La commission Charbonneau

Leclerc dit que son associé a averti le vérificateur de la Ville de la collusion

François Messier
Radio-Canada
Le compte rendu de Catherine Kovacs

Michel Leclerc affirme que son associé chez Terramex, Luc Bédard, a parlé à deux reprises, en 2008 et en 2009, au vérificateur général de la Ville de Montréal Jacques Bergeron pour dénoncer la hausse illégitime des prix des contrats dont il était témoin.

L'entrepreneur a terminé en début d'après-midi son témoignage commencé lundi sur sa collaboration avec les collusionnaires qui faisaient main basse sur les contrats publics dans les années 2000 dans le domaine des égouts, des trottoirs et aussi des parcs.

M. Leclerc a soutenu que son associé a fait ces démarches auprès du vérificateur général dans le cadre d'un contrat pour des travaux d'aménagement dans le secteur de la place Norman-Bethune en mars 2008, et pour d'autres effectués dans le secteur du square Dorchester en mai 2009.

Dans le premier cas, a expliqué le témoin, Mivela Construction avait officiellement décroché le contrat, mais Terramex l'avait exécuté au complet. Selon Michel Leclerc, Nicolo Milioto a empoché 700 000 $ de plus que ce le contrat coûtait réellement.

Selon l'entrepreneur, Luc Bédard avait dit à la Ville de se « réveiller », en soulignant notamment que Mivela Construction ne faisait aucun travail et n'était même pas présent aux réunions de chantier. « On n'a jamais eu de retour de ça », a-t-il dit.

Un an plus tard, Luc Bédard a de nouveau prévenu M. Bergeron dans le dossier du square Dorchester. Le contrat, organisé par Franco Cappello d'Excavations Super, avait été remporté par Ramcor. Or, selon Michel Leclerc, cet entrepreneur s'est pris une marge bénéficiaire de 30 % sur ce contrat, alors qu'il aurait dû se contenter de 12 % et 15 %.

« On voulait arrêter le système », a expliqué Michel Leclerc. « On voulait arrêter le système [...] On pensait que ça aurait pu donner des résultats ». Selon lui, la Ville n'a pas donné suite aux démarches de Luc Bédard à ce sujet non plus.

M. Leclerc a cependant précisé en contre-interrogatoire que son associé ne l'avait pas informé de ses démarches. « Il n'a jamais été d'accord avec ça, mais il comprenait qu'il fallait être dans le système » pour travailler à la Ville de Montréal.

Le nom de Pierre Bourque sort à la commission

L'entrepreneur Leclerc soutient que Joe Borsellino de Garnier Construction avait organisé un cocktail privé au Sheraton pour souligner le bon travail de l'ancien maire Pierre Bourque à l'hôtel de ville.
Nicolo Milioto Nicolo Milioto : document présenté à la commission Charbonneau

Les doutes de Bergeron

Le Bureau du vérificateur général a réagi par voie de communiqué dans l'heure suivant les allégations de M. Leclerc.

Il confirme une rencontre, unique, en 2009 « avec un individu l'informant d'une potentielle collusion entre entrepreneurs faisant affaire avec la Ville de Montréal ». Il rappelle aussi que jamais le bureau ne fait de « compte-rendu » de ses démarches aux dénonciateurs.

Il renvoie pour le reste à son rapport annuel 2009.

Dans ce rapport, Jacques Bergeron avait souligné le malaise que lui inspirait la façon dont les contrats étaient attribués à Montréal.

« Bien que ces contrats aient été adjugés au plus bas soumissionnaire conforme, je demeure néanmoins perplexe en regard du fait que certains arrondissements octroient une forte proportion de leurs contrats aux mêmes entrepreneurs », soulignait-il alors.

Il estimait cependant que les récentes mesures prises par l'administration municipale corrigeraient la situation. La Ville avait alors décidé de ne plus publier la liste des soumissionnaires, adopté un code d'éthique et intégré dans les appels d'offres des clauses pour prévenir la collusion et la fraude.

Notons que la Ville avait été alors secouée par le scandale des compteurs d'eau ou celui du projet Contrecoeur, ou encore des travaux de rénovation à l'hôtel de ville.

Dans son rapport spécial produit à l'automne 2009 sur les compteurs d'eau, il soulignait déjà qu'à son avis, la Ville ne possédait pas les moyens pour se protéger contre la corruption et la collusion et ne contrôlait pas le coût de ses projets.

Terramex Construction Terramex Construction

Succès et déboires d'un collusionnaire

Terramex n'a pas été un joueur majeur dans le système de collusion à Montréal. Malgré sa soumission aux règles édictées par les collusionnaires, l'entrepreneur Michel Leclerc n'aura pour l'essentiel obtenu que des contrats de trottoir en sous-traitance. Il faisait des bordures de trottoirs en granit.

Mardi, M. Leclerc a expliqué qu'il avait souhaité s'implanter dans le domaine des égouts, des aqueducs, et il en parlait à Nicolo Milioto de Mivela Construction, qui agissait en quelque sorte comme le chef d'orchestre de la collusion.

Mais malgré ses efforts pour se plier aux règles des collusionnaires, M. Leclerc admet qu'il n'aura eu « que des miettes » : ils ne voulaient pas de lui comme entrepreneur général dans ce domaine à Montréal.

En contrepartie de son inclusion dans le groupe des collusionnaires - Mivela, CSF, TGA, BP, ATG - M. Leclerc dit qu'il versait 3 % de la valeur des contrats obtenus à Nicolo Milioto. L'argent, lui avait-il dit, était destiné « à la politique ».

L'influence de M. Milioto lui est toujours apparue très grande. M Leclerc a ainsi parlé d'un contrat, rue de la Commune, qui lui avait été attribué par le cartel. Un entrepreneur qu'il avait alors contacté pour qu'il fasse sur le contrat une soumission de complaisance lui a extorqué 50 000 $ pour qu'il joue le jeu. S'il a payé, il a cependant rapporté le fait à Nicolo Milioto. Il croit que l'entrepreneur a cessé ce genre de manège après avoir reçu une visite.

« À chaque fois qu'il y avait des troubles dans un contrat à Montréal [...] on faisait toujours appel à M. Milioto. » — Michel Leclerc

M. Leclerc a par ailleurs fait état d'un événement cocasse : en 2007, une erreur des collusionnaires a eu pour résultat qu'un contrat de 10 millions de dollars qu'ils destinaient à Simard-Beaudry a été attribué à F. Catania.

M. Leclerc est aussi revenu sur le rôle joué par l'ex-grand patron des Travaux publics à Montréal et affirme qu'il ne sait pas si M. Robert Marcil était au courant de la collusion. Il souligne cependant avoir souvent vu ce dernier au restaurant avec M. Milioto de Mileva Construction.

Lundi, il avait soutenu que M. Marcil lui avait offert de baisser son prix pour un contrat qu'il avait remporté pour l'avenue Savoie en lui promettant de le dédommager avec des extras.Il avait aussi dit avoir versé un pot-de-vin de 5000 $ au surveillant de chantier Guy Girard. Il soutient que c'est le seul fonctionnaire qu'il a soudoyé.

« Je n'étais pas à l'aise du tout avec ça, mais j'ai compris [...] qu'il fallait que je rentre dans le moule du système. » — Michel Leclerc

M. Leclerc avait aussi affirmé lundi sous serment que Franco Cappello des Excavations Super avait mis sur pied un cartel d'entreprises faisant de l'aménagement de parcs à Montréal, en collaboration avec Nicolo Milioto.

Selon lui, l'entreprise qui était désignée pour obtenir un contrat devait verser une ristourne de 1,5 % à Franco Cappello. Le cartel a fonctionné pendant deux ou trois ans, a dit Michel Leclerc, qui a lui-même versé deux ou trois ristournes au patron d'Excavation Super.

Michel Leclerc a en outre expliqué qu'il s'acoquinait avec des fournisseurs faisant de la fausse facturation pour payer les ristournes destinées à M. Milioto et, dans une moindre mesure, à M. Cappello.

Cette façon de faire a entraîné sa perte, puisque Terramex a été reconnue coupable de fausse facturation en 2010. On lui interdit depuis de soumissionner pour des contrats publics, ce qui, de l'aveu même de M. Leclerc, va entraîner la disparition de la compagnie.

Selon l'entrepreneur, 225 000 $ des 250 000 $ obtenus grâce à de la fausse facturation ont été utilisés pour payer les ristournes exigées par les collusionnaires.

Un texte de François Messier et Bernard Leduc

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