La commission Charbonneau

Union Montréal recevait une ristourne de 3 % sur les gros contrats, dit le PDG de Génius

François Messier
Radio-Canada
Les explications de Catherine Kovacs

Le président-directeur général de Génius Conseil, Michel Lalonde, confirme que les contrats publics de la Ville de Montréal ont longtemps été gangrénés par un système de collusion qui profitait ultimement aux partis politiques.

Dans un témoignage entrepris mercredi après-midi à la commission Charbonneau, l'ingénieur a notamment expliqué que l'argentier d'Union Montréal, Bernard Trépanier, avait convaincu Génius Conseil de verser une contribution politique de 100 000 $ en 2004.

L'argent, qui a été versé en cinq ou six versements, a servi à garnir les coffres du parti de l'ex-maire Gérald Tremblay en vue du scrutin de novembre 2005, a-t-il précisé. Il provenait en bonne partie de ristournes versées à Génius par des entrepreneurs en construction.

Selon le témoin, Bernard Trépanier lui avait dit à la même occasion qu'il comptait exiger 200 000 $ des firmes de génie les plus importantes. Environ au même moment, a poursuivi Michel Lalonde, Bernard Trépanier a évoqué l'idée que Génius verse une ristourne de 3 % sur les contrats qui seraient attribués à la firme de génie-conseil.

Il a finalement été convenu que cette somme serait versée uniquement après l'élection de 2005, et seulement sur les grands projets d'infrastructures. Cela ne concernait donc pas d'autres contrats que Génius avait déjà en poche, notamment dans l'arrondissement de Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles, ni les contrats accordés par les arrondissements.

Selon Michel Lalonde, cette ristourne de 3 % était destinée à la caisse électorale du parti en prévision de l'élection municipale de novembre 2009. Michel Lalonde dit avoir fait son dernier versement de 3 % en 2009.

Le PDG de Génius affirme qu'il réglait toujours ces versements directement avec Bernard Trépanier. Au départ, l'argent lui était remis dans son local à la permanence d'Union Montréal. La porte du bureau était fermée, et les stores, baissés, a dit Lalonde, qui recoupait ainsi des éléments du témoignage de Martin Dumont.

L'ingénieur a d'ailleurs reconnu avoir déjà vu l'organisateur politique dans les locaux du parti, qui s'appelait à l'époque Union des citoyens et citoyennes de l'Île de Montréal (UCIM).

Après que Trépanier eut officiellement quitté ses fonctions, en 2006, Michel Lalonde pouvait aller payer la ristourne dans un local qu'il louait à Montréal, dans des restaurants, ou ailleurs. Le fait qu'il n'avait plus de fonctions officielles ne changeait strictement rien au stratagème, a affirmé Michel Lalonde.

L'ingénieur a expliqué qu'avant 2001, Génius était plus proche de Vision Montréal, le parti de l'ex-maire Pierre Bourque. Après l'arrivée au pouvoir du parti du maire Tremblay, il est passé par le conseiller municipal Sammy Forcillo pour obtenir une rencontre avec l'ex-président du comité exécutif de la Ville Frank Zampino. Le premier appel de Bernard Trépanier est venu quelques mois plus tard.

Des dons politiques financés par les entrepreneurs

Plus tôt en après-midi, Michel Lalonde avait expliqué que des firmes de génie-conseil privées avaient intérêt à être « accommodantes » avec les entrepreneurs qui exécutaient leurs plans et devis et à leur accorder plus d'argent qu'ils n'en avaient réellement mérité pour leur travail.

« Accommodant, ça veut dire : souvent on regarde le projet, on établit les quantités avec notre surveillant de chantier, notre ingénieur regarde ça avec notre entrepreneur et on se rend compte qu'il y a des quantités payables, d'autres moins, puis on trouve un compromis entre les deux », a-t-il dit.

« Souvent, le compromis est plus avantageux pour l'entrepreneur. Pour nous, c'était considéré comme accommodant : ça arrivait dans la quantité et aussi dans les extras » a expliqué M. Lalonde. « Fabriquer un extra totalement inventé, c'était pas notre approche », a-t-il expliqué un peu plus tard.

L'entrepreneur qui profitait des largesses de la firme de génie renvoyait l'ascenseur en remettant 25 % de la somme obtenue en argent comptant à la firme de génie. Cet argent servait ensuite au financement des partis politiques, a affirmé Michel Lalonde, confirmant du coup des allégations déjà faites par l'entrepreneur Lino Zambito.

Michel Lalonde a aussi confirmé que le coût des contrats publics de la Ville de Montréal était gonflé de 25 % à 30 % en raison de l'effet de la collusion.

L'ingénieur a aussi confirmé l'identité de quelques firmes qui faisaient de la collusion pour les contrats d'égouts (Catcan, F. Catania, Garnier), de pavage (Soter, Simard-Beaudry) et de trottoirs (Mivela, CSF, ATG).

Dumont de retour

L'ex-organisateur politique d'Union Montréal Martin Dumont comparaîtra de nouveau jeudi devant la commission Charbonneau. Une entente à ce sujet est intervenue mercredi après-midi. Le procureur de la commission Me Denis Gallant a par ailleurs annoncé que la commission renonce à utiliser la déclaration assermentée faite par Martin Dumont le 11 décembre. Elle sera retirée du dossier.

Notre blogue en direct

Michel Lalonde sera de retour à la barre des témoins jeudi. Une partie de son témoignage pourrait cependant être frappée d'une ordonnance de non-publication.

La procureure du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), qui a déposé une requête à ce sujet, ne veut pas que son témoignage portant sur les projets Fiche (Boisbriand) et Faufil (Faubourg Contrecoeur) soit du domaine public.

Un débat sur l'opportunité de lever l'ordonnance de non-publication portant sur le témoignage de la sergente-superviseure Isabelle Toupin doit aussi avoir lieu jeudi. Ce débat se déroulera sous interdit de publication.

Michel Lalonde, un homme qui en « sait beaucoup »

Génius, auparavant connu sous le nom de Groupe Séguin, a obtenu de nombreux contrats de la Ville de Montréal et du ministère des Transports au cours des dernières années.

De janvier 2005 au 10 juin 2009, notamment, l'administration de l'ex-maire Gérald Tremblay lui a attribué des contrats de services professionnels d'une valeur de 26 millions de dollars.

Selon l'analyste André Cédilot, journaliste spécialisé dans le crime organisé, « M. Lalonde en sait beaucoup sur le stratagème de collusion à Montréal, comment ça fonctionnait ».

Le nom de M. Lalonde a en effet été évoqué par l'ex-entrepreneur en construction Lino Zambito, lors de son témoignage du 2 octobre dernier. Selon l'ancien propriétaire d'Infrabec, M. Lalonde, alors ingénieur au Groupe Séguin, serait intervenu dans un contrat qu'il avait obtenu en 2005 pour installer un collecteur sous la rue Sherbrooke Est afin de favoriser la firme Tremca.

C'est aussi à cette occasion que le nom de celui qui était alors directeur de la Ville de Montréal, Robert Abdallah, a surgi à la commission.

M. Zambito a dit avoir été convoqué par Michel Lalonde à une rencontre avec Éric et Michel Caron, de la firme Tremca. L'ingénieur lui aurait alors dit qu'il devait, pour l'exécution de son contrat, acheter de cette firme des tuyaux en béton armé, une approche que ne privilégiait pas M. Zambito. Mais ce dernier dit ne pas avoir eu le choix :

« M. Lalonde avait été très clair avec moi : "Si tu veux que le projet se fasse, les tuyaux doivent être achetés chez Tremca au prix qui a été déterminé. On va te compenser. Et la différence de 300 000 $ de tuyaux, c'est le montant que les gens de Tremca, M. Caron, doit remettre à M. Abdallah, pour que le projet soit octroyé par la Ville de Montréal" ».

« Moi, dans ma tête à moi, c'était clair qu'il y avait une entente entre Tremca et M. Abdallah », a poursuivi Lino Zambito. « Si je voulais exécuter le contrat, je n'avais pas le choix d'acheter mes tuyaux chez Tremca. C'est : "T'embarques, ou le contrat va retourner en appel d'offres." J'avais deux options. »

« J'ai décidé d'aller de l'avant », a conclu l'ex-vice-président d'Infrabec. « C'était un contrat de 10 millions de dollars. J'avais une marge de profit de 7 % à 8 % dessus. Et on m'a garanti que les coûts supplémentaires que ça m'a occasionnés allaient être couverts par différents extras. Mon risque était quasiment nul.

Tant M. Lalonde que M. Abdallah ainsi que la firme Tremca ont nié la version des faits de M. Zambito.

« Il [Lino Zambito] dit que quelqu'un lui a dit que quelqu'un lui avait dit que 300 000 $ allaient à Robert Abdallah. Je mets au défi quiconque de venir me regarder pis de m'affirmer avec des preuves qu'il m'a donné une cenne! » — Robert Abdallah

Lino Zambito avait aussi raconté que Michel Lalonde avait participé à l'activité de financement qu'il a organisée pour l'ex-vice-première ministre Nathalie Normandeau le 31 janvier 2008 au restaurant L'Unique de Laval. L'homme d'affaires avait appelé les entrepreneurs et ingénieurs qu'il connaissait, et leur avait demandé de venir en compagnie d'un maire de la région. M. Lalonde avait invité celui de Charlemagne, Normand Grenier, dont il avait payé le billet, a-t-il dit.

Ces billets se vendaient 5000 $, au mépris des lois électorales alors en vigueur, qui limitaient les contributions politiques à 3000 $ par année. Lino Zambito invitait donc les entrepreneurs et ingénieurs à recourir à des prête-noms pour lui remettre la somme de 10 000 $.

Le nom de Michel Lalonde a aussi été évoqué devant la commission le 20 novembre, par André Durocher d'Excavations Panthère. Selon ce dernier, l'ingénieur du groupe Séguin l'a notamment menacé d'annuler un appel d'offres qui était réservé à son frère Yves Lalonde, qui venait de démarrer une entreprise avec Joe Borsellino de Garnier Construction.

« C'est Michel Lalonde, président du Groupe Séguin, qui m'a appelé. Effectivement, lui, il dit : '' Regarde, c'est mon frère puis il va avoir la job. Puis si tu as la job, on va retourner en soumission puis c'est tout. » — 

M. Durocher dit qu'il a remporté l'appel d'offres pour le ponceau sur la rue Victor à Saint-Janvier, et que celui-ci a bel et bien été annulé.

Lalonde, un assidu du 357c

Michel Lalonde a par ailleurs été vu, à plusieurs reprises, au club privé 357c, lieu de rencontre privilégié par de nombreux politiciens, entrepreneurs en construction, représentants de firmes de génie-conseil et fonctionnaires de la Ville de Montréal, selon des données obtenues par la commission Charbonneau.

M. Lalonde y a notamment rencontré, à plusieurs reprises, des individus qui ont depuis été arrêtés par l'escouade Marteau en lien avec le dossier Faubourg Contrecoeur.

Entre janvier 2005 et octobre 2008, il y a ainsi rencontré de nombreuses fois l'entrepreneur Paolo Catania, en compagnie notamment de Bernard Trépanier, de l'ancien directeur général de la SHDM Martial Fillion et de Daniel Gauthier de Plania (anciennement GGBB).

Frank Zampino, lui aussi accusé dans le dossier du Faubourg Contrecoeur, a participé à trois de ces rencontres en juin, août et septembre 2007.

M. Lalonde a aussi participé, par deux fois, à des rencontres en février et en mai 2007 où se trouvaient, notamment, l'ex-ministre libérale Line Beauchamp, l'ex-organisateur libéral Pierre Bibeau, Paolo Catania, Frank Zampino et Bernard Trépanier.

Consultez la liste des invités au 357 C

La firme d'ingénierie Génius Conseil a été condamnée à une amende de plus de 30 000 $ pour avoir fraudé le fisc fédéral en mai 2012.

Un texte de François Messier et Bernard Leduc

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