Aînée d'une famille de trois enfants, Dayna Ahmed n'est allée au Bangladesh qu'une fois, à 12 ans, pour des vacances dont elle ne semble avoir gardé qu'un vague souvenir : « Ma famille provient de la région de Sylhet, je crois, mais je ne connais pas beaucoup les villes de ce pays », explique-t-elle avec un sourire contrit. Son sourire est visible, puisqu'en présence de la journaliste, elle a rabaissé son niqab sans plus de manière. Elle ira le remettre dans les confins d'une pièce de son logement lorsqu'arrivera le photographe.
Dayna Ahmed, 28 ans, porte le niqab depuis six ans. Cette bachelière en économie de l'Université Concordia a un mari et deux jeunes enfants. Elle n'avait que 2 ans lorsque ses parents bangladais se sont établis à Montréal.
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Luc Lavigne
Dayna Ahmed est jolie, mais elle n'a aucunement l'intention de retirer son niqab pour montrer son visage à un autre homme que son mari. Un mari qu'elle a choisi elle-même, précise-t-elle. Elle portait déjà le niqab lorsqu'elle l'a rencontré. En fait, Dayna Ahmed s'est cherché un époux qui la respecterait avec son niqab. Pour le trouver, elle a bombardé de questions son entourage à l'Université Concordia. Elle voulait pour mari un musulman très pratiquant.
« Beaucoup de musulmans ne veulent pas que leur femme porte le niqab. Or, moi, je voulais un homme qui soit en accord avec mon choix. »
On n'a pas besoin de connaître quelqu'un intimement pour savoir à qui on a affaire, selon Dayna Ahmed : « D'ailleurs les gens peuvent toujours prétendre des choses qu'ils ne sont pas en réalité! C'est bien mieux de s'assurer auprès de son entourage comment est véritablement une personne. J'ai dû chercher. C'est difficile de trouver des hommes très religieux dans l'Islam ».
Son époux est originaire du Bangladesh, comme elle. Il est arrivé au Canada il y a 10 ans.
Les parents de Dayna Ahmed ne tenaient pas à ce que leur fille épouse un homme très religieux. Quand elle était jeune, Dayna a vu ses parents pratiquer leur religion sans empressement ni ferveur. La religion, dit-elle, était présente lorsqu'il s'agissait de souligner les grands événements de la vie ou pour procurer du soutien moral advenant « une tragédie ». Mais au jour le jour, les parents de Dayna Ahmed épousaient en tous points le rêve américain.
Une rencontre déterminante à l'université
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À Montréal, Dayna Ahmed a fait son cours primaire en français, puis elle a poursuivi sa scolarité en anglais. Avant d'entrer à l'université, l'islam était peu présent dans sa vie. « Je n'étais pas religieuse. J'étais comme vous, j'étais comme tout le monde », dit-elle en riant, dans un français hésitant.
Mais à la première année de son cours universitaire, Dayna « se cherchait ». Quel sens fallait-il donner à l'existence? Quels buts valaient la peine d'être poursuivis? « Je me demandais ce qu'était la vie, se souvient-elle. Était-ce toujours la même chose? On se lève le matin et... la routine? Je me cherchais une raison d'être. Je me sentais vide et je cherchais à combler ce vide. J'étais musulmane certes, mais qu'était cette religion? »
Derrière son niqab, Dayna Ahmed parle d'abondance, avec précipitation et vitalité. Son cheminement vers une pratique plus intense et rigoureuse de l'islam est un sujet qui lui tient à coeur. Mais pour apprivoiser cette religion, elle a fait des recherches. Sa langue maternelle, le bengali, ne lui était d'aucun secours pour déchiffrer le Coran en arabe. « Beaucoup de gens pensent que tous les musulmans parlent forcément l'arabe, mais ce n'est pas le cas », explique-t-elle. Dans sa famille, on lisait le Coran d'une manière rituelle, sans trop comprendre ce qu'il recelait. Dayna Ahmed voulait davantage.
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La vie de Dayna Ahmed a véritablement pris un tournant lorsqu'elle s'est adressée à l'Association des étudiants musulmans de l'Université Concordia, où on l'a accueillie chaleureusement, dit-elle. Les filles portaient le hijab. Dayna a commencé à prier. « J'ai tellement aimé ça qu'à partir de ce moment-là, j'ai résolu de devenir une musulmane pratiquante. »
Son caractère et sa personnalité se sont modifiés, et pour le mieux, selon elle : « Même mes parents ont remarqué que j'étais plus respectueuse envers ma soeur et mon frère. » Sa transformation intérieure a fini par s'étendre à ses choix vestimentaires. Dayna Ahmed a opté pour des vêtements « plus modestes et plus amples ». Mais, insiste-t-elle, dans tous ces changements, le hijab n'était franchement qu'un détail.
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Mais les pressions de la communauté musulmane? Elles existent, non? À cette évocation, Dayna Ahmed rit : « Ce qui est vraiment drôle, c'est que toutes mes amies ont la même histoire que moi. Leurs parents ne voulaient pas qu'elles portent le foulard. L'une de mes amies portait le hijab à l'université, mais elle le retirait, une fois chez elle, parce que ses parents s'y opposaient. »
Songeant à sa future carrière, Dayna Ahmed doutait de pouvoir accéder au marché du travail les cheveux cachés sous le foulard : « Lorsque tu passes une entrevue pour un emploi, les gens te regardent un peu différemment lorsque tu portes le hijab, reconnaît-elle. Je ne sais pas pourquoi c'est ainsi, mais c'est comme ça ». À l'époque, Dayna Ahmed pensait encore moins qu'il soit possible pour une Montréalaise de faire sa vie... avec le voile intégral.
Jusqu'à ce qu'elle rencontre une étudiante à la maîtrise à l'Université Concordia « J'ai d'abord entendu sa voix avant de la voir. Elle parlait d'une manière si confiante, elle semblait si forte. Puis, me retournant, je l'ai vue... en niqab! Oh mon Dieu! C'était la première personne que je voyais en niqab dans l'université. Wow! Je lui ai parlé et j'ai appris que, non seulement elle poursuivait ses études en niqab, mais qu'elle travaillait également avec ce vêtement! C'était nouveau pour moi. »
Cette étudiante en niqab a expliqué à Dayna que, lorsqu'une femme a confiance en elle, les gens passent outre le fait qu'elle porte un niqab. Elle disait de plus qu'au travail, on la respectait en niqab et on lui permettait de faire des pauses pour prier.
Dayna Ahmed a fini par se rendre à la conclusion que le niqab, en tant que tel, n'était pas un empêchement pour se trouver un emploi. « Il y a des gens qui ne portent ni hijab ni niqab et qui ne se trouvent pas de travail », lui a encore fait valoir cette étudiante. « Si tu te donnes la peine de chercher, tu trouveras des gens qui t'embaucheront. »
C'est ainsi que Dayna Ahmed est devenue une femme en niqab. Couvrir son visage la rapproche de Dieu, dit-elle. C'est un acte de dévotion.
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Pour Dayna Ahmed, séparer les hommes des femmes constitue une sorte de garde-fou contre l'élan tout naturel qui les pousse les uns vers les autres... « Ce n'est pas que nous ne devons pas nous parler entre hommes et femmes, mais nous devons le faire avec dignité. Rien d'intime, rien qui s'apparente au flirt, que des contacts semblables à ceux que nous aurions dans une relation d'affaires, par exemple. »
Mais comment le fait de dévoiler cheveux et visage peut-il menacer la structure et la solidité de la famille? Selon Dayna Ahmed, la proximité entre les sexes crée la promiscuité, qui mène à des relations hors mariage, d'où naissent des enfants : « Et qui s'occupe de ces enfants-là par la suite? », s'alarme-t-elle.
Pas de télé, mais pas de lavage de cerveau non plus
Chez Dayna Ahmed et son mari, il n'y a pas de télévision. Tout au plus, leur petite Aïsha regarde-t-elle les dessins animés sur l'écran de leur ordinateur portable de temps en temps. Les parents de Dayna s'inquiètent de ce choix qui, selon eux, coupe la famille de leur fille du restant de la société. Par contre, Dayna n'en démord pas. Elle emmène sa fille à la bibliothèque. Son mari l'emmène au parc après son travail. L'enfant joue dans la rue avec les petits voisins. De la télévision, la famille de Dayna n'en a pas besoin. Si d'aventure Aïsha invite des amis à la maison, la mère proposera autre chose que la télé comme activité.
« Je consacre plus de temps à mes enfants que mes propres parents ne nous en ont consacré, dit-elle, car moi, après l'école, je regardais la télé. La télévision crée une distance entre les membres d'une famille. Sans la télévision, nous discutons. C'est en donnant du temps de qualité à nos enfants qu'on en fait de bonnes personnes, de bons citoyens. »
Dayna Ahmed rit nerveusement à la perspective que sa fille entrera bientôt à l'école. Mais ses craintes, maintient-elle, sont semblables à celles de tous les parents, musulmans ou pas. La jeune mère craint que sa fille ne subisse de mauvaises influences. Mais pas tant en ce qui concerne la religion qu'en ce qui concerne le respect de l'autorité. « Les enfants en classe sont souvent impolis, remarque-t-elle. Ils narguent et dénigrent leur enseignant, ils utilisent de mauvais mots. C'était comme ça dans mon temps et les choses ne se sont pas améliorées. »
Aux yeux de Dayna Ahmed, les Québécois sont des gens qui font preuve d'ouverture d'esprit, d'entraide et de respect.
Lorsqu'elle fréquentait l'école montréalaise, Dayna affirme avoir souvent vu ses enseignants se porter à la défense d'enfants qui étaient habillés différemment des autres ou qui avaient des origines ethniques variées.
Au bout du compte, estime Dayna Ahmed, sa fille grandira dans cette société, elle y éprouvera des difficultés et choisira ce qui lui conviendra. Et si la petite Aïsha décide de ne porter ni niqab, ni hijab? Dayna Ahmed admet qu'elle aura du mal à l'accepter. Mais il serait bien inutile de l'y forcer, estime-t-elle : « Bien sûr que je veux qu'elle suive mes traces, mais je la rendrais malheureuse en l'obligeant à se voiler. Comme parents, on veut ce qu'il y a de mieux pour nos enfants et on ne veut pas qu'ils soient malheureux. »
Le libre choix de la femme... pour son niqab
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Dayna Ahmed se considère comme une musulmane féministe! Elle dit que ni son père, ni son mari n'auraient pu la forcer à porter le niqab. Certes, il est imposé dans certains pays, mais au Canada, les femmes choisissent de le porter de leur plein gré, affirme-t-elle. Et elle cite sa jeune soeur en exemple : « Elle en a donné du fil à retordre à mes parents. Ma soeur a exploré toutes les avenues possibles dans sa vie! Et, récemment, elle a décidé de porter le hijab. Ce fut son choix. »
La jeune femme soutient qu'à l'instar des féministes, qui réprouvent l'hypersexualisation des femmes, les femmes en niqab veulent être considérées pour leurs idées, pas en fonction de leur apparence. Dayna Ahmed dénonce qu'on se serve des femmes dans les publicités, par exemple, pour attirer les regards et faire vendre.
Pour Dayna Ahmed, les femmes qui se soucient de leur apparence le font pour les hommes, finalement. À l'idée qu'une femme puisse se maquiller et soigner son image avant tout pour se plaire à elle-même, la musulmane en niqab hésite. Ainsi, il s'agirait d'un choix personnel de la femme, un peu comme elle-même a choisi un jour le niqab? « Ah! peut-être », laisse-t-elle tomber.
Triste justice?
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La perspective d'une loi qui interdirait à Dayna Ahmed de garder son niqab dans les institutions publiques indispose et attriste cette dernière. Mais de là à aller vivre ailleurs. « J'ai grandi ici. Je ne veux pas changer de province, je ne veux pas partir. J'aime mon pays, j'aime Montréal. J'y suis bien. »
Un groupe d'amis de Dayna (des femmes en niqab, mais aussi des étudiants qui ne sont pas des musulmans) envoient des lettres à leur député, à la ministre de l'Immigration Yolande James et au premier ministre Jean Charest pour signifier leur opposition au projet de loi 94.
« Ma culture et ma foi font toutes deux parties de mon identité, déclare Dayna Ahmed. Je suis Québécoise et musulmane. Pourquoi devrais-je choisir l'une au détriment de l'autre? Pourquoi aurais-je à faire de tels choix dans une société où j'ai la liberté de religion? »
Mais dans cette société, le niqab provoque une réaction de rejet viscéral chez beaucoup de gens. À la plage, notamment, lorsque des femmes s'avancent couvertes de noir des pieds à la tête, et ce, aux côtés d'hommes et d'enfants légèrement vêtus qui, eux, iront se baigner!
Dayna Ahmed se risque à dire qu'il n'y a pas si longtemps, au Québec, les femmes ne connaissaient pas le même sort qu'aujourd'hui et qu'avec le féminisme, cet état des choses a changé. Si les femmes s'étaient laissé arrêter par les opinions de tout un chacun, dit-elle, ces changements ne seraient jamais survenus.
Mais cette même société veut-elle plus de femmes portant le niqab? Dayna Ahmed reçoit parfois des injures et des invitations à « retourner dans son pays » lorsqu'elle déambule dans la rue. Mais il arrive aussi que des gens lui posent des questions. Dayna leur répond de bon coeur. « Elle parle! », s'émerveillent alors certains. Constatant qu'elle parle aussi français, ils sont encore plus contents!
L'avenir de Dayna Ahmed au Québec
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Durant ses études, Dayna Ahmed a travaillé dans un centre d'appels à temps partiel, en niqab, sans problème, dit-elle. Si un jour elle retourne sur le marché du travail, ce sera dans une entreprise qui l'acceptera avec son niqab. Elle aimerait venir en aide aux gens, peut-être même élaborer un projet qui apporterait plus de compréhension à l'égard des femmes qui choisissent de se couvrir du niqab.
Toutefois, pour le moment, elle n'a d'autres désirs que d'élever ses enfants. Elle rêve que sa fille devienne... journaliste! « Le fait de savoir s'exprimer par écrit est puissant, confie Dayna Ahmed. Moi, j'en suis incapable. Et quand toute cette polémique autour du niqab a éclaté, j'aurais tant voulu m'exprimer. Je vous remercie de me donner maintenant l'occasion de le faire. »