Patrick Snyder et Martine Pelletier sont tous deux professeurs au Département d'études religieuses de l'Université de Sherbrooke.
Quel bilan tracez-vous de la controverse qui a éclaté lorsque deux femmes suivant des cours de français à Montréal ont refusé de retirer leur niqab et qu'elles ont été expulsées de ces cours?
Patrick Snyder
L'affaire a donné lieu à une envolée médiatique incroyable. Or, comment deux personnes, qui appartiennent à une infime minorité, en viennent-elles à prendre autant de place dans le débat public? C'est qu'elles nous amènent à nous poser des questions complexes d'ordre politique, juridique, éthique, culturel. C'est comme si elles avaient appuyé sur un bouton d'urgence! La femme qui porte le niqab n'est pas nécessairement consciente du débat qu'elle provoque. Mais son seul niqab heurte tout le discours qui prône l'égalité homme-femme et il remet en question la division de l'Église d'avec l'État. Or sur ce dernier point particulièrement, les Québécois sont fragiles. Surtout les baby-boomers, qui voient resurgir l'intégrisme religieux qu'ils ont tant combattu et rejeté. Sauf que cette fois, cet intégrisme n'est pas catholique, il est musulman! (P. Snyder)
Les femmes portant le hijab tout comme celles recouvertes du niqab affirment qu'il s'agit d'un choix personnel et intime. Mais pour beaucoup de gens, il est difficile de croire qu'il n'y a pas, derrière ce choix, un homme, voire un système, qui les y contraint.
Oui, il y a des femmes qui sont contraintes à porter le voile et le niqab, et elles n'exprimeront pas sur la place publique qu'elles sont victimes de pression; ce serait l'équivalent pour elles de dénoncer leur milieu. Ce qui n'irait pas sans grave conséquence pour elles, car ce n'est pas parce qu'on vit à Montréal ou à Toronto qu'on n'est pas dépendants de son milieu. (P. Snyder)
Par contre, d'autres femmes en niqab défendent ces valeurs-là de porter librement le voile intégral. Et nous devons les croire! Il faut arrêter de les enfermer dans un carcan. Leur identité passe par le niqab. Tel est leur choix, et il est motivé par diverses raisons. C'est choquant pour nous.
Pour quelles raisons?
Au Québec, on voit la religion comme quelque chose de forcément oppressif. (P.Snyder)
Les médias ont-ils alimenté la controverse relativement à l'expulsion de deux femmes vêtues de niqab dans des programmes de francisation?
À mon avis, les médias font leur travail en exposant divers points de vue, mais cette diversité de points de vue n'atteint pas la population. Le grand public est braqué et reste sur ses positions selon lesquelles il faut bannir le niqab. Les gens pensent que les politiciens sont là pour défendre l'identité québécoise. Et comme le niqab ne fait pas partie de cette identité-là, ils pressent les politiciens d'agir. (P. Snyder)
D'où le projet de loi 94 qui fera l'objet de consultation?
Oui. Mais que le projet de loi 94 passe ou pas, la question se posera toujours. On est partie prenante d'un processus historique qui va continuer de bouger. D'autant plus que les femmes qui portent le niqab par profonde conviction personnelle ou en réaction au modèle occidental de représentation de la femme ne vont pas cesser de s'en couvrir sous prétexte qu'il y a une loi. Que fera-t-on alors si la loi est entérinée? Les refoulera-t-on à la frontière? Les renverra-t-on chez elles dans des pays de guerre ou de misère? (P. Snyder)
Mais beaucoup de gens disent que justement, puisqu'elles n'étaient pas bien chez elles, pourquoi rejettent-elles notre modèle de société en nous imposant leur niqab?
Elles ne nous l'imposent pas, elles se l'imposent. Pas une d'entre elles ne défend sur des affiches l'idée que toutes les Québécoises devraient porter le niqab. Seule une minorité radicale parmi les minorités peut penser une telle chose.(P. Snyder)
Alors pourquoi se sent-on autant menacés devant une femme arborant un niqab?
Parce que le symbole est contraire à ce que nous sommes. On ne se voile pas le visage nous autres! On ne s'habille pas tout en noir! Quand on veut parler à quelqu'un, on veut lui voir le visage! On affirme même qu'il est impossible d'enseigner à une femme portant le niqab, puisque ce n'est pas pédagogique. (P. Snyder)
Martine Pelletier
Ce sont les arguments qu'ont invoqués les agents du ministère de l'Éducation lorsqu'ils ont expulsé deux femmes de leurs cours de français parce qu'elles refusaient de retirer leur niqab.
Écoutez, il y a des femmes portant le niqab qui ont des doctorats. En Iran, elles vont à l'université, s'instruisent, réfléchissent, écrivent. (P. Snyder)
Mais le niqab peut être vu comme un rejet : « Elles se voilent, donc elles ne veulent pas de nous. Mais malgré tout, elles s'installent chez nous. »
C'est pourquoi il faut essayer de comprendre les raisons pour lesquelles elles portent le niqab. (P. Snyder)
Il y a des gens qui avanceront qu'elles viennent pour « profiter » de notre système.
Les gens ne font pas un choix facile lorsqu'ils quittent leur pays. Ils surmontent des obstacles et connaissent des difficultés considérables. Nous devrions le comprendre, puisqu'au Québec, nous avons connu plusieurs vagues d'immigration. Mais on persiste à voir les immigrants comme des « profiteux ». (P. Snyder)
Les Québécois ont d'inestimables qualités. Mais on observe des comportements xénophobes. Et, aussi, on constate qu'il y a un problème avec l'intégration. Or, le voile est interprété comme une coupure. Et nous, nous sommes des gens qui, au contraire, aimons créer des liens. (M. Pelletier)
Il n'y a donc pas de dialogue possible?
Je crois que les jeunes générations auront appris davantage que leurs prédécesseurs les vertus du dialogue dans des enjeux de cet ordre-là, grâce au programme d'éthique et culture religieuse [lui-même fort controversé, puisque des parents qui s'y opposent comptent se faire entendre jusqu'en Cour suprême]. Les jeunes utiliseront le dialogue non pas pour convaincre l'autre, mais pour essayer de le comprendre mieux. Et ces femmes qui arrivent voilées auront des filles et des petites-filles qui feront peut-être d'autres choix. (M. Pelletier)
De plus, certaines Québécoises feront probablement le choix de le porter. L'avenir de l'Occident passera par le métissage religieux et culturel. (P. Snyder)
Ce que vous dites là peut terrifier les gens, comme s'il s'agissait d'une menace qui risque de s'étendre.
Face à ce qui nous terrifie, il faut nous demander ce qu'on veut sauvegarder à tout prix. Comme Québécois, est-ce le fait français? L'égalité femme hommes? Les deux? (P. Snyder)
Dans l'esprit de bien des gens, niqab égale oppression, assujettissement, soumission à un homme. Or, dans les faits, rien ne nous dit qu'une femme en niqab est maltraitée par son mari. De la même manière que rien ne nous dit qu'une Québécoise qui s'habille comme la majeure partie des Québécoises est maltraitée par son conjoint ou pas. Si l'une ou l'autre est effectivement maltraitée, on ne pourra le savoir que si elles nous le disent ou si nous le découvrons. Pourtant, à la seule vue du niqab, nous tirons des conclusions sur la vie de cette femme.
Quand rien ne paraît, il n'y a pas de débat. À l'Université de Sherbrooke où nous enseignons, nous côtoyons de jeunes musulmanes en jeans et en blouse, ne portant pas le voile. Or [certaines] sont ultraconservatrices! Elles sont en faveur de la polygamie et de la soumission de la femme à l'homme. Ces jeunes femmes peuvent être plus traditionalistes que d'autres qui portent le voile. (P. Snyder et M. Pelletier)
L'habit ne fait pas le moine...
C'est la même réalité que pour les femmes catholiques. Une infime minorité sera ultraconservatrice, à défendre les positions de Benoît XVI contre la contraception et l'avortement, mais ça ne paraîtra pas dans leur visage. Et ces catholiques ne portent pas de vêtement qui les distingue. (P. Snyder)
Le niqab ne fait pas la radicale. Mais une femme en niqab peut être radicale. Les deux [assertions] sont vraies. (M. Pelletier)
Si l'on revient à ces deux femmes qui s'étaient inscrites à un programme de francisation dont on les a finalement expulsées, pensez-vous qu'on leur a suffisamment expliqué ce que leur choix de porter le niqab suscitait comme réaction dans la population québécoise?
Pourquoi n'expliquerait-on pas à des gens comme ça en quoi leur choix nous touche au lieu de les rejeter sans explication et de les sortir du système en leur intimant de retourner chez elles? Car comment dans cette situation pourront-elles comprendre la société dans laquelle elles viennent d'arriver? (M. Pelletier)
Mais sait-on vraiment quelle conception ces femmes ont de la société dans laquelle elles tentent de s'intégrer?
Souvent, elles diront du Canada et du Québec qu'elles croyaient qu'elles y seraient libres. En Europe, même phénomène : les femmes croyaient qu'elles s'installaient dans une société totalement libre, dans laquelle si tu veux être punk, tu es punk et si tu veux porter le niqab, tu le portes sans problème. D'où leur surprise devant la perspective qu'on leur interdise de porter le niqab. (P. Snyder)
Alors, une loi qui a le mérite d'encadrer ce qui est permis et ce qui ne l'est pas ne peut que régler la situation, non?
Oui, mais la loi va discriminer ces personnes-là qui ne pourront pas venir chez nous. Cette discrimination, qui vise les femmes, va à l'encontre de toutes les chartes internationales. (P. Snyder)
Certains diront qu'à Rome on fait comme les Romains et que, si le niqab est contraire à la loi, elles n'auront qu'à le retirer.
Ce qu'on veut dans une société c'est se parler davantage, élever notre capacité morale, définir les enjeux et assumer nos choix en tant qu'adultes. Et non seulement respecter la loi, ce qui ne figure pas très haut dans l'échelle du jugement moral! Une loi, c'est une fermeture, et il n'y a plus de dialogue possible. (M. Pelletier)