La commission Charbonneau

Une récompense de 25 000 $ en échange d'un coup de pouce

François Messier
Radio-Canada
Le compte rendu de Catherine Kovacs

Le PDG de Génius Conseil, Michel Lalonde, admet avoir tenté de bénéficier de l'influence favorable d'un contact dans un comité de sélection du ministère des Transports du Québec pour obtenir un contrat en décembre 2007. Estimant que cette influence lui avait permis de décrocher ce contrat, il lui a même remis 25 000 $ en argent comptant en février 2008.

Voir aussi : Lalonde donnait autant au PLQ qu'au PQ et à l'ADQ

L'homme en question s'appelle Claude Millaire, a révélé Michel Lalonde lors de sa quatrième journée à la barre des témoins à la commission Charbonneau. C'est un ancien associé de Génius, Gilles Thibodeau, qui avait développé une relation d'amitié avec cet homme, appelé à siéger à l'occasion à des comités de sélection du MTQ en tant que membre externe.

Selon Michel Lalonde, Claude Millaire l'a prévenu le 27 novembre 2007 qu'il allait siéger à un comité pour évaluer les soumissions dans le cadre d'un projet sur l'autoroute 13, dans le coin de Lachine, à Montréal. Genius, a-t-il précisé, avait décidé de constituer un consortium avec la firme CIMA pour présenter une soumission dans ce dossier.

Le 18 décembre, Michel Lalonde et Claude Millaire sont allés manger au restaurant ensemble. C'est à ce moment, a dit le témoin, que Claude Millaire lui a dit qu'il sortait tout juste de la rencontre du comité de sélection, et que le consortium Genius/CIMA avait remporté ce contrat d'une valeur de 3 millions de dollars. Millaire m'a dit : « j'aimerais ça que tu en tiennes compte », a raconté Michel Lalonde.

Le 18 février 2008, Michel Lalonde dit avoir remis 25 000 $ en argent comptant à Claude Millaire. « Je suis content que tu aies apprécié mes efforts », aurait répondu Claude Millaire.

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Un appui mitigé ?

Selon le procureur en chef adjoint de la commission, Me Denis Gallant, il n'est cependant pas certain que Génius a bel et bien profité de l'appui de Claude Millaire. Les notes que ce dernier a données au consortium Génius/CIMA, a-t-il dit, n'étaient pas les plus élevées parmi les membres du comité de sélection. « On voyait quand même des résultats positifs », a rétorqué Michel Lalonde.

Michel Lalonde dit que Claude Millaire a aussi reçu divers cadeaux de Génius au fil du temps, dont quelques versements de 2000 $ à 3000 $, une caméra, un cellier, une machine à café et un téléphone cellulaire qui a été payé par Génius de 2004 à 2010. Selon le témoin, l'homme en question disait aussi avoir des liens avec Kasimir Olechnowicz, de la firme de génie-conseil CIMA+.

Les relations entre Génius et Claude Millaire ont été rompues en 2010, a dit Michel Lalonde, en raison notamment des enquêtes qui étaient en cours à cette époque. Michel Lalonde l'a alors prié de s'occuper lui-même de son téléphone cellulaire et a récupéré un ordinateur portable que la firme lui avait prêté.

Michel Lalonde dit que Génius a saisi l'occasion qui se présentait à elle avec Claude Millaire, étant donné qu'il avait des liens personnels avec Gilles Thibodeau, mais que la firme n'a jamais tenté d'approcher un autre membre potentiel d'un comité de sélection.

Cela n'était « pas nécessaire », dit-il, puisque les projets soumis au MTQ étaient évalués strictement en fonction de leur qualité intrinsèque et de la compétence des soumissionnaires.

Valeur des contrats obtenus par Génius Conseil auprès du MTQ, seul ou en consortium Valeur des contrats obtenus par Génius Conseil auprès du MTQ, seul ou en consortium

Des ristournes « plus modestes » sur les contrats du MTQ

Par ailleurs, Michel Lalonde confirme que Génius pouvait empocher une part des réclamations qu'elle accordait à des entrepreneurs pour des contrats du MTQ, comme elle le faisait pour ceux de la Ville de Montréal. Cet argent comptant pouvait aussi servir à des contributions politiques. Ces ristournes étaient cependant « plus modestes » dans le cas des contrats du MTQ, puisque la marge de manoeuvre dont bénéficie les firmes de génie est plus « mince ».

Selon lui, la marge de manoeuvre provenait surtout des quantités utilisées au chantier - une quantité de roc enlevée, par exemple - puisque les contats prévoient déjà que ces quantités peuvent être bonifiées de 5 % ou 10 %. Lorsque vient le temps de réclamer des montants en contingence, a-t-il ajouté, il faut s'adresser au MTQ, ce qui complique le tout.

Qui plus est, la tâche d'approuver les extras revient à la firme qui a la responsabilité du projet. Or Génius obtenait souvent des contrats du MTQ en consortium avec des firmes plus importantes, qui avaient cette responsabilité.

« Comme j'ai toujours dit : jamais de compromis sur la qualité! » — Michel Lalonde

Les consortiums sont formés afin de présenter la meilleure candidature possible à l'appel d'offres en raison de la somme de leurs expertises, soutient M. Lalonde. C'est donc, suivant ces affirmations, une approche différente de celle à Montréal, où l'objectif des consortiums était aussi d'assurer le partage des contrats entre firmes embarquées dans un système de collusion.

Michel Lalonde a aussi confirmé, comme l'avait déclaré Jacques Duchesneau en juin dernier, qu'il était « compliqué » de faire des évaluations de rendement négatives pour un entrepreneur qui faisait mal son travail. Il dit que Génius ne l'a fait qu'une seule fois, à l'encontre d'Excavations Panthère. « Ça avait tellement mal été au chantier », a-t-il commenté. Le patron de l'entreprise, André Durocher, avait évoqué cet épisode lors de son témoignage, en novembre dernier.

Variation des contrats de Génius Conseil au MTQ selon l'approche avec et sans consortium Variation des contrats de Génius Conseil au MTQ selon l'approche avec et sans consortium

Des contributions politiques sur la Rive-Sud

Michel Lalonde a aussi révélé mardi qu'il a déjà versé une contribution politique de 35 000 $ en 2001 à la campagne électorale de Jacques Olivier, qui briguait la mairie de Longueuil, et une autre de 5000 $ à celle du maire Gilles Dolbec, de St-Jean-sur-Richelieu, qui cherchait à se faire réélire en 2005.

Dans le cas du maire Dolbec, l'argent a été remis à son organisateur politique Michel Caron, un des patrons du fournisseur de tuyaux Tremca, dont le nom a déjà été évoqué à quelques reprises à la commission Charbonneau.

L'ingénieur avait déjà énuméré lundi les contributions politiques qu'il a faites dans des municipalités de la Rive-Nord et dans les arrondissements de Montréal. Plusieurs élus ont vivement rejeté ces allégations, de même que MM. Robert Abdallah et Robert Marcil, respectivement ex-directeur général de la Ville de Montréal et ancien directeur de la réalisation des travaux publics à la Ville.

Contre-interrogé en après-midi par l'avocat d'Union Montréal, Michel Dorval, il a aussi admis qu'il n'avait pas de preuve que l'argent qu'il dit avoir versé au fil des années à l'argentier du parti, Bernard Trépanier, a bel et bien été versé à la caisse électorale..

Une partie en non-publication

Michel Lalonde sera de retour à la barre des témoins mercredi pour la suite des contre-interrogatoires. L'avocat du procureur général du Québec, Me Benoît Boucher, aura notamment des questions à lui poser.

Me Denis Gallant reviendra ensuite au lutrin pour interroger Michel Lalonde sur les projets Fiche (Boisbriand) et Faufil (Faubourg Contrecoeur). Cette portion se déroulera sous ordonnance de non-publication, tout comme les contre-interrogatoires liés à ces dossiers.

La commissaire Charbonneau a confirmé en début de séance mardi qu'elle acceptait la requête déposée à ce sujet par l'avocate du Directeur des poursuites criminelles et pénales, Catherine Dumais.

Cette ordonnance est préventive, a-t-elle expliqué, de sorte qu'un débat sur l'opportunité de la lever aura lieu sitôt le témoignage de Michel Lalonde terminé.

Un système élaboré au municipal

Depuis qu'il a entrepris son témoignage, mercredi dernier, Michel Lalonde a expliqué comment la chaîne entrepreneurs-ingénieurs-partis politiques a manoeuvré au cours des dernières années pour voler les contribuables.

Il soutient en somme que les firmes de génie sont sollicitées pour du financement politique par des partis municipaux, et qu'elles doivent y répondre pour espérer obtenir des contrats.

Pour les contrats de la Ville de Montréal, a dit Michel Lalonde, les firmes de génie ont longtemps empoché 25 % des faux extras réclamés par les entrepreneurs en construction. C'est cet argent qui sert à renflouer les caisses électorales des partis politiques, affirme-t-il.

Ces faux extras font augmenter le coût des contrats publics d'environ 30 % à Montréal, a-t-il admis, de sorte que ce sont les contribuables qui paient la facture.

Lundi, Michel Lalonde a aussi expliqué qu'il a versé de nombreuses contributions politiques illégales à des élus ou des maires des arrondissements de Montréal et des municipalités de la couronne Nord.

Un texte de François Messier et Bernard Leduc

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