La commission d'enquête sur l'industrie de la construction a été contrainte de suspendre ses travaux beaucoup plus tôt que prévu mercredi.
Le témoin qui devait être entendu, le détective Mike Amato de la police de York, au nord de Toronto, n'a pu se présenter pour des raisons qui n'ont pas été divulguées.
« M. Amato vient d'une autre province. M. Amato appartient à un autre corps de police. Il va être avec nous, il va témoigner cette semaine, mais j'ai appris hier soir qu'il ne pourra pas être présent avant demain matin », s'est bornée à dire la procureure Sonia Lebel, qui a annoncé la nouvelle.
L'avocat de l'Association des constructeurs de routes et de grands travaux du Québec, Me Denis Houle, a dit aux journalistes que M. Amato a dû s'absenter pour des « raisons personnelles » et qu'il s'expliquera demain matin.
Bien que Mme Lebel ait dit avoir appris l'information mardi soir, Me Houle et ses collègues représentant l'Association de la construction du Québec et le gouvernement du Québec, Me Daniel Rochefort et Me Benoît Boucher, ont tous dit aux journalistes qu'ils n'avaient pas été informés de la situation.
La commission avait pourtant annoncé la présence de Mike Amato à la barre des témoins mardi après-midi, et son nom figurait encore mercredi matin sur la liste des témoins publiée sur le site Internet de la commission.
Le témoignage de M. Amato doit permettre de jeter un éclairage sur la présence de la mafia calabraise, la 'Ndrangheta, en Ontario. Des rapports d'enquête italiens ont déjà indiqué que la 'Ndrangheta comptait sept clans mafieux dans la grande région de Toronto et deux autres à Thunder Bay, dans le nord de la province.
Dans une entrevue à l'émission Enquête, un ancien officier de la GRC en Ontario, Ben Soave, a affirmé que la mafia a réussi à infiltrer l'économie et la classe politique de la province au moins autant sinon plus qu'au Québec. Il s'inquiète du silence qui règne en Ontario.
Mardi, le premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty, a nié ces informations. Il dit n'avoir jamais entendu de telles allégations auparavant et que, si elles étaient fondées, la police l'en aurait informé.
« Si des preuves substantielles existent, présentez-les en cour, pas dans les médias », a-t-il dit.
Un autre procureur de la Commission, Me Simon Tremblay, a annoncé ultérieurement que le témoignage de M. Amato devrait se limiter à l'avant-midi. Il a suggéré que diverses requêtes soient entendues en après-midi, une demande à laquelle la commissaire Charbonneau a accédé.
Me Tremblay a notamment fait savoir que la Coalition avenir Québec allait présenter une requête.
Témoignage de la criminologue italienne Valentina Tenti
En matinée, les audiences de la commission se sont poursuivies avec le contre-interrogatoire de la criminologue italienne Valentina Tenti par les avocats du gouvernement du Québec et de l'Association de la construction du Québec (ACQ).
L'avocat de l'ACQ, Me Daniel Rochefort, lui a notamment demandé si les travaux qu'elle a menés au Québec jusqu'ici lui permettent de tracer des parallèles avec la situation qui prévaut en Italie.
Mme Tenti a répondu qu'elle n'était pas en mesure de répondre puisqu'elle n'a pas fini d'analyser les données récoltées dans le cadre de son étude. Le fruit de son travail devrait être publié d'ici la fin de l'année.
Me Rochefort a aussi voulu savoir si les organisations mafieuses infiltrent davantage les petites ou les grandes entreprises. Mme Tenti a dit qu'il était plus facile d'infiltrer les petites, mais que des firmes de toutes les tailles pouvaient l'être.
Mme Tenti a aussi indiqué que certains constructeurs italiens refusent effectivement de collaborer avec la mafia, mais que cela les exposait à des représailles. Il revient alors aux forces de l'ordre de les protéger.
Par l'entremise de la procureure Sonia Lebel, l'Ordre des ingénieurs du Québec, qui a le statut d'intervenant à la commission, a demandé à la criminologue si les firmes d'ingénierie italiennes étaient elles aussi infiltrées par la mafia.
Mme Tenti a répondu que des membres de ces firmes pouvaient être « déviants » et qu'elles n'étaient donc pas imperméables à la corruption.
La 'Ndrangheta, plus discrète, plus puissante
Mardi, Mme Tenti a déclaré à la commission que, selon les conclusions d'une récente commission parlementaire italienne, la 'Ndrangheta est aujourd'hui plus puissante que la Cosa Nostra. En 2008, elle aurait réussi à accumuler l'équivalent de 44 milliards d'euros (56 milliards de dollars canadiens).
Ce succès serait attribuable entre autres à sa capacité à se faire plus discrète que la Cosa Nostra.
Selon Mme Tenti, la 'Ndrangheta a réussi à s'implanter ailleurs en Europe, en Australie et en Amérique du Nord. La criminologue a précisé qu'elle était présente dans les régions de Toronto et Thunder Bay, en Ontario. La criminologue dit ne pas avoir d'indication qu'elle est implantée au Québec.
Mme Tenti a expliqué que, contrairement à la Cosa Nostra, la 'Ndrangheta se fonde sur des liens familiaux, ce qui lui permet d'être plus hermétique. Beaucoup moins de repentis sont issus de leurs rangs que de ceux de la Cosa Nostra ou de la Camorra.
La criminologue a conclu son témoignage en faisant valoir que pour combattre l'infiltration de l'industrie de la construction par les organisations criminelles, la commission Charbonneau devait déterminer et corriger les défaillances du système d'octroi des contrats publics actuellement en vigueur au Québec.
Les organisations mafieuses italiennes, a-t-elle dit, « n'attaquent pas le système, elles l'exploitent » en tirant avantage des vulnérabilités qui se présentent dans l'environnement législatif et économique en vigueur.
L'une des « clés » pour identifier ces vulnérabilités, a-t-elle poursuivi, consistera à déterminer qui contrôle les « trois piliers de l'industrie », c'est-à-dire l'approvisionnement en matériaux, la main-d'oeuvre et le capital nécessaire pour entreprendre des projets d'envergure.
Selon Mme Tenti, il faudra ensuite déterminer comment « ces acteurs sont interreliés » afin de déterminer la dynamique des stratégies criminelles subtiles et complexes que déploient ces organisations pour parvenir à leurs fins.
En ce sens, a-t-elle précisé, se borner à attaquer un groupe criminalisé ou à un autre serait « une erreur ».
La commission Charbonneau a entre autres le mandat de dresser un portrait de possibles activités d'infiltration de l'industrie québécoise de la construction par le crime organisé.
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