La commission Charbonneau

Accurso faisait du « développement des affaires » avec Tomassi en 2008, dit Borsellino

François Messier
Radio-Canada
Tony Tomassi à l'Assemblée nationale (archives) Tony Tomassi à l'Assemblée nationale (archives)

L'entrepreneur en construction Tony Accurso faisait du « développement des affaires » avec Tony Tomassi en novembre 2008, un mois avant qu'il ne soit ministre, a confirmé jeudi l'entrepreneur Giuseppe « Joe » Borsellino, lors de la quatrième journée de son interrogatoire à la commission Charbonneau.

Le patron de Construction Garnier a fait cette révélation après que la commission a présenté un extrait d'écoute électronique effectué le 16 novembre 2008 dans le cadre de l'opération Diligence, portant sur l'infiltration du crime organisé dans l'industrie de la construction.

L'extrait du 16 novembre permet d'entendre une conversation entre M. Borsellino et l'ex-directeur général de la FTQ-Construction Jocelyn Dupuis. M. Borsellino y raconte avoir croisé la veille, dans un restaurant, Tony Accurso et Tony Tomassi et rapporte, dans cette conversation, des confidences que lui a faites ce dernier.

Tony Accurso « l'a invité sur le bateau, fait son, sa routine, tsé? », confie M. Borsellino, dans l'enregistrement, à son ami Jocelyn Dupuis. Tony Tomassi était alors député de LaFontaine.

« Que voulez-vous dire quand vous dites ça? » lui a demandé le procureur Tremblay. « Il devait savoir qu'il devenait ministre, répond d'abord M. Borsellino. C'est tout ce que je peux voir. Et il l'invite sur notre bateau ».

Le magnat de la construction Tony Accurso quitte le quartier général de la SQ, à Montréal, le 17 avril 2012. Le magnat de la construction Tony Accurso quitte le quartier général de la SQ, à Montréal, le 17 avril 2012.  Photo :  PC/Paul Chiasson

Tony Tomassi, précise alors M. Borsellino, lui a rapporté ces propos dans un salon de cigares, après son repas avec M. Accurso. Il laisse ensuite tomber : « L'affaire du bateau, c'est peut-être moi qui l'a ajoutée ».

« Ce que je dis, c'est que Tony fait son travail de sollicitation avec Tomassi, a-t-il poursuivi. Est-ce que ça veut dire bateau? Est-ce que ça veut dire des billets de hockey? C'est ce que je veux dire. Vous pouvez l'interpréter comme vous voulez ».

« Avec tout le respect que je dois à la commission, je parle une langue qui est entre moi et M. Dupuis. Si j'ai dit bateau, j'ai dit bateau. Est-ce que ça veut dire que c'est un bateau? » — Giuseppe Borsellino

« J'aurais pu dire n'importe quoi », a encore lancé le patron de Construction Garnier. « Comme maintenant? » a rétorqué la commissaire, qui s'est montrée particulièrement incisive dans ses questions au témoin jeudi.

Il a ensuite argué que le mot « routine » faisait référence à une approche de « développement des affaires » de Tony Accurso. Cette routine commençait toujours par un dîner, a-t-il ajouté.

« Il fait sa routine. Il fait sa job. Sa job de développement des affaires. Il n'y a rien de mal à ça. » — Giuseppe Borsellino, au sujet de Tony Accurso

Giuseppe Borsellino a reconnu plus tôt ce matin que Tony Tomassi était un bon ami à lui. Il a expliqué qu'il avait connu l'ex-ministre au début des années 2000, par l'entremise de son père. Le témoin a affirmé qu'il parlait « beaucoup moins » à son ami aujourd'hui, puisque celui-ci « est bien occupé par son travail ».

Plus tôt cette semaine, la commission avait fait entendre un autre enregistrement de Diligence, fait le 24 décembre 2008, qui a permis d'établir que l'entrepreneur a fait une « petite affaire » avec M. Tomassi la veille, soit cinq jours après sa nomination comme ministre de la Famille.

La conversation du 16 novembre fait également référence à une dette qu'Eddy Brandone, à l'époque trésorier de la FTQ-Construction, aurait contractée à l'endroit de Giuseppe Borsellino. Ce dernier a démenti lui avoir prêté de l'argent. La dette, dit-il, porte sur des voyages de sable ou de pierre qui ont été faits à la maison de la fille d'Eddy Brandone.

Radio-Canada a révélé l'été dernier qu'une filature impliquant Eddy Brandone a été interrompue après qu'il est entré en contact avec le premier ministre Jean Charest au lendemain de la diffusion du reportage de l'émission Enquête sur les dépenses excessives de Jocelyn Dupuis et sur ses liens avec la mafia.

Accurso nie tout

Dans un communiqué publié jeudi soir, Tony Accurso « nie catégoriquement les propos le concernant » tenus par Giuseppe Borsellino dans le cadre de la commission Charbonneau.

« M. Accurso nie avoir eu quelque relation d'affaires que ce soit avec M. Tony Tomassi, avant ou après l'élection de ce dernier à l'Assemblée nationale », indique le communiqué.

« M. Accurso nie également que M. Tomassi ait séjourné sur son bateau, et il ne l'y a d'ailleurs jamais invité », ajoute-t-il.

L'homme d'affaires réitère également une déclaration faite en octobre 2009 selon laquelle aucun ministre ou député de l'Assemblée nationale n'est monté sur son bateau, le « Touch ».

Lire aussi : Borsellino a souvent contribué aux partis mais nie tout financement illégal

Giuseppe Borsellino devant la commission Giuseppe Borsellino devant la commission

Une autre conversation le 23 décembre 2008

Précédemment, la commission s'était penchée sur une autre conversation enregistrée le 23 décembre 2008, lors de l'opération Diligence, et lors de laquelle MM. Borsellino et Dupuis parlent de l'ex-président de la FTQ Michel Arsenault.

Les deux interlocuteurs s'enthousiasment au sujet d'une conversation téléphonique récente entre celui qui est devenu ministre de la Famille, Tony Tomassi, et M. Arsenault.

M. Borsellino dit, au sujet de ce dernier : « On va le travailler tranquillement ». Pour le président de Construction Garnier, cependant, ces mots n'ont aucune signification particulière.

M. Borsellino reconnaît par ailleurs qu'il est possible que, lors de cet appel entre le ministre Tomassi et M. Arsenault, Tony Accurso était à côté du président de la FTQ. Mais il maintient que la conversation du 23 décembre 2008 n'a aucune signification particulière. Il ajoute qu'il n'a de toute façon jamais apporté de projet devant le Fonds de solidarité FTQ.

Notre blogue en direct

Depuis le début de son témoignage, Giuseppe Borsellino a été longuement interrogé sur ses liens avec le crime organisé, ses relations étroites avec l'ex-directeur général de la FTQ-Construction Jocelyn Dupuis et ses liens avec l'ex-grand patron des travaux publics à la Ville de Montréal Robert Marcil.

Il a convenu que les contrats publics de la Ville de Montréal faisaient l'objet de collusion. Il a soutenu qu'un ingénieur de la Ville aujourd'hui retraité, Gilles Surprenant, avait été l'instigateur du système. Il a finalement soutenu, hier, que cette collusion s'était poursuivie sans l'appui de Surprenant après 2003-2004.

Giuseppe Borsellino a témoigné avec une prudence évidente. Le procureur Tremblay et les commissaires doivent composer avec ses trous de mémoire et ses réponses évasives, livrées dans un mélange de français et d'anglais.

L'entrepreneur reviendra à la barre des témoins pour les contre-interrogatoires le 18 février, les audiences publiques faisant relâche la semaine prochaine.

Débat sur des témoignages sous interdit

Nicolo Milioto de passage à la commission mercredi Nicolo Milioto de passage à la commission mercredi

Le témoignage de Giuseppe Borsellino a été suivi d'un long débat entre les avocats des médias, et les procureurs du Directeur des poursuites criminelles et pénales et de la commission sur l'opportunité de lever en tout ou en partie l'ordonnance de non-publication qui touche plusieurs témoignages portant sur l'affaire Faubourg Contrecoeur.

Une telle ordonnance frappe actuellement une partie des témoignages de Michel Lalonde, PDG de Génius, et de Joseph Farinacci, ex-directeur de la Direction des stratégies et transactions immobilières de la Ville de Montréal, ainsi que l'ensemble du témoignage de Jacques Victor, un spécialiste en appels d'offres.

La commissaire Charbonneau a souligné qu'elle analyserait les arguments avec minutie, mais n'a pas dit quand elle rendrait sa décision.

L'ex-dirigeant de Mivela Construction, Nicolo Milioto, devrait être l'un des prochains témoins de la commission. Il a assisté aux audiences de la commission Charbonneau, mardi et mercredi, en compagnie de sa fille, Elena.

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