Intimité 2.0 : quand le réseau social devient un livre ouvert

  |  Marc-Antoine Ménard  |  Radio-Canada
Une femme à l'ordinateur  Photo :  iStockphoto

Un père qui exprime son désespoir quant à la garde de ses enfants, une mère qui réagit en direct à ce qu'elle vient d'apprendre à la télévision : le drame de Warwick a soulevé des questions sur les notions de vie privée et d'intimité à l'heure des réseaux sociaux.

Des spécialistes contactées par Radio-Canada.ca estiment que cette exposition en ligne est d'abord un moyen pour certaines personnes d'aller chercher du soutien. Mais est-ce une pratique nouvelle?

Mary Jane Kwok Choon, doctorante en communication à l'Université du Québec à Montréal, rappelle que des gens acceptaient déjà de faire des révélations sur leur vie privée dans des talk-shows ou des émissions de téléréalité. Selon elle, les nouvelles technologies ne sont pas l'élément déclencheur, mais elles agissent comme catalyseur, notamment parce qu'elles sont accessibles à tous, même si ce n'est pas tout le monde qui les utilise ainsi.

« Les individus ne sont pas devenus d'un coup impudiques avec la venue des sites de réseaux sociaux tels que Facebook », affirme Mme Kwok Choon. Ils sont plutôt conscients du pouvoir inhérent de ces réseaux, dit-elle.

« Les utilisateurs savent que lorsqu'ils publient une information sur Facebook, celle-ci sera accessible aux audiences qu'ils ont choisies. [Cela] aurait été difficile dans un contexte hors ligne, c'est-à-dire de réunir tous ses amis dans le même contexte spatial et leur faire part de la nouvelle », explique l'adjointe de recherche au centre GRICIS.

« L'exposition de soi est toujours réalisée pour l'autre, devant une audience et pour cette audience. » — Mary Jane Kwok Choon, doctorante en communication

Selon Mme Kwok Choon, les utilisateurs du réseau socionumérique veulent aussi que l'information publiée sur leur profil soit « validée » par leurs « amis ». Ceux-ci peuvent compatir, dire qu'ils comprennent, soutenir. Selon Anik Ferron, sexologue et doctorante en psychologie, ces personnes « ont l'illusion d'être moins seules dans ce qu'elles vivent ».

« Avant, le premier réflexe était de prendre le téléphone, mais pour ces gens qui souffrent de solitude, qui appellent-ils? Sur Facebook, il y a plusieurs groupes auxquels les gens s'identifient », dit-elle.

Mais cela peut constituer un piège, souligne Mme Ferron, qui prône une sensibilisation à l'impact de ce qu'on écrit et montre aux autres sur les réseaux sociaux. « Au lieu de cliquer "J'aime", pourquoi ne pas appeler directement la personne et lui demander ce qui ne va pas? Cliquer "J'aime" contribue à renforcer le comportement », explique la doctorante en psychologie.

« La personne qui voit que l'on a cliqué "J'aime" à 100 reprises, par exemple, peut se sentir appuyée par autrui, donc renforcer son comportement. Mais en réalité, le conflit n'est pas réglé. C'est malheureusement très superficiel comme façon d'entrer en relation. » — Anik Ferron, sexologue et doctorante en psychologie

« On ne règle pas un conflit en ligne, mais bien en face à face, et si ce n'est pas possible, il vaut mieux aller chercher de l'aide, dit Anik Ferron. Par contre, demander de l'aide n'est pas toujours simple pour certaines personnes. C'est pourquoi en écrivant leurs états d'âme sur Facebook, ces personnes ont l'illusion d'être comprises par les autres. »

Détails privés ou publics?

Plusieurs facteurs peuvent amener une personne à exposer des détails de sa vie intime, selon Anik Ferron. « Le type d'attachement - évitant ou anxieux, par exemple -, l'état de santé mentale, l'éducation reçue en terme d'habiletés relationnelles peuvent être des pistes à explorer pour comprendre pourquoi une personne dévoile des éléments de sa vie intime. »

Dans une certaine mesure, la technologie influence aussi la personne, souligne Mary Jane Kwok Choon, selon qui cette « barrière de l'écran » crée une distance qui incite à donner plus d'information, par exemple sur des sites de rencontres. « Cela permettra à des personnes plus timides ou plus sensibles au jugement des autres de mieux se dévoiler en ligne, dit-elle, parce qu'on ne voit pas en ligne les comportements non verbaux - la gestuelle - de nos interlocuteurs. »

« Internet permet de s'évader du quotidien, donc de son soi réel. Il permet aussi de contrôler le message véhiculé et de prévenir l'intrusion dans la réalité », ajoute Mme Ferron. Ainsi, les tracas du quotidien, l'humeur et la personnalité peuvent être cachés dans les courriels ou le clavardage, souligne-t-elle.

« Finalement, le fait d'être toujours connecté avec les autres virtuellement nous isole un peu de ce qui est réel », expose Mme Kwok Choon. Mais paradoxalement, en choisissant de se présenter sous son vrai nom en ligne et en acceptant comme amis des gens qu'on connaît hors ligne, « l'identité tend à se rapprocher de plus en plus de celle que nous avons dans la vie quotidienne ».

L'individu choisit ainsi ce qu'il considère comme privé ou public, mais la protection de sa vie privée dépend aussi des paramètres proposés par la plateforme de diffusion.

« La vie privée est contextuelle, elle est façonnée par les applications que propose Facebook, par exemple. » — Mary Jane Kwok Choon

L'information personnelle envoyée d'une personne A à une personne B, par exemple, pourrait aussi être accessible aux « amis » de B. « Cette information est produite dans une relation avec l'autre, le contrôle est partagé, explique Mary Jane Kwok Choon. C'est l'effet réseau. »

Un article de Marc-Antoine Ménard
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