Une étude déboulonne le mythe de Mère Teresa

Entrevue avec Serge Larivée, professeur titulaire à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal

La sainteté de Mère Teresa, cette religieuse vénérée de par le monde pour ses soins aux pauvres et aux malades, serait plus mythe que réalité, selon des chercheurs qui affirment que la béatification de la religieuse est largement le fruit de la séduction des médias.

Dans un article qui paraîtra dans l'édition de mars de la revue scientifique Studies in Religion/Sciences religieuses, Serge Larivée et Geneviève Chénard, des chercheurs de l'Université de Montréal, et Carole Sénéchal de l'Université d'Ottawa, questionnent également l'utilisation des dons importants reçus par les oeuvres de mère Teresa.

« Alors que nous cherchions de la documentation sur le phénomène de l'altruisme dans le cadre d'un séminaire sur l'éthique, l'un de nous est tombé sur l'oeuvre et la vie d'une des femmes les plus encensées par l'Église catholique et faisant aujourd'hui partie de notre imaginaire collectif : mère Teresa. La description qui en était faite était si dithyrambique que cela a piqué notre curiosité et nous a donné envie de pousser notre recherche plus loin, » explique M. Larivée, cité dans un communiqué publié sur le site internet de l'Université de Montréal.

Les chercheurs ont donc analysé 287 ouvrages sur la vie et l'oeuvre de mère Teresa, fondatrice de l'ordre des Missionnaires de la charité. Résultat? Selon M. Larivée et ses collègues, le Vatican n'a pas tenu compte de plusieurs problèmes dans son processus de béatification de mère Teresa, dont « sa manière pour le moins discutable de soigner les malades; ses contacts politiques douteux; sa curieuse gestion des faramineuses sommes qu'elle a reçues et un dogmatisme excessif notamment à l'égard de l'avortement, de la contraception et du divorce. »

Générosité sélective?

Des sommes importantes -- dont des fonds reçus du régime dictatorial des Duvalier en Haïti -- se retrouvent entre les mains des Missionnaires de la charité, mais celles-ci transitent dans des comptes pour la plupart secrets. Et malgré les millions que détient sa fondation, mère Teresa est beaucoup plus généreuse en prières qu'en argent lors de tragédies en Inde comme des inondations ou le désastre de Bhopal, soutient M. Larivée.

Aussi, dans les missions de la religieuse, deux-tiers de la clientèle espère en vain y recevoir des soins médicaux, tandis que les autres y viennent pour mourir mais ne reçoivent pas de soins adéquats, notent les chercheurs, citant des médecins qui ont visité ces missions et y ont notamment déploré le manque d'hygiène, le régime alimentaire insuffisant et l'absence de médicaments anti-douleurs. M. Larivée et ses collègues soulignent que c'est la conception de la souffrance de mère Teresa, et non le manque de fonds, qui est à l'origine de ces lacunes.
Les universitaires attribuent la popularité de mère Teresa et de ses oeuvres à un film réalisé en 1969 par un journaliste de la BBC. Elle découvre l'efficacité des médias, voyage à l'étranger et reçoit de nombreux prix, dont le Nobel de la paix.

Mère Teresa est donc devenue une sainte aux yeux de la population, et sa béatification, puis sa canonisation, ont été utilisées par le Vatican « pour revitaliser l'Église et inspirer les fidèles surtout à l'heure où les églises se vident et l'autorité romaine décline », soutiennent les chercheurs.

M. Larivée souligne toutefois le fait que l'oeuvre de mère Teresa a inspiré « plusieurs travailleurs humanitaires », qui eux n'auraient pas été encensés par les médias. Il soutient toutefois que les médias qui ont couvert la religieuse auraient dû faire preuve de plus de rigueur.