C-38 : un mammouth au Parlement
Photo : PC/Frank Gunn
L'abolition de l'Institut de la statistique des Premières Nations, prévue dans le projet de loi « mammouth » C-38, qui sera adopté définitivement lundi à la Chambre des communes, à Ottawa, soulève des questions quant à l'avenir de la recherche sur les communautés autochtones au Canada.
Pour Gustave J. Goldmann, professionnel en résidence à l'Université d'Ottawa qui s'intéresse aux données démographiques des populations autochtones, les informations fournies par l'Institut avaient une grande importance. En entrevue à Radio-Canada.ca, M. Goldmann estime que le qualificatif d'« énorme » n'est pas suffisant pour décrire l'impact de son abolition.
Bien que la collecte de données en tant que telle ne soit pas affectée, comme le confirme Statistique Canada, M. Goldmann déplore la perte de données analytiques produites par l'Institut de la statistique des Premières Nations à partir de ces recensements.
« La partie la plus importante de leur travail, c'était de pouvoir jeter de la lumière sur la situation, la vie quotidienne des peuples autochtones, surtout les Premières Nations », explique-t-il.
Selon M. Goldmann, il s'agit d'un retour en arrière, à une situation qui était mal acceptée à l'époque par les communautés autochtones. « La création de l'Institut avait permis aux Premières Nations de prendre le contrôle de leur information. Cela leur a aussi donné une infrastructure qui leur permettait de continuer d'étendre l'éventail d'informations disponibles », ajoute-t-il.
Les analyses de recensements étaient une des sources les plus importantes de données sur les populations autochtones, notamment sur le logement, la santé et la scolarité. Certaines communautés, rappelle M. Goldmann, refusaient de répondre au recensement fédéral jusqu'à l'arrivée de l'Institut de la statistique des Premières Nations.
Selon M. Goldmann, l'Institut avait permis une « croissance de confiance » avec les communautés, qui risque maintenant d'être perdue. « C'est très important que la communauté accepte l'information parce que sans ça, elle ne sera jamais utilisée. C'est très important qu'eux acceptent la qualité, que l'information n'a aucun biais. »
Bien que certains leaders politiques autochtones continuaient malgré tout de se méfier de données qu'ils jugeaient biaisées, parce que provenant d'une agence fédérale, d'autres en prenaient le contrôle et « avaient mis sur pied un plan pour produire des données pour les communautés elles-mêmes », indique M. Goldmann.
Bien sûr, l'abolition de l'Institut de la statistique des Premières Nations aura un impact sur les travaux de recherche, mais selon M. Goldmann, l'enjeu dépasse ce seul domaine.
Avec les crises récentes, comme celles d'Attawapiskat ou de Kacheshewan, la perte d'information est d'autant plus cruciale. « Comment est-ce qu'on peut bien planifier quelque chose d'aussi simple que l'emplacement des écoles, ou encore quel programme devrait-on mettre en place dans les communautés pour les aider à progresser? C'est impossible sans ces données », estime M. Goldmann.
Pour sa part, le Centre de gouvernance de l'information des Premières Nations, une entité sous la gouverne des Premières Nations elles-mêmes et distincte des agences fédérales, estime qu'il n'y a aucune inquiétude à avoir quant à l'avenir des informations sur les communautés autochtones. Incorporé en 2010, le centre affirme qu'il fournit « les meilleures et les plus fiables données complètes sur les Premières Nations partout au Canada ». Le Centre est notamment responsable de l'Enquête sur la santé des Premières Nations, qu'il présente comme un modèle en matière de recherche autochtone.
Un texte de Marc-Antoine Ménard