Pour une charte de la laïcité - Rachida Azdouz

  |  Anne-Marie Lecomte  |  Radio-Canada





Vice-doyenne de la Faculté d'éducation permanente de l'Université de Montréal, Rachida Azdouz est psychologue de formation et elle a fait son DEA (Diplôme d'études aprofondies) en éducation. Cette Montréalaise a fait des enjeux interculturels sa passion.

Selon Rachida Azdouz, la polémique entourant le port du niqab qui a secoué le Québec en mars est la suite d'un débat qui a cours depuis le milieu des années 1990 au Québec.

Rachida Azdouz a accepté de donner une entrevue à Radio-Canada.ca. D'entrée de jeu, elle tient à rappeler une série de polémiques liées à la question du religieux dans l'espace public.

L'affaire du niqab n'est pas un incident isolé

« Il faut se rappeler qu'en 1994 une enfant a été exclue de l'école secondaire Louis-Riel dans l'Est de Montréal, parce qu'elle portait le foulard. Cette polémique de près d'un an s'est soldée par deux avis : l'un du Conseil du statut de la femme en 1995 et l'un de la Commission des droits de la personne. »

Ces deux avis se terminaient par la conclusion que les signes religieux ne pouvaient être interdits dans les institutions publiques, parce que ce serait de la discrimination directe.

« Cependant, rappelle Rachida Azdouz, une petite section de l'avis donné par la Commission des droits de la personne avait fait peu de bruit à l'époque. Mais cette section laissait présager de la suite des choses. En effet, la Commission avait dit ceci : "Si d'aventure on remarquait, dans un milieu donné, que les symboles religieux n'étaient pas innocents et qu'ils étaient alimentés par des groupes religieux qui faisaient du prosélytisme, alors il y aurait lieu de suspendre temporairement les chartes pour passer à une interdiction, dans un contexte donné." »

En 1995, le Conseil du statut de la femme avait également statué qu'une interdiction serait discriminatoire, mais en invoquant l'argument féministe.

Le Conseil du statut de la femme affirmait qu'au nom de l'égalité des sexes, on ne pouvait pas exclure les filles de l'école parce qu'elles portent le foulard, tout en y maintenant leurs frères ou encore leurs cousins. Car après tout, ces garçons pratiquent la même religion. « Les garçons resteraient, parce qu'ils ne portent aucun foulard, mais les filles seraient exclues? Cela aurait eu pour effet de poser un geste antiféministe au nom de l'argument féministe de l'égalité entre les sexes », explique Rachida Azdouz.

Le Conseil du statut de la femme concluait qu'il valait mieux conserver ces filles à l'école où elles apprendraient à cheminer et à aiguiser leur esprit critique. Le souhait du Conseil n'était pas de faire abandonner aux filles leur religion, mais de les aider à en relativiser la pratique.

Rachida Azdouz rappelle aussi la controverse qu'avait entraîné un jugement de la juge Raymonde Verreault : « En 1994, dans cette cause, la juge avait accordé une circonstance atténuante à un homme qui avait sodomisé sa belle-fille ».

Alors, le terrain était préparé pour un débat qui ne faisait que commencer.

À différents moments, il y a eu des relances de ce débat, dit Rachida Azdouz : « Dans les années 2000, il y a eu l'affaire du kirpan, lorsque la Cour suprême a statué. Cette affaire avait eu lieu à l'école Sainte-Catherine-Labouré, à Montréal, plus précisément dans le secteur de LaSalle. La Cour supérieure avait donné raison à la commission scolaire, mais la Cour suprême avait renversé cette décision. »

Une série d'incidents avaient mené à la création de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, dirigée par Gérard Bouchard et Charles Taylor : l'affaire des fenêtres givrées du YMCA, les cours prénataux dans lesquels on a interdit à un homme d'accompagner sa femme. Il y a eu l'affaire de l'érouv, décision Rosenberg et al. c. Outremont (Ville d'), [2001] : au nom de la liberté de religion, la Cour suprême a accordé aux juifs hassidiques d'Outremont le droit d'étendre leur domaine privé dans le domaine public en installant un érouv, un fil invisible, durant le sabbat.
« Il y a eu donc toutes sortes d'affaires qui sont venues nous rappeler que la question du religieux dans l'espace public n'était pas réglée. » — Rachida Azdouz

Ensuite dans leur rapport, Charles Taylor et Gérald Bouchard ont recommandé de retirer le crucifix de l'Assemblée nationale (ce que le gouvernement Charest a rejeté) et d'interdire les symboles religieux chez certains agents de l'État, mais pas tous.

« Mais le rapport Bouchard - Taylor n'a pas beaucoup touché à la question des pratiques religieuses radicales telle que le niqab. Pour moi, le rapport Taylor-Bouchard n'a fait que mettre la table à un débat qui n'était pas fini. » — Rachida Azdouz

La polémique sur le niqab a-t-elle envenimé le débat sur la place du religieux dans l'espace public?

Oui et non, répond Rachida Azdouz...

« Oui, dans la mesure où cette polémique a réduit le débat à une affaire de niqab, de vêtement, de communauté musulmane. Elle a polarisé et instauré une hiérarchie. C'est comme s'il y avait les groupes intégrables et les groupes non intégrables. L'effet pervers de cette polémique est de laisser croire qu'on n'a pas de problème avec le fait religieux, mais qu'on en a un avec le fait musulman. »

« Non, dans la mesure où la place du religieux dans l'espace public n'a jamais été réglée au Québec. Le gouvernement québécois a pensé qu'il ferait l'économie d'un vrai débat sur cette question. Mais l'affaire du niqab remet au premier plan la nécessité d'une solution politique. Cette affaire oblige l'État à prendre ses responsabilités et à trouver une solution. »

La polémique du niqab est-elle un incident monté en épingle par les médias?

« Dans une leçon d'une règle de grammaire, on passe parfois deux heures à traiter de l'exception et on pense qu'on perd notre temps du fait qu'il s'agisse d'une exception. Mais c'est justement en traitant de cette exception qu'on maîtrisera éventuellement la langue », de dire Rachida Azdouz.

« Le niqab ne peut être considéré comme un épiphénomène : les femmes qui portent le niqab sont des exceptions, mais la règle, la norme ce sont les femmes qui ont une pratique de la religion modérée et discrète. Mais il faut néanmoins s'occuper de l'exception. Alors que fait-on des femmes vêtues du niqab? On les laisse en classe ou pas? C'est un phénomène nouveau et du fait que nous n'avons pas de repères, il faut aborder ces questions-là. Il faut en parler et en parler. » — Rachida Azdouz

Le projet de loi 94 rate la cible, selon Rachida Azdouz

Cette dernière fait valoir que d'autres pratiques radicales orthodoxes ne seront pas balisées par cette loi, si elle est adoptée.

« Un enfant élevé dans une famille de témoins de Jehova, par exemple, et auquel ses parents interdisent de participer à des fêtes à l'école : l'école a une mission de socialisation, et les fêtes sont une composante de cette mission. La loi 94 n'offrirait aucune balise dans un cas pareil. Autre exemple : celui d'un hôpital qui se retrouverait avec un nombre critique d'infirmières qui refuserait de pratiquer des avortements. Advenant un manque de ressources pour offrir ce service dans cet hôpital, en quoi la loi 94 pourrait-elle être utile? »

Rachida Azdouz prône l'adoption d'une charte de la laïcité au Québec.

« Dans le cas de l'exemple de ces infirmières qui refuseraient de pratiquer des avortements, pareille charte permettrait de dire à ces dernières : "Vous avez accepté cet emploi en toute connaissance de cause, et considérant que l'hôpital est un lieu laïc, nous ne pouvons traiter votre refus." », dit Rachida Azdouz.

« De plus, une charte de la laïcité encadrerait toutes les autres manifestations d'une pratique religieuse radicale et orthodoxe. Car on a vu le niqab, mais on n'a pas tout vu. Lorsqu'on aura affaire à d'autres pratiques provenant de variantes de l'hindouisme, du catholicisme, sans compter celles provenant de sectes, fera-t-on une loi pour encadrer chacune d'entre elles? »