La rencontre au monastère
À l'écart du tumulte, des musulmans d'Algérie et de France sont venus mardi à la rencontre de chrétiens du Québec au monastère de Val Notre-Dame, à Saint-Jean-de-Matha, pour tenter de semer une graine d'espoir dans un monde où l'affrontement semble devenir un mode de vie.
Ils ont parcouru plus de 6000 kilomètres pour renouer le fil qui les liait aux frères trappistes. Ce fil de la fraternité qui s'était coupé après la mort tragique de moines en 1996, en Algérie.
L'histoire de ces moines a inspiré le réalisateur du film Des hommes et des dieux.
Au début des années 80, des moines trappistes de Tibhirine, en Algérie, avaient organisé des rencontres entre musulmans et chrétiens au monastère Notre-Dame-de-l'Atlas, à une centaine de kilomètres au sud d'Alger.
Deux fois par année, des soufis de la confrérie Alawiya et les moines se réunissaient au monastère. L'objet de leur rencontre était de se connaître mutuellement, de débattre des Écritures et de nouer un lien de fraternité. Ils ont appelé ces rencontres Ribat essalam (Le lien de la paix).
Dans chaque rencontre, un thème était choisi à partir du texte coranique ou de la Bible. Les deux parties en discutaient et se promettaient de vivre ce thème dans leur vie quotidienne durant les six mois qui suivaient. Lors de la rencontre suivante, les membres de ce cercle témoignaient de leur expérience et s'enrichissaient ainsi au fil des années.
Le cercle restreint des premières années s'est agrandi au fil du temps. Des chrétiens et des musulmans venaient d'autres villes pour assister à ces rencontres spirituelles qui enseignaient en fin de compte le vivre ensemble.
Trente et un ans après, des membres de la confrérie Alawiya, dont deux qui fréquentaient Ribat essalam, sont venus d'Algérie pour rencontrer les moines de l'Abbaye Notre-Dame de Saint-Jean-de-Matha et rallumer ainsi la flamme de la fraternité.
Des coeurs se retrouvent
Au pied d'un versant de la Montagne coupée, le monastère de l'Abbaye Notre-Dame fait écho à celui de Notre-Dame de l'Atlas, à Tibhirine, en Algérie, maintenant fermé. L'architecture simple et épurée de l'édifice fait rejaillir l'humilité dans laquelle vivent les moines trappistes.
Le père Pierre-André Barbeau accueille le cheikh Khaled Bentounès, maître de la confrérie Alawiya, comme on accueille un frère qu'on n'a pas vu depuis de longues années.
Les invités, environ 70, se dirigent alors vers la chapelle. Le père Barbeau accueille ses invités en lançant « Il y a de l'amour dans l'air ». Dans son introduction, il explique que cette rencontre est « osée et risquée », car elle est exceptionnelle dans le sens où ce sont « des coeurs qui s'ouvrent aux autres pour édifier ensemble un monde meilleur ».
Il explique que le symbole manifeste de la diversité dans l'harmonie est l'arc-en-ciel.
De son côté, le cheikh Bentounès a expliqué que cette rencontre montrait que « le sacrifice des moines de Tibhirine n'est pas vain ».
Cette rencontre, dit-il, peut paraître marginale, mais cette « marginalité a du sens », car elle permet de « nous rassembler sans nous ressembler ».
Après l'introduction, cinq groupes ont été formés pour débattre comme cela se faisait à Tibhirine. Le texte choisi au préalable était un verset du Coran.
Les différents groupes ont discuté et échangé leur compréhension de ce verset durant plus d'une heure. Par la suite, tous les groupes se sont retrouvés en session plénière, où ils ont présenté un résumé de leurs débats.
Tous les groupes se sont dirigés vers la chapelle où devaient se tenir les prières des moines et des soufis.
La qibla et la croix
Les moines trappistes ont chanté les Vêpres en présence de leurs hôtes, qui sont restés silencieux. La fin de l'office coïncidait avec la prière du maghrib (coucher du soleil) des musulmans. Les moines ont mis des tapis au centre de la chapelle pour permettre aux musulmans d'accomplir leur prière.
Pour prier, les musulmans doivent s'orienter en direction de La Mecque (cette orientation s'appelle la qibla en arabe). Le hasard a voulu que, dans la chapelle, la croix soit accrochée en direction de La Mecque. Tout un symbole pour cette réunion qui se veut être la rencontre de deux univers.
Après la prière, assis en rang, faisant face à la croix, les soufis ont chanté un poème mystique d'un des maîtres de la confrérie Alawiya.
L'héritage des moines
Photo datant des années 80 lors des rencontres de Ribat essalem au monastère de Tibhirine, où on voit le prieur Christian de Chergé (3e à partir de la droite)
C'est le père André Barbeau, père-abbé de l'Abbaye Val Notre-Dame, qui a eu la responsabilité d'entretenir le monastère de Tibhirine après la mort des moines. Il avait même engagé un prêtre agronome pour relancer la production. En l'an 2000, le père a planté 2000 pommiers dans les terres du monastère pour exprimer sa volonté de rester sur place. En 2001, l'ordre a finalement décidé de fermer le monastère. Les conditions de sécurité imposées par le gouvernement algérien étaient devenues très lourdes.
Par la suite, le père Barbeau est allé en France, au monastère d'Aiguebelle, où il a relancé le dialogue entre musulmans et chrétiens.
À la première rencontre, 12 musulmans étaient présents. Le Dauphiné libéré, un quotidien régional, avait titré alors Les trappistes virent à l'islam, se souvient avec amusement le père Barbeau. Dix ans après, le monastère a accueilli 400 musulmans, mais le journal n'a pas écrit une seule ligne sur le sujet.
Un article de Kamel Bouzeboudjen