La Montréalaise Sheeba Shukoor a porté le niqab pendant environ quatre mois après avoir accouché de sa deuxième fille. Puis elle l'a retiré, à regret et est revenue au hijab, ce foulard qui couvre seulement les cheveux. À 25 ans, cette universitaire, qui parle l'urdu, l'anglais et un français étonnant de précision, rêve d'enseigner au secondaire. Et c'est pourquoi elle a renoncé au niqab; Sheeba Shukoor sait qu'il lui sera impossible d'enseigner au Québec recouverte du voile intégral. De surcroît, sa famille désapprouvait de la voir en niqab. Ses proches craignaient que ce vêtement extrême n'attire l'opprobre sur Sheeba.
Sheeba Shukoor n'a mis les pieds en Arabie saoudite qu'une fois, pour un pèlerinage à La Mecque. Elle n'y vivrait pas. Pas plus qu'elle ne vivrait au Pakistan d'où son père est originaire ou en Inde, d'où vient sa mère. La vie dans ces pays est trop éloignée de ses valeurs, dit-elle. De plus, dans le cas du Pakistan, les musulmans ne pratiquent pas l'islam de manière suffisamment respectueuse au goût de Sheeba.
Sheeba Shukoor et son bébé
Lorsqu'elle se déplace dans les rues de Montréal coiffée de son hijab, il arrive à Sheeba de se faire apostropher par des inconnus qui l'intiment de « retourner dans son pays ». Elle se demande bien de quel pays ils parlent, puisqu'elle est née et qu'elle a grandi en Saskatchewan! Elle s'est établie en banlieue de Montréal après avoir épousé un musulman de Beaconsfield, de l'Ouest-de-l'Île à Montréal.
Une musulmane dans les Prairies
Elle avait 15 ans lorsqu'elle a décidé de se voiler. À l'école secondaire de Swift Current, dans le sud-ouest de la Saskatchewan, personne - de la direction ou des élèves - ne s'en est étonné. Elle était pourtant la seule élève en hijab. « Les gens me connaissaient et comprenaient que j'avais mûrement réfléchi à la question », explique-t-elle.
Sheeba Shukoor est pieuse, mais n'inspire rien d'extrême. Naturelle, le visage rieur et la voix posée, elle regrette de ne plus porter le niqab et encourage celles qui le portent à continuer à le faire « même si c'est difficile », dit-elle.
« J'avais 7 ans quand ma mère s'est recouverte du hijab. Elle ne m'a jamais incitée à faire comme elle. Mais j'admirais ma mère. Pour moi le hijab avait une signification culturelle. À 15 ans, je me suis voilée après avoir fait des recherches en ce sens. C'était important pour moi, pour ma foi. »
Plus qu'un foulard dont on recouvre sa tête, le hijab est un concept en vertu duquel une femme se vêt « modestement », porte des vêtements amples et abaisse son regard, dit Sheeba Shukoor.
Lorsqu'elle est entrée à l'Université de Windsor pour étudier les sciences et le français, elle a aussi opté pour le jilbab, une longue tunique ample. Sheeba aime recouvrir son jilbab d'un vêtement à la mode, une blouse de couleur par exemple. Certaines femmes se servent aussi du jilbab pour recouvrir leur tête.
« Tu es sûre que tu veux porter ça? », s'alarmait sa mère, une travailleuse sociale qui travaille auprès des femmes violentées. La mère de Sheeba porte le foulard, mais pas le jilbab. Elle craignait que sa fille ainsi vêtue ne trouve pas de mari. Aux yeux de sa famille, pourtant pratiquante et en faveur du port du foulard, le jilbab était vu comme un grand sacrifice. Mais Sheeba y tenait. « L'homme qui m'acceptera avec mon jilbab sera celui qui me conviendra », déclarait-elle.
Et la proposition en mariage est venue. Un mariage « semi-arrangé », pour reprendre le terme de Sheeba : les familles établissent le contact et les futurs époux discutent ensuite - en présence d'un chaperon - pour savoir s'ils peuvent former un couple viable.
Les études de Sheeba, à l'Université de Windsor, puis à l'Université McGill, ont été rapidement interrompues par la naissance de sa première fille. Sheeba Shukoor est désormais à la maison avec ses trois filles. Les deux plus vieilles fréquentent la garderie. Mais Sheeba compte reprendre ses études en français et en littérature. Un stage d'un mois et demi effectué dans une école secondaire de son quartier l'a convaincue : elle veut enseigner à des adolescents. « Une clientèle qui pose de nombreux défis! », reconnaît-elle en riant.
Attirée par la « noblesse » du niqab
Sheeba Shukoor et son bébé
Sheeba Shukoor n'imaginait pas qu'on puisse porter le niqab à Montréal, où ce n'est pas « dans les mentalités ». Mais la rencontre de trois étudiantes de l'Université Concordia, qui le portaient, l'a fait changer d'avis. Sheeba Shukoor a été impressionnée par leur aplomb et par une sorte de noblesse qui émanait d'elles. Le niqab n'empêchait pas ces femmes de s'engager dans la communauté. Certaines occupaient des emplois en informatique et ne fuyaient pas les occasions mondaines. Sheeba les a revues lors de mariages : « Elles auraient pu rester à la maison piteusement en se disant que pareil environnement n'était pas pour elles. Mais non, elles étaient là, dans leurs modestes atours et participaient à cette journée si importante pour leur amie qui se mariait. Quelle découverte pour moi, qui étais contre le niqab au départ! Leur intégration m'a épatée. Quand j'ai questionné l'une d'elles sur son expérience, elle m'a dit : "Tu sais quoi? Ce n'est pas si pire!". »
Sheeba Shukoor a aussi noté que ces niqabis couvraient leur visage en rabattant leur foulard sur leur bouche, mais sans empressement, avec naturel. Et aussi qu'elles optaient pour des tissus aux couleurs claires, des beiges, des bleus, car le niqab, particulièrement le niqab noir, est intimidant, reconnaît Sheeba Shukoor, qui avoue ne pas aimer beaucoup le noir : « Surtout en été! »
Sheeba Shukoor fait allusion à ce verset du Coran : « Ô Prophète, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de ramener sur elles leurs grands voiles. Elles en seront plus vite reconnues et éviteront d'être offensées. »
Souplesse et compréhension, avant tout
Au Québec, où le niqab est difficilement accepté, certaines personnes préfèrent ne pas le porter, dit Sheeba Shukoor en substance. D'autres femmes au contraire ressentiront le besoin impérieux de s'en couvrir. Mais elles ne doivent pas tenter de plaire à qui que ce soit, ou se préoccuper des opinions de tout un chacun : « Car, alors, il sera très difficile pour cette femme de vivre avec son niqab », prévient Sheeba Shukoor.
Sheeba Shukoor ne se pose pas comme une autorité sur cette question : « Je suis en apprentissage de l'islam », dit-elle. Et elle appelle les autres musulmans à faire preuve de souplesse et de compréhension.
À l'université, Sheeba Shukoor a eu pour mentor une professeure musulmane qui encourageait sa fille à porter le foulard, tout en étant elle-même incapable de le porter. Sheeba Shukoor l'admirait pour son intégrité. « Qui suis-je pour dire que cette femme n'est pas une vraie musulmane? Qu'est-ce que je sais de son rapport à Dieu? Dieu seul est juge », conclut-elle.
Sheeba Shukoor et son bébé
La vie en niqab
Sheeba s'est finalement résolue à enfiler le niqab après la naissance de son deuxième enfant. « Je mettais des t-shirts par-dessus, juste pour que les gens ne se demandent pas de quel endroit bizarre je venais! »
C'était en plein été. Certes, elle avait chaud, mais ça allait : « Je n'étais pas accablée ni excédée par la chaleur. Par moments, je soulevais légèrement la bande de tissu retenue par du velcro à mon foulard, je buvais quelque chose, puis je la rabattais. Ce n'était pas un problème. »
Et que penser des femmes qui, non seulement se couvrent du niqab mais vont jusqu'à porter des gants! « La décision de couvrir ou pas ses mains varie selon l'interprétation qu'une femme fait des textes du Coran, explique Sheeba. Cette liberté d'interprétation est une bénédiction; elle signifie que Dieu ne souhaite pas nous rendre la tâche trop difficile. Chacun fait ce qu'il peut. Par conséquent, si une femme est confortable avec ses gants, c'est bien, mais elle ne peut l'imposer aux autres. »
Le dilemme du niqab
La voyant en niqab, l'entourage de Sheeba s'est mis à craindre pour elle. « Les musulmans sont l'objet de tant d'incompréhension, surtout depuis le 11 septembre 2001, s'attriste-t-elle. C'est comme s'il nous fallait répondre des actes perpétrés par d'autres. Ces actes ne font pas partie de l'islam. Ils nous font mauvaise réputation. Peu de temps après ces attaques, alors que j'étais en Ontario, les gens me taquinaient au sujet d'Oussama Ben Laden. Cela frôlait le harcèlement. »
Quant au mari de Sheeba : « C'est à toi de décider », disait-il à sa femme. Sheeba aurait préféré qu'il la soutienne davantage dans son désir de porter le niqab et de se rapprocher de Dieu. « Mais ce n'est pas ce que j'ai obtenu comme réaction de la part de mon mari », dit-elle avec regret.
Dans la rue, son époux était mal à l'aise. « Sheeba, je crois que les gens pensent que je t'oblige à porter cela », disait-il. Ce n'était pas le message que Sheeba Shukoor souhaitait envoyer aux autres. Son dilemme était grand : devait-elle garder son niqab? Elle l'a finalement retiré.
En niqab, Sheeba Shukoor affirme qu'elle s'efforçait de saluer les gens, histoire de les mettre à l'aise. Un jour, au sortir d'une épicerie, on l'a obligée à exhiber ses achats. Sheeba a exhibé emplettes et factures en s'exprimant en français. Le commis a alors opté pour un ton plus courtois. Ce fut le seul incident digne de mention auquel elle a dû faire face en quatre mois.
Sheeba raconte que le plus dur à supporter est le regard des autres. Et quand ces autres sont des membres de la famille, alors le niqab devient vraiment lourd à porter. « J'aurais aimé qu'on me respecte davantage dans mon désir de porter le niqab parce qu'il a de la valeur pour moi. Peut-être, un jour, je le reporterai, et mes proches me soutiendront davantage. Sinon, je respecterai leur réaction. »
Quitter le niqab à regret
Sheeba Shukoor a finalement enlevé son voile intégral. Et elle s'en ennuie! La vue d'une femme en niqab l'attendrit et lui donne envie de ressortir le sien. Alors, pourquoi ne pas le porter de nouveau?
« J'ai l'intention de devenir enseignante et je sais que la commission scolaire qui m'embauchera n'approuvera pas le port du niqab. Alors, si je reviens au niqab, ce sera pour aller à la mosquée. À mes yeux, l'approche qu'il me faut adopter n'est pas tout ou rien. Si je vais à un mariage, et dans nos mariages hommes et femmes festoient dans des salles séparées, alors je me maquillerai, je mettrai de beaux vêtements par-dessus lesquels j'enfilerais mon niqab et, une fois dans la salle avec les autres femmes, je l'enlèverai! »
Sheeba Shukoor a renoncé au niqab. Mais elle ne renoncera pas au foulard. Son hijab fait partie d'elle.
Lorsqu'elle a accouché de son second enfant, c'est un médecin homme qui a assisté Sheeba Shukoor. Cette dernière n'a pas réclamé qu'une femme soit à son chevet. Mais elle a gardé sur sa tête son foulard, son hijab! « Le médecin a vu ce qu'il avait à voir. De toute façon, il est entré, puis il est sorti; ce sont les infirmières qui ont fait tout le travail », dit-elle en riant.
Sheeba Shukoor affirme que son mari n'accepterait pas qu'elle ne couvre plus du tout ses cheveux. Et c'est très bien ainsi, affirme-t-elle. Si elle devait manifester le désir de retirer son foulard, elle aimerait que son époux lui oppose fermeté et soutien : « Non, Sheeba, aimerait-elle qu'il lui dise, ne retire pas ton foulard, c'est une composante de notre foi, et je vais t'aider à le garder. »
Porter le foulard assure la pureté du coeur, dit Sheeba Shukoor, qui déplore de voir à l'occasion des femmes en hijab flirter. Sheeba Shukoor ne parle à un homme - autre que son mari - que pour des raisons « strictement professionnelles, jamais pour plaisanter ou flirter ». Selon elle, ce genre d'attitude protège la société de l'indécence et de comportements immoraux. « Au final, c'est un choix personnel, dit Sheeba. Car nous sommes responsables de nos actions. Ultimement, tout ce que nous faisons, nous le faisons pour Dieu. »
Son niqab la protégeait, affirme-t-elle. « La famille est encline à me taquiner, et cela me gêne. Le hijab signifie pour moi qu'on se parle de manière honorable. On ne plaisante pas. Mais quand j'avais mon niqab [elle rit], ma belle-famille se disait : "Oups! On doit faire attention!". »
Des compromis féminins
Mais dans cette religion, pourquoi seules les femmes doivent-elles faire des compromis, à tout le moins vestimentaires? Le Coran place les femmes et les hommes sur le même pied d'égalité, objecte Sheeba Shukoor : « Devant Dieu, nous serons jugés de la même manière sur les actes que nous aurons posés, dit-elle. Le Coran commande tant aux femmes qu'aux hommes d'abaisser le regard et de se vêtir modestement. »
L'islam ne défavorise pas les femmes, affirme Sheeba Shukoor, qui explique qu'une musulmane qui travaille à l'extérieur peut garder pour elle-même son salaire. « Elle n'a pas à subvenir aux besoins de sa famille. Mais un homme, oui. Il est de la responsabilité et des devoirs de l'homme de procurer un toit et de la nourriture à sa famille. »
Une liberté assortie de devoir
Sheeba Shukoor s'attriste à la perspective qu'une loi puisse restreindre l'accès aux institutions publiques aux femmes couvertes du niqab.
« Tous ces efforts d'accommodements raisonnables étaient destinés à faire en sorte que des gens d'origines ethniques et de nationalités diverses vivent ensemble dans une même société. Alors, cette loi éventuelle me rend triste. Mais en même temps, en tant que musulmans, nous devons apprécier le fait que nous ayons les libertés que nous avons ici. Nous ne devons pas faire preuve de rigidité. Il faut se dire que nous faisons des efforts et que, si ça ne fonctionne pas, eh bien! Dieu sait que nous aurons essayé! C'est mon opinion. Si on interdit aux femmes de porter le niqab dans les institutions publiques, alors il faudra suivre la règle ou aller vivre ailleurs. »
Mais qu'est la liberté pour une femme qui aime se couvrir d'un voile intégral?
« Personne n'est vraiment libre, répond Sheeba Shukoor. On est l'esclave de nos désirs, ou de la société ou de Dieu. Ma plus grande liberté est d'agir en fonction de ce qui plaît à Dieu. Face aux difficultés, il faut faire de son mieux. C'est ça la liberté. »