Jacques Lamarre, ex-PDG de SNC-Lavalin, interrogé par la Suisse

Jacques Lamarre, ex-président de SNC-Lavalin Jacques Lamarre, ex-président de SNC-Lavalin  Photo :  PC/Adrian Wyld

L'enquête menée par la Suisse au sujet de 139 millions de dollars en paiements douteux effectués par SNC-Lavalin, dont une partie aurait abouti dans les coffres de proches du régime Kadhafi, s'intéresse aux plus hautes sphères du pouvoir de cette firme d'ingénierie.

Après l'ex-vice-président de la division construction de la firme, Sami Bébawi, qui s'est rendu en Suisse la semaine dernière pour être interrogé, on apprend que l'ancien président de la firme, Jacques Lamarre, a dû lui aussi se rendre en Suisse au cours des derniers mois pour être questionné sur les mouvements de fonds suspects qui ont transité dans les banques suisses.

Jacques Lamarre a dirigé la firme de 1996 à 2009 et c'est sous son règne que Riadh Ben Aïssa a été promu au sein du bureau du président, la plus haute instance de direction de SNC-Lavalin.

Diverses sources au Canada et en Suisse, contactées par la Radio Télévision Suisse (RTS), CBC et Radio-Canada, ont confirmé également que deux autres membres du bureau du président ont été interrogés par les procureurs suisses responsables de l'enquête lors de la perquisition au siège social de la firme le 13 avril dernier. Il s'agit de Michael Novak, vice-président et directeur des Affaires internationales de SNC-Lavalin, et de Klaus Triendl, qui occupait le même poste en 2003.

La haute direction visée

En tout, cela fait donc quatre personnes du bureau du président qui ont été interrogées dans cette affaire.

Des sources proches de l'enquête s'attendent aussi à ce que Pierre Duhaime, arrêté par l'Unité permanente anticorruption (UPAC) pour des accusations de fraude liées au contrat de construction de 1,3 milliard de dollars du Centre universitaire de santé McGill réalisé par SNC-Lavalin, soit aussi contraint à témoigner bientôt dans l'enquête menée à Berne.

Ces interrogatoires en plus haut lieu ne surprennent pas l'expert en fraude financière Messaoud Abda. « C'est une compagnie qui a une structure, qui a un président, qui a un conseil d'administration, un v.-p. finances, qui a un trésorier. Il est clair que M. Ben Aïssa ne peut pas avoir mis la main dans le compte de banque », dit-il.

La Suisse comme plaque tournante

Comme le révélait l'enquête conjointe de la RTS/CBC/Radio-Canada, dimanche dernier, les Suisses ont mis au jour un système de transfert d'argent mis sur pied par l'avocat genevois Roland Kaufmann à la demande de l'ex-vice-président de la division construction de SNC-Lavalin, Riadh Ben Aïssa, emprisonné en Suisse depuis le 10 avril dernier. Le ministère public de la Confédération (MPC) a formellement prévenu MM. Kaufmann et Ben Aïssa sous des chefs de corruption et de blanchiment d'argent en rapport avec ce stratagème.

Dès 2001, Me Kaufmann a en effet créé deux sociétés aux îles Vierges britanniques, Duvel Securities Inc. et ensuite Dinova Ltd, à la demande de M. Ben Aïssa, et ouvert des comptes en Suisse au nom de ces deux sociétés à la banque EFG à Genève par lesquels ont transité des paiements de plusieurs millions de dollars en provenance de SNC-Lavalin International inc. Selon les sources de RTS, l'analyse financière de ces transactions par les enquêteurs révèle que des paiements ont été ensuite été effectués dans des comptes contrôlés par des proches de la famille Kadhafi et que certaines sommes auraient même abouti dans des comptes détenus par M. Ben Aïssa et son épouse à la banque suisse UBS.

Plus tôt cette semaine, la porte-parole de SNC-Lavalin, Leslie Quinton, a reconnu que SNC-Lavalin avait retenu les services de Duvel et Dinova comme agent commercial pour obtenir des contrats en Libye de 2001 à 2011, mais qu'elle n'avait pas identifié de paiements douteux faits à ces deux sociétés dans le cadre de sa vérification interne.

SNC-Lavalin ajoute qu'elle collabore à l'enquête menée par la Suisse sur ces deux sociétés, mais affirme qu'elle n'a pas elle-même identifié de paiements douteux en rapport avec ces agents et dit ignorer où l'argent s'est retrouvé par la suite.

Une source proche de l'enquête en Suisse, à qui Radio-Canada a parlé, affirme que « de sérieuses questions se posent aux dirigeants de SNC-Lavalin dans cette affaire : comment des millions de paiements ont pu être faits à ces sociétés sans se soucier à qui va cet argent? À quoi sert cet argent et pourquoi vous payez? ».

Qui savait?

Selon l'expert en fraude financière Messaoud Abda, la question centrale est donc de savoir ce que la haute direction savait pendant les dix ans où elle a autorisé ces contrats d'agences représentant des millions de dollars et, surtout, comment elle pouvait ignorer que son propre vice-président, Riadh Ben Aïssa, était derrière ces sociétés.

« Quoiqu'on en dise, les montants détournés ou les montants qui ont été mal versés sont comptabilisés, dit-il. Sauf qu'on s'est arrangé pour ne pas les comptabiliser là où il faut pour que cela ne se voie pas. Donc, c'est la preuve que la compagnie a une pratique institutionnalisée pour ce genre de transaction. »

« Si on avait dit : "on n'a trouvé aucune trace de ces paiements" », mais là on a dit: "non, on a trouvé des transactions, des traces dans les livres", poursuit-il. Alors, forcément la compagnie savait que la transaction existait. Donc on savait où on versait l'argent, et on savait pourquoi c'était ainsi. C'est pourquoi on s'est affairé à devoir les cacher dans les comptes, à mal les classer pour que cela ne se voie pas. »

Selon ce qu'ont pu vérifier Radio-Canada, la RTS et CBC, presque tous les dirigeants responsables de la filiale SNC-Lavalin Internationale inc. au cours des dernières années ont été interrogés pour répondre à ces questions.

Lors de la perquisition du mois d'avril dernier, le procureur suisse Nicolas Bottinelli a interrogé les personnes suivantes:

  • Michael Novak, vice-président directeur Affaires internationales responsables de la filiale SNC-Lavalin International inc.
  • Ron Denom, président de SNC-Lavalin International inc.
  • Marie-Josée Bérubé, vice-présidente, Administration de SNC-Lavalin International inc.
  • Klaus Triendl, ancien vice-président directeur Affaires internationales responsables de SNC-Lavalin International inc.
  • Tony Rosato, ancien vice-président, Administration de SNC-Lavalin International Inc.

Quant à Jacques Lamarre et Sami Bébawi, ils se sont rendus en Suisse en tant que témoins assistés avec la garantie fournie par les procureurs suisses qu'ils pourraient ensuite rentrer au Canada. Les témoins assistés peuvent être conseillés par un avocat lors de leur interrogatoire et peuvent refuser de répondre à des questions.

Un reportage d'Anne Panasuk

Pour me joindre: anne.panasuk@radio-canada.ca

En complément