'il faut agir rapidement, c'est de poser une plaque le plus rapidement possible », affirme Jean-Vincent Lacroix, directeur des Communications, de la société Les Ponts Jacques-Cartier et Champlain Inc.

Une fissure au joint de dilatation du pont Champlain


De fait, une plaque d'acier a été installée dans les heures qui ont suivi, et le joint de dilatation devrait être réparé dans les prochaines semaines.

Mais l'ingénieur qui a alerté Radio-Canada s'inquiète quand même de l'état général du pont d'ici sa reconstruction en 2021.

Il souligne le fait que les équipes qui le réparent depuis 2009 ne suffisent pas à la tâche et qu'il est de plus en plus difficile de prévoir ce qui va arriver. Il ajoute dans son courriel que « la sécurité publique n'est pas un concept partiel ou un calcul de probabilité. C'est la certitude que la sécurité est assurée et dans la situation actuelle on est loin de cette certitude ».

À la société fédérale qui gère le pont Champlain, on assure que la structure est sécuritaire. Son porte-parole met en doute la crédibilité de l'ingénieur en question en disant qu'il a été congédié cette fin de semaine là puisqu'il ne portait pas de casque de sécurité. « Si un ingénieur vous dit qu'il y a un problème au niveau sécuritaire et qu'il ne s'est pas adressé à nous, société qui s'occupe du pont Champlain, c'est extrêmement grave, et il faudrait absolument que cette personne-là, son premier réflexe c'est de s'asseoir avec nous et dire où et à quel endroit ».

Depuis 2006, divers rapports de firmes de génie ont fait état de la dégradation avancée du pont Champlain et de ses approches.

Un document dont nous avons obtenu copie montre que la réparation des joints de dilatation a été désignée dès 2006 comme prioritaire. Seulement le tiers a été réparé jusqu'ici.

Le reportage d'Alain Gravel