La commission Charbonneau

Lalonde a versé 3 % à Trépanier sur une dizaine de contrats

François Messier
Radio-Canada
Le reportage de Catherine Kovacs

Le président-directeur général de Genius, Michel Lalonde, a commenté devant la commission Charbonneau la liste des contrats qu'il a obtenus de la Ville et pour lesquels il a dû donner une ristourne de 3 % au grand argentier d'Union Montréal. Il a aussi admis qu'il a participé à une tentative visant à organiser la collusion de laboratoires privés embauchés par la Ville.

Comme il l'avait évoqué la semaine dernière, M. Lalonde a dit que cette ristourne n'était versée à Bernard Trépanier que sur les contrats portant sur des grands projets d'infrastructure. La somme était remise en argent comptant à ce dernier. M. Lalonde précise qu'il versait la part due par sa firme et ne s'occupait pas d'acheminer à M. Trépanier celle des autres collusionnaires.

C'est en 2004, pour un contrat de 1,1 M$ fait par un consortium Séguin-BPR qu'il a pour la 1re fois versé ses 3 % (Séguin est l'ancien nom de Génius).

En tout, Michel Lalonde a payé cette ristourne sur un total de 10 contrats. Il n'y en a pas d'autres « à ma connaissance », a soutenu le PDG de Génius. Neuf de ces contrats ont été faits en consortium, avec sept firmes différentes. La formation de consortiums était favorisée avant tout pour s'assurer que toutes les firmes collusionnaires aient leur part du marché, a-t-il précisé.

En 2009, M. Lalonde dit que les firmes ont arrêté de donner leurs 3 %, entre autres à cause de la création de l'escouade Marteau. « On s'est affirmé, disons », a-t-il dit, laissant par ailleurs entendre que cette décision a été acceptée sans vraiment de résistance par M. Trépanier. Il restait alors 60 000 $ dans sa caisse occulte qu'il a répartis entre six associés.

Michel Lalonde a aussi été interrogé sur le contrat de 10,7 millions de dollars obtenu par Infrabec en 2005 dans l'est de Montréal, dans le cadre duquel l'entrepreneur Lino Zambito avait allégué qu'une somme de 300 000 $ avait été versée à l'ex-directeur général de la Ville, Robert Abdallah. Le groupe Séguin avait conçu les plans et devis pour ce projet.

L'ingénieur a confirmé que le fournisseur de tuyaux Tremca avait tenté de convaincre Lino Zambito d'utiliser sa solution d'un tuyau préfabriqué plutôt que celle d'un tuyau coulé sur place, comme l'entrepreneur l'avait souhaité. Il a confirmé que Zambito avait évoqué que cette solution lui coûterait 300 000 $, mais sans plus. Il n'a pas mentionné que Zambito avait été contraint d'agir de la sorte, ni que Robert Abdallah avait reçu un pot-de-vin dans cette affaire.

M. Lalonde était par ailleurs au nombre des invités qui ont contribué 10 000 $ au petit déjeuner tenu en mai 2004 au Club St-Denis pour le comité pour le OUI, contre les défusions. L'événement avait été longuement mentionné par Martin Dumont, ex-organisateur politique pour le parti de l'ex-maire Tremblay. Le montant a été remis sous forme d'un chèque, fait au nom de Marc Deschamps, agent officiel d'Union Montréal. M. Lalonde précise que s'il a donné cette somme, c'est parce qu'on lui a demandé.

Le PDG de Génius a aussi reconnu lundi matin qu'il y avait une certaine forme de collusion dans les arrondissements de la Ville de Montréal. Les firmes qui travaillaient dans un même arrondissement se parlaient, dit-il, « pour arrimer les prix et permettre le partage des contrats ». Il concède que les prix étaient plus élevés en raison de l'absence de concurrence.

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Une tentative d'organiser la collusion pour les laboratoires

Michel Lalonde a aussi affirmé qu'il a déjà contacté des laboratoires privés pour tenter d'organiser une forme de collusion dans le cadre de deux importants mandats-cadre que la Ville de Montréal a accordés en 2008 ou en 2009.

Le laboratoire de la Ville de Montréal était alors aux prises avec un surcroît de travail attribuable à un programme d'infrastructures, a indiqué l'ingénieur, de sorte qu'il avait été décidé de faire appel à des consortiums de laboratoires privés.

« À ce moment-là, M. Trépanier m'avait dit : « est-ce que tu pourrais - étant donné que tu connais ces gens-là aussi - intervenir? », a raconté l'ingénieur, qui dit avoir répondu : « écoute, si je peux donner un coup de main à cet égard-là, faire quelques appels, d'accord ».

Michel Lalonde a précisé avoir appelé Qualitas (son interlocuteur était Gilles Bertrand) , SM (Bernard Poulin), LVM (Serge Duplessis) Inspec-Sol (Denis Roy), ABS (Daniel Mercier et Pierre-Marc Gendron), et d'autres firmes moins impliquées, dont Shermont (Normand Brousseau), Groupe conseil GIE (Charles Abikhzer) et G & S Consultants (Jean-Guy Slevan).

« J'ai eu à intervenir auprès de certains laboratoires et à jouer un peu le même rôle que j'ai joué avec les ingénieurs-conseils. »

Michel Lalonde a précisé qu'il n'était pas en mesure de dire ce que les firmes qu'il a contactées ont pu verser à Bernard Trépanier. « M. Trépanier s'occupait de ce volet-là », a-t-il raconté. « Il m'a dit : « ces gens-là, je vais les rencontrer par la suite. »

Les laboratoires privés sont normalement embauchés pour faire du contrôle de matériaux, du contrôle qualitatif (ex : taux de compaction), des études géotechniques ou des études environnementales.

Lalonde jouait un rôle clé dans la collusion pratiquée par les firmes

La semaine dernière, M. Lalonde avait commencé à expliquer comment fonctionnait le système de collusion mis en place par les grandes firmes de génie-conseil, qui leur a notamment permis de mettre la main sur des millions de dollars appartenant aux contribuables montréalais entre 2005 et 2009.

Lors de deux demi-journées de témoignage la semaine dernière, Michel Lalonde a admis qu'une douzaine de firmes s'étaient entendues pour se répartir les grands contrats d'infrastructures de la Ville à partir du milieu des années 2000.

Ce stratagème, a-t-il dit, a germé dans la tête du grand argentier de l'Union des citoyens et citoyennes de l'île de Montréal (anciennement dénomination d'Union Montréal), Bernard Trépanier, et bénéficiait de l'appui du président du comité exécutif de la Ville, Frank Zampino.

Michel Lalonde a expliqué qu'il attribuait les contrats aux firmes de génie-conseil, après que Bernard Trépanier et lui-même s'étaient entendus. Les firmes retenues pour un projet ainsi accordé s'étaient engagées en échange à verser 3 % de la valeur des contrats à la caisse électorale du parti de l'ex-maire Gérald Tremblay.

Cette ristourne, versée de 2005 à 2009, devait permettre de financer la campagne électorale de novembre 2009. Pour l'élection de 2005, les firmes s'étaient plutôt fait demander des sommes forfaitaires : 200 000 $ pour les plus importantes, 100 000 $ pour d'autres de taille moyenne (dont Genius).

Cet argent, avait-il expliqué précédemment, provenait en bonne partie des entrepreneurs. Ces derniers présentaient de fausses dépenses sur des contrats de construction, qui étaient approuvées par les firmes de génie, ce qui faisait gonfler le coût des contrats à la Ville.

Une tranche de 25 % de cette somme versée indûment aux entrepreneurs était retournée aux ingénieurs en argent comptant, afin qu'ils puissent faire des contributions politiques.

Michel Lalonde a expliqué que ce stratagème fonctionnait notamment grâce à l'apport de l'ex-grand patron des travaux publics, Robert Marcil. « Il était en mesure de pouvoir s'occuper des choix des membres du comité de sélection », a-t-il dit à son sujet.

Le PDG de Genius a précisé que Frank Zampino et Robert Marcil s'étaient déjà joints à Bernard Trépanier et lui pour discuter des dossiers à venir. Le fait que Bernard Trépanier a officiellement quitté ses fonctions d'argentier en 2006 n'a rien changé à la façon de faire par la suite, a-t-il dit.

Le témoignage de Michel Lalonde devrait se poursuivre toute la journée. Le Directeur des poursuites criminelles et pénales a déjà demandé que les parties de son témoignage qui porteront sur les projets Fiche (Boisbriand) et Faufil (Faubourg Contrecoeur) soient frappées d'une ordonnance de non-publication.

Sur les contrats du MTQ

Le procureur en chef adjoint de la commission, Denis Gallant, devrait aussi l'interroger sur l'octroi et la gestion des contrats accordés à des firmes de génie par le ministère des Transports du Québec (MTQ).

Selon des données de l'Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec compilées par Radio-Canada, des donateurs liés à la firme Genius ont versé près de 160 000 $ au Parti libéral du Québec (PLQ) au Parti québécois (PQ) ainsi qu'à l'ADQ sur une période de 10 ans.

Entre 2001 et 2010, des administrateurs, des employés, leurs proches ou d'ex-employés de Genius ont versé environ 70 000 $ au PLQ, une somme équivalente au PQ, et 17 400 $ à l'ADQ.

Michel Lalonde ainsi que sa conjointe et un autre membre de la famille ont donné le quart des 160 000 $ versés aux partis politiques provinciaux.

En proportion du nombre d'employés de Genius au Québec, les donateurs liés à Genius ont ainsi versé un montant moyen largement supérieur à ceux liés aux principales firmes de génie-conseil.

Radio-Canada a déjà dévoilé que des donateurs liés aux cinq principales firmes de génie au Québec avaient versé plus de 5 millions de dollars en 10 ans.

Un texte de François Messier et Bernard Leduc

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