La commission Charbonneau

Témoignage de Lino Zambito : des omissions opportunes à la Ville de Montréal

  |  François Messier  |  Radio-Canada
Sébastien Bovet rapporte les réactions politiques aux allégations de Lino Zambito.

Des ingénieurs de la Ville de Montréal pouvaient omettre des détails dans les appels d'offres lancés pour des projets de construction, de manière à favoriser certains entrepreneurs, a raconté Lino Zambito, mercredi, devant la commission Charbonneau.

Les entrepreneurs favorisés pouvaient ainsi soumissionner à plus bas coût, décrocher le contrat, et réclamer par la suite davantage « d'extras ».

Ordonnance de non-publicationLe témoignage de M. Zambito fait l'objet depuis mercredi midi d'une une ordonnance de non-publication. Radio-Canada ne peut donc vous parler de sa teneur. Le témoignage devrait redevenir public en journée.

L'ex-vice-président d'Infrabec a expliqué que cela c'était produit par exemple dans le cadre d'un contrat de 4,6 millions de dollars que sa compagnie avait obtenu pour reconstruire un égout combiné et des conduites d'eau secondaires boulevard Saint-Laurent, entre les rues Sherbrooke et Roy.

Selon M. Zambito, les ingénieurs de la Ville ont omis de mentionner dans l'appel d'offres qu'une dalle de béton de 30 centimètres se trouvait sous l'asphalte, une information importante. La Ville avait effectué un carottage pour déterminer la nature du sol dans le secteur, mais l'a fait... dans le trottoir plutôt que dans la rue.

Prévenu de l'omission par un ingénieur expérimenté d'Infrabec, M. Zambito dit avoir appelé l'ingénieur Gilles Surprenant, de la Ville de Montréal, qui lui a répondu de soumissionner comme s'il n'y avait pas de dalle de béton. « S'il y a une dalle de béton, la Ville paiera », lui aurait répondu ce dernier.

Lino Zambito a déjà fait savoir que les entrepreneurs membres du cartel versaient une somme équivalant à 1 % de la valeur des contrats obtenus à M. Surprenant, un ingénieur chargé des plans et des devis pour des travaux de la Ville de Montréal, qui était surnommé « Monsieur TPS », un acronyme signifiant « taxe pour Surprenant ».

Lorsque Infrabec a commencé les travaux sur le boulevard Saint-Laurent, elle a rapidement réalisé qu'il y avait bel et bien une dalle de béton. Infrabec a informé la firme chargée de la surveillance du chantier, Cima+, que ce faux imprévu allait engendrer des « coûts considérables » de l'ordre de 800 000 $.

Aux prises avec des démêlés judiciaires, Infrabec s'est finalement entendue avec les avocats de la Ville. « J'ai réglé pour 357 000 $ parce que je voulais fermer mes dossiers et passer à autre chose. Mais si j'avais poussé plus loin, j'aurais été capable d'aller chercher encore plus d'argent », a précisé Lino Zambito.

« C'est une information, par le fait de ne pas l'avoir mise, qui donne le pouvoir à un fonctionnaire ou un ingénieur de la Ville d'influencer les appels d'offres. » — Lino Zambito

« C'est une façon pour les ingénieurs d'avoir le pouvoir d'influencer le résultat d'une soumission. Si on est en compétition libre, et que moi, comme entrepreneur, j'ai l'information d'un fonctionnaire qu'il y a une dalle de béton qui existe [...], on vient de m'ouvrir la porte à réclamer un extra », a expliqué l'ex-vice-président d'Infrabec.

Le témoignage de M. Zambito se poursuit toute la journée, mais a été placé sous une ordonnance de non-publication. Radio-Canada ne peut donc vous parler de sa teneur.

Le président du syndicat des quelque 350 ingénieurs de la Ville de Montréal, Martin Tremblay, affirme que les révélations de la commission Charbonneau plongent ses membres dans la tourmente. Il juge répréhensibles et déshonorants pour la profession les actes allégués par l'ex-entrepreneur Lino Zambito, s'ils ont effectivement été commis.

« Il est certain que ce n'est pas des façons de faire qui sont répandues à la Ville et on est vraiment surpris que - si ces allégations sont fondées - ça ait pu exister. Il faut préciser aussi que malgré ce que M. Zambito a dit, ça reste quand même un petit groupe. Toutes les personnes qui ont été nommées travaillaient pour la même division, au même endroit », a-t-il souligné.

Martin Tremblay précise que les procédures d'appels d'offres ont été resserrées en 2009 et qu'il est maintenant plus difficile pour les entreprises de contourner les règles d'attribution de contrats.

Les effets positifs et négatifs de l'Escouade Marteau

Selon Lino Zambito, la création de l'Escouade Marteau par le gouvernement Charest en octobre 2009 a eu des effets positifs dans l'immédiat, mais risque de créer des problèmes pour les projets à venir.

« Quand l'Opération Marteau a été mise en place, il n'y a plus aucun entrepreneur qui parlait à un fonctionnaire », a dit Lino Zambito. « Ça a eu l'effet de revenir en libre compétition », dit-il.

Les paiements à la mafia, à Union Montréal et à Gilles Surprenant, qui totalisaient 6,5 % de la valeur des contrats ont alors cessé, a-t-il dit, et la valeur des contrats accordés a diminué d'environ 15 % dans cette foulée.

Selon lui, les entrepreneurs sont devenus « craintifs », anticipant notamment qu'ils pouvaient avoir été placés sous écoute. Infrabec a en outre fait l'objet d'une perquisition de l'Escouade en décembre 2009, ce qui l'a mise hors jeu.

« Je ne prenais plus d'appels, je ne participais plus à des soumissions de complaisance », a dit Lino Zambito. L'ex-entrepreneur dit que tous les appels d'offres auxquels il a participé par la suite, et qu'il a emportés dans certains cas n'ont pas été truqués.

M. Zambito a cependant raconté que, dans les derniers mois où il était actif dans le domaine de la construction, « tout était gelé ».

« Oui, l'effet Marteau se fait ressentir, mais il y aussi l'effet que tout est gelé. Il n'y a rien qui se règle : les fonctionnaires ont peur d'avoir peur et les dossiers ne débloquent pas. Les entrepreneurs aujourd'hui ont de la misère à se faire payer, à régler leurs contrats. » — Lino Zambito

Cette situation, a-t-il dit, fera en sorte que des entreprises moins importantes « vont fermer », renforçant du coup le pouvoir de certaines multinationales, qui contrôlent les prix de certains matériaux. Selon M. Zambito, les prix des travaux se remettront ainsi à augmenter de façon artificielle d'ici trois ans.

« Par tout ce processus-là, on va renforcer les multinationales et on va faire mal aux PME, c'est ce que j'ai constaté et c'est ce que j'entends », a-t-il conclu.

D'autres appels d'offres truqués

Le reste de la matinée a été consacré à la suite de l'étude de l'ensemble des appels d'offres auxquels Infrabec a participé pour des contrats publics accordés à la Ville de Montréal. Quelque 70 contrats en cause ont été passés en revue jusqu'ici.

Interrogé par le procureur de la commission, Denis Gallant, Lino Zambito a de nouveau confirmé que bon nombre de ceux accordés avant la création de l'Escouade Marteau ont été truqués. Seuls quelques-uns étaient « libres », a-t-il dit.

M. Zambito a expliqué qu'à une certaine époque les prix gonflaient tant que les entrepreneurs ont dû freiner leurs ardeurs. Ils se sont entendus pour s'autoréglementer parce que la hausse « n'avait pas d'allure ».

« Les budgets montaient plus vite que l'indice du coût de la vie, donc, il a fallu s'autoréglementer pour s'assurer qu'on ne passait pas d'une augmentation de 10 % annuel. Il a fallu mettre un frein et y aller intelligemment. » — Lino Zambito

Autres contrats publics, autres systèmes douteux

Au terme de ce long processus, Lino Zambito devrait parler des contrats publics accordés ailleurs qu'à Montréal, soit ceux accordés par les banlieues autour de la métropole et ceux, beaucoup plus lucratifs, du ministère des Transports du Québec (MTQ).

Lino Zambito a déjà laissé entendre que ces contrats étaient réservés à une « clique ». Dans le cas du MTQ, Zambito a dit que « l'industrie des firmes d'ingénieurs privées en menait large ».

« C'est là qu'on rentre dans la dynamique du financement des partis politiques provinciaux », a-t-il laissé tomber avant d'ajouter : « À certains endroits, le rôle du crime organisé était joué par des élus. »

En juin, l'ex-patron de l'Unité anticollusion au MTQ, Jacques Duchesneau, avait expliqué comment la perte d'expertise au sein du MTQ avait entraîné une dérive dangereuse, le ministère se retrouvant ainsi à la merci des firmes d'ingénierie privées, tant pour la conception des travaux que la surveillance des chantiers.

Zampino et Abdallah mis en cause

Hier, Lino Zambito a affirmé que deux anciens membres influents de l'administration Tremblay étaient intervenus dans des contrats octroyés par la Ville de Montréal.

Selon lui, l'ex-directeur général de la Ville, Robert Abdallah, est intervenu dans un contrat obtenu par Infrabec en 2005 dans l'est de Montréal, ce qui lui aurait permis d'obtenir 300 000 $.

Lino Zambito allègue également que l'ancien président du comité exécutif de la Ville de Montréal, Frank Zampino, a donné une commande politique pour qu'un autre projet soit exécuté par Simard-Beaudry.

MM. Abdallah et Zampino ont tous deux nié ces allégations.

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