La commission Charbonneau

Dumont admet avoir inventé l'histoire des 850 000 $ 

François Messier
Radio-Canada
Martin Dumont (au centre) dans une vidéo présentée à la commission Charbonneau Martin Dumont (au centre) dans une vidéo présentée à la commission Charbonneau

L'ex-organisateur politique Martin Dumont a admis à des enquêteurs de la commission Charbonneau avoir menti en déclarant qu'une ancienne collègue, Alexandra Pion, s'était plainte d'avoir compté 850 000 $ pour le compte de Bernard Trépanier, l'argentier de l'Union des citoyens et citoyennes de l'île de Montréal (UCIM, ancienne appellation du parti Union Montréal).

« Je tiens à dire que cet épisode-là est faux. Ce n'est pas ça qui s'est passé », reconnaît Martin Dumont dans une vidéo filmée le 11 décembre dernier, qui a été présentée lundi après-midi à la commission. « Je n'aurais pas dû induire en erreur la commission », dit-il encore.

« J'aurais dû dire la vérité [c'est-à-dire] que Trépanier a compté des sommes d'argent, mais sans ajouter dans l'histoire Mme Pion. C'était une fausseté de ma part. » — Martin Dumont

L'avocate de Martin Dumont, Me Suzanne Gagné, soutient cependant que cette déclaration a été obtenue illégalement par la commission. Elle entend prouver dès mardi que les droits fondamentaux que la Charte des droits et libertés garantit à son client ont été violés. Elle demandera que la vidéo soit jugée inadmissible.

Selon Me Gagné, c'est devant les commissaires que M. Dumont devait se présenter le 11 décembre, comme l'aurait stipulé la citation à comparaître qui lui avait été remise quelques jours plus tôt. « Les enquêteurs ont utilisé une citation à comparaître qui contraignait M. Dumont à être interrogé devant des commissaires, mais ils s'en sont servis pour interroger M. Dumont », a-t-elle allégué.

Dans un point de presse donné au terme de la journée, Me Gagné n'a pas bronché lorsque les journalistes lui ont souligné que, dans la vidéo, on entend clairement Martin Dumont confirmer qu'il fait cette déclaration librement, après avoir parlé à son avocat de l'époque, Marco Labrie.

On entend même clairement Martin Dumont dire que son avocat est d'accord pour qu'il fasse cette déclaration, étant donné que les enquêteurs de la commission qui l'interrogent, Robert Pigeon et René Beauchemin, lui ont assuré qu'il bénéficierait d'une immunité sur cette déclaration.

Me Gagné soutient cependant que les extraits présentés par la commission lundi après-midi ne couvrent pas l'ensemble des déclarations faites par son client aux enquêteurs. Elle soutient que les droits de son client ont aussi été violés alors que l'entrevue n'était pas enregistrée.

La vidéo de Martin Dumont a été présentée en preuve dans le cadre d'un bref témoignage de l'enquêteur Robert Pigeon. Ce dernier a été appelé à la barre des témoins après que le procureur adjoint de la commission Denis Gallant eut annoncé qu'il voulait présenter cette vidéo en preuve.

Me Gagné avait alors présenté ses objections. C'est à ce moment qu'elle a demandé que les enquêteurs qui ont interrogé M. Dumont le 11 décembre soient appelés à la barre. Le témoignage de M. Dumont a alors été suspendu.

La commissaire Charbonneau avait originalement consenti à ce que la vidéo soit présentée sous interdit de publication. Les trois avocats qui représentent des médias ont cependant profité de l'occasion pour plaider que cette mesure n'était pas justifiée, d'autant plus que l'enquêteur Pigeon avait déjà révélé la teneur de la vidéo alors que les débats étaient publics.

L'interdit de publication a donc été levé après 15 minutes, et le public a pu voir la vidéo.

Il est à noter que dans la même vidéo, Martin Dumont maintient toutes les autres déclarations qu'il a faites à la commission, dont celles portant sur la double comptabilité pratiquée par Union Montréal, sur l'enveloppe de 10 000 $ que Nicolo Milioto lui a remise en 2004 au buffet Antique, sur les menaces de mort que Nicolo Milioto a proférées à son endroit, et sur le coffre-fort bourré d'argent dans le bureau de Bernard Trépanier. Il a tout juste admis qu'il n'aurait pas dû s'avancer lorsqu'on l'a interrogé sur les dimensions de ce coffre-fort.

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Dans la ligne de mire du procureur Gallant

Avant le témoignage de Robert Pigeon, Martin Dumont avait été interrogé avec beaucoup de vigueur par le procureur de la commission Charbonneau, Me Denis Gallant. Ce dernier avait annoncé d'entrée de jeu qu'il entendait prouver que M. Dumont avait menti à la commission le 30 octobre dernier au sujet des confidences que lui aurait faites Alexandra Pion.

« Moi je vous suggère qu'il n'y a jamais personne qui vous a dit avoir compté 850 000 $. Je vous suggère également que toute cette histoire-là, elle est fausse. » — 

Appelée à témoigner en lever de rideau, Alexandra Pion avait nié l'essentiel de la version de M. Dumont. Elle a raconté que Bernard Trépanier lui avait bien demandé de compter l'argent qui se trouvait dans une valise remplie de billets de 20 $ et de 50 $ attachés avec des élastiques.

Elle dit cependant qu'elle a refusé, et que l'argentier n'avait pas insisté. Elle a nié avoir parlé de cette histoire à Martin Dumont.

« C'était une valise remplie d'argent. Je l'ai vue, je suis sortie. C'est tout ce que je peux vous dire. » — 

Fort de cette contradiction, Me Gallant a rappelé M. Dumont à la barre des témoins et l'a sommé d'expliquer ce qui s'était vraiment passé. Ce dernier a finalement convenu qu'au moment de témoigner, il croyait se rappeler que c'était bien Alexandra Pion qui lui avait confié l'histoire des 850 000 $. Il a admis qu'il n'aurait pas dû la nommer, puisqu'il n'en était pas sûr à 100 %. Il a même admis avoir eu des doutes à ce sujet dans les jours précédant son témoignage.

« À mon souvenir, je pensais que c'était Alexandra Pion », a dit Martin Dumont. Malgré l'insistance de Me Gallant, Martin Dumont a persisté à dire que cette histoire était parvenue à ses oreilles « au meilleur de [son] souvenir ». Ces déclarations ont été faites en fin d'avant-midi, donc avant la présentation de la vidéo.

« À mon souvenir, je me souviens que quelqu'un est venu me dire qu'il avait un malaise. Je suis bien prêt à vous admettre : est-ce que le montant était exact? J'ai toujours dit que c'était approximatif. Et la personne, on me demande qui, là, je n'en ai aucune idée. » — 
Alexandra Pion Alexandra Pion

Dumont ne réussit pas à éviter sa comparution

Me Gagné avait précédemment tenté de reporter le témoignage de son client de plusieurs semaines, en déposant une requête selon laquelle la « condition médicale » de ce dernier ne le permettait pas. Le procureur de la commission Simon Tremblay s'y est opposé, en soutenant que la requête n'était pas appuyée par un affidavit ou des témoignages, ce qu'il a assimilé à un « vice fatal ».

Me Tremblay a ajouté que les documents déposés par Me Gagné ne démontraient pas son « inaptitude à témoigner ». Il a ironisé que la perspective de témoigner à nouveau était à l'origine du certificat médical déposé pour ne pas le faire.

Après avoir pris l'affaire en délibéré, la commissaire Charbonneau s'est rendue aux arguments du procureur Tremblay, ce qui a permis à Me Gallant d'appeler immédiatement Martin Dumont à la barre des témoins.

La sergente superviseure Isabelle Toupin, de la Sûreté du Québec, sera aussi appelée à témoigner cette semaine, au terme du témoignage de Martin Dumont.

Un texte de François Messier et Bernard Leduc

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