Ils se sont penchés sur le phénomène des communications transmises par ordinateur et ont pu dégager des observations et des tendances. Nos rencontres avec des observateurs du domaine, d'ici et d'ailleurs.
SMS4science : Dévoiler les mystères de l'écrit spontané
Un article de Florence Meney
Louise-Amélie Cougnon dirige avec son Centre de traitement automatique du langage (Cental, Université catholique de Louvain) le projet international SMS4science, qui semble en passe de devenir tentaculaire, puisqu'il a déjà collecté plus de 130 000 SMS (textos) dans la francophonie mondiale. En Belgique, mais aussi en Suisse, à la Réunion et au Québec (voir notre entrevue avec Patrick Drouin).
La chercheuse Louise-Amélie Cougnon
En entrevue avec Radio-Canada.ca, la linguiste, pleine d'enthousiasme, explique que cette recherche donne des résultats riches et permet de relever des tendances claires, qui sont applicables dans l'ensemble des zones géographiques sondées.
Forts de 130 000 SMS et 5000 profils sociolinguistiques, Louise-Amélie Cougnon et ses collègues peuvent dégager certaines tendances dans le contenu des messages textes.
Le tout-puissant régionalisme
L'angle spécifique d'attaque de la chercheuse est celui de l'incursion des régionalismes dans les textos, « le patois, le créole, les langues régionales ». Un grand constat s'impose : les SMS sont tout particulièrement empreints de régionalismes, bien plus que d'autres formes de communications.
Elle cite quelques exemples pour la Belgique, où le flamand se fait présent dans les échanges, un phénomène que l'on retrouve au Québec, dit-elle : « On a par exemple des belgicismes syntaxiques, qui renouvellent l'ordre des mots dans la phrase, ou lexicaux, soit l'introduction de nouveaux mots. »
Comme des mots qui se terminent par ke. « On dira filleke pour petite fille, par exemple, on le retrouve plus de 100 fois dans notre corpus. » Significatif, surtout quand on pense que le fait d'allonger un mot par une terminaison régionale défie la contrainte absolue d'espace associée aux communications par messages textes!
Elle cite aussi l'impératif ajouté au début ou en fin de phrase : « Dis, tu ne donnerais pas de nouvelles? » Ces ajouts marquent, selon la chercheuse, la force de la volonté d'usage de ces traits régionaux, qui sont souvent liés à l'expression d'un sentiment. « Et donc, d'un point de vue sociologique, on remarque qu'il y a dans les SMS une volonté de connivence, de partage avec l'autre, d'être compris, un contexte affectif. »
Petits fossés, grands ponts
L'enquête révèle aussi un certain clivage générationnel dans le langage utilisé dans les textos.
« On note clairement que les jeunes ont plus fréquemment recours à l'abréviation que leurs aînés. C'est léger, mais les jeunes ont une tendance, je dirais même une compétence, une faculté, à abréger facilement le mot, pas forcément à simplifier la syntaxe, mais à modifier la morphologie des mots. »
Sa recherche a aussi permis de relever des différences en fonction du niveau d'éducation, grâce aux profils sociodémographiques.
« On abrège, dit-elle, de la même façon qu'on soit artisan ou surdiplômé, doctorant... » Mais par contre, on emprunte beaucoup plus aux langues étrangères quand on est diplômé que quand on a arrêté ses études rapidement.
Real men don't coucou
Note-t-on des différences hommes-femmes? Rien de significatif du côté de l'abrègement, d'expliquer Mme Cougnon. « Par contre, dans l'emploi lexical, donc dans le choix des mots, on voit une nette différence. Une femme, tous âges confondus, dira par exemple plus facilement coucou ou salut... Un homme dira rarement coucou, plutôt bonjour. »
Les emprunts aux autres langues montrent une autre divergence : « Les jeunes emprunteront à l'anglais, hi, hello, salut, hi hello, pour être plus cools, car il y a dans le monde du SMS un phénomène de coolitude. »
Elle souligne que si l'anglais a sa place dans le langage des textos, surtout pour exprimer des salutations ou pour faire court, la langue latine est reine pour l'expression des sentiments :
« On a recours aux langues latines pour tout ce qui est du domaine de l'affectif, avec presque autant d'emprunts à l'italien et à l'espagnol qu'à l'anglais, mi amore. » Avec l'exception du sempiternel « love », qui vient clore la petite missive....
SMS4science a commencé à créer des outils, comme des minidictionnaires (de plus en plus étoffés) pour inventorier toutes les graphies possibles d'un mot, d'une idée communiquée par SMS.
Le règne de l'affectif et du non-dit
Une bonne partie du corpus des SMS recueillis du public tourne autour de deux thèmes très larges : la prise de rendez-vous et les souhaits, comme bonne nuit, bon anniversaire, etc. Dans ces deux cas, le texte des échanges demeure à un niveau très simple, au premier degré.
Par contre, dès que l'on change de registre, explique la chercheuse, le niveau de subtilité des échanges s'élève, « il y a des métaphores, des jeux de mots, on trouve des SMS dont on ne comprend le sens qu'à la deuxième lecture ».
Et puis, parfois, il y a l'incompréhension née des limites du langage SMS. Alors, l'usager a recours à tout l'arsenal d'émoticônes pour préciser le contexte émotionnel de son message. « Le smiley essaie d'ôter l'ambiguïté, de clarifier le message. »
Un mot sur le SMS amoureux
Un mot, sur une réalité galopante, sans doute exponentielle, celle des échanges entre conjoints, amants, amoureux...
Louise-Amélie Cougnon confirme avoir sous la main un volumineux corpus sous ce thème. Elle explique, en riant, que les chercheurs ont noté une évolution thématique des échanges de SMS amoureux au fil de la journée :
« Le matin, on a des messages tendres, des souhaits de bonne journée, tu vas me manquer. L'après-midi, c'est le règne du pragmatique, quand est-ce qu'on se voit? Et quand arrive la soirée, les SMS virent au torride, la connotation, carrément sexuelle, s'impose. »
Pas trop inquiète pour la langue
Mme Cougnon précise au passage que tous les usagers, y compris les jeunes, sont conscients qu'il existe des niveaux de langue et qu'il ne faut pas tout mélanger.
« Ce qui me fait dire, moi, personnellement, que la question de l'impact des SMS sur la langue est vraiment à prendre avec des pincettes parce qu'il ne faut pas crier au loup tout de suite. »
Les jeunes, dit-elle, voient tout à fait la différence entre cette pratique et la pratique de l'écriture en milieu scolaire.
La chercheuse belge conclut que l'usage des textos permet de redonner une voix à certaines langues rares ou en voie d'extinction.
Patrick Drouin, responsable de volet québécois du projet SMS4science, en bref
Patrick Drouin pilote le volet québécois de la recherche SMS4science. La création de la première banque de données sur les textos au Canada a pour but de permettre aux chercheurs canadiens d'étudier le phénomène sur des bases objectives.
Le but du projet était au départ d'amasser, de transcrire et d'annoter 300 000 messages en français canadien et 300 000 messages en anglais. Le résultat à ce jour est cependant plus modeste, comme l'a expliqué Patrick Drouin, avec 10 000 SMS recueillis.
Un article de Bruno Maltais
De tous les temps, l'homme a utilisé des systèmes de codage.« Que ce soit les médecins qui écrivent de manière relativement codée leurs impressions sur un patient, ou les gens qui s'envoyaient des télégraphes en évitant de mettre trop de mots pour accélérer l'envoi des messages, quand on envoie un message dans un type de communication rapide, on essaie de faire court », explique Richard Beaufort, chercheur en ingénierie linguistique à l'Université catholique de Louvain.
Depuis l'arrivée des téléphones cellulaires, les messages textes sont souvent codés. On joue avec la phonétique, on supprime des voyelles, on emploie des abréviations.
« Au départ, si les gens ont commencé à écrire comme ça, c'est que les claviers des premiers téléphones n'étaient pas faciles à manipuler. On n'avait que 10 touches avec plusieurs lettres sur chaque touche, et c'était un moyen de raccourcir les textes et de rapidement avoir un message que l'on pouvait envoyer. »
Aujourd'hui, malgré les nouveaux systèmes qui accélèrent l'écriture sur les téléphones, bien des gens continuent à employer le langage SMS. Certains jeunes vont même jusqu'à désactiver le correcteur automatique de leur téléphone pour écrire à leur guise.
Richard Beaufort travaille donc à la mise au point d'une application pour téléphone cellulaire qui permet de traduire les SMS en français standard. Son champ de recherche, l'ingénierie linguistique, est justement « un domaine dans lequel on crée des applications dont la langue est un matériau qui va permettre de créer des interfaces entre l'homme et la machine », explique le jeune chercheur.
À partir des dizaines de milliers de SMS recueillis dans le cadre du projet SMS4Science, l'équipe de chercheurs a trouvé des règles d'écriture qui permettent non seulement de traduire les expressions utilisées dans les communications électroniques instantanées, mais aussi d'envisager leur évolution.
Cette application facilitera également la reconnaissance vocale. Car si certains SMS sont écrits au son, d'autres sont tout simplement incompréhensibles pour un néophyte du langage texto.
Traduire les textos, une quête encore à parfaire
Les systèmes de reconnaissance vocale actuels, par exemple, pourront facilement lire « Pourquoi tu n'es pas sur le web aujourd'hui? », mais ne parviendront probablement pas à vocaliser « pq t pas sr le web ajd »?
En créant une application qui traduit les messages textes en français standard, il est ensuite plus facile de le faire lire par une machine. Que ce soit lorsque vous êtes dans la voiture, ou pour les non-voyants, il devient alors possible de lire les messages... avec ses oreilles.
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