De femmes en niqab, Anaït Aleksanian n'en connaît pas. Cette Arménienne d'origine établie depuis douze ans au Québec dirige depuis cinq ans le Centre d'appui aux communautés immigrantes (CACI), dans l'arrondissement Ahuntsic-Cartierville, à Montréal. Le CACI vient en aide à quelque 4000 personnes chaque année. Ces nouveaux arrivants et immigrants proviennent de partout dans le monde et font appel au CACI pour se trouver un logement, un emploi ou encore pour apprendre le français.
Anaït Aleksanian, du Centre d'appui aux communautés immigrantes
Anaït Aleksanian a elle-même appris le français en suivant un programme de francisation au défunt COFI (Centre d'orientation et de formation des immigrants). Désormais, elle vit tant et si bien dans cette langue que, de son propre aveu, il lui arrive d'avoir de la difficulté à s'exprimer en arménien!
« Pour nous aussi, le niqab est un phénomène nouveau », dit Anaït Aleksanian. Mais l'équipe du CACI y a été confrontée lorsqu'a éclaté la controverse entourant l'expulsion de Naïma Atef Ahmed. Cette mère de trois enfants d'origine égyptienne s'était inscrite au Cégep Saint-Laurent à plein temps pour apprendre le français. Après avoir été expulsée du cégep par les fonctionnaires du ministère de l'Immigration, qui ont invoqué des motifs pédagogiques, Naïma Atef Ahmed s'est tournée vers le CACI pour poursuivre son apprentissage du français, à temps partiel cette fois. De nouveau, les fonctionnaires du ministère de l'Immigration l'ont expulsée.
Dans la tourmente médiatique
En dix-sept ans d'existence, le personnel du CACI n'avait jamais vu de femme en niqab franchir les portes de l'organisme. (Bien qu'au fil des années, il était arrivé que des membres du CACI servent d'interprètes à des mères en niqab qui devaient participer à des rencontres à l'école de leur enfant.) Quand Naïma Atef Ahmed s'est présentée au CACI recouverte de son niqab, il n'est venu à l'idée de personne de la refuser sous prétexte qu'elle n'avait pas le visage à découvert. Le CACI accepte tout le monde, explique Anaït Aleksanian : « Notre mission est d'aider les gens à s'intégrer. En conséquence, nous répondons aux demandes de toute personne ayant besoin de nous et ce, qu'elle arrive en niqab ou sans niqab... Ce qui ne veut pas dire que nous les encouragions à porter le niqab! Mais nous n'allons pas les refuser. Nous n'excluons personne. »
Dans la tourmente qui a suivi le refus de Naïma Atef Ahmed de retirer son niqab pour poursuivre son apprentissage du français au Cégep Saint-Laurent, Anaït Aleksanian et le personnel du CACI se sont retrouvés en pleine tourmente médiatique. Lors d'un passage remarqué à la télévision de Radio-Canada, l'étudiante a tenté, par l'entremise d'une interprète d'expliquer ses motivations. L'affaire a monté jusqu'au premier ministre Jean Charest, qui a déclaré que ce cas litigieux justifiait l'intervention politique de son gouvernement.
Dans ce débat enflammé, la directrice du CACI affirme avoir dû faire face à un barrage de questions de la part du grand public et des journalistes. Selon elle, peu de gens comprenaient la position du CACI, ni même son rôle. « D'entrée de jeu, on nous jugeait. "Comment osez-vous, vous, un organisme communautaire subventionné, accepter une femme avec un niqab?" nous disait-on. »
Pendant plusieurs jours d'affilée, Anaït Aleksanian a reçu des dizaines de messages courriel par jour. Certains de ces messages étaient « extrêmement intolérants », dit-elle. Devant ce feu nourri de critiques, la directrice du CACI a été ébranlée. Son personnel aussi. Anaït Aleksanian a dû rencontrer son équipe, composée de travailleurs sociaux et d'intervenants pourtant habitués aux situations difficiles et complexes...
Anaït Aleksanian comprend ces réactions vives. La population, dit-elle, ne veut pas revenir en arrière. Or la vue d'une femme en niqab suscite, pour plusieurs personnes, le souvenir douloureux d'une époque où les Québécoises vivaient dans la soumission. À cet égard, le Québec a des valeurs « qui ne sont pas négociables et que doivent respecter les nouveaux arrivants ».
Néanmoins, la directrice du CACI a été troublée par la virulence des commentaires qu'elle a reçus et par l'intransigeance que ces commentaires laissaient paraître. Elle en a été déçue. « Je croyais que nous vivions au sein d'une société multiculturelle et que la population était consciente de l'apport des immigrants », avance-t-elle, tout en précisant qu'elle n'a jamais été elle-même victime de racisme au Québec.
Nécessaire immigration
Selon Anaït Aleksanian, ces réactions intempestives de la part de la population québécoise sont les symptômes d'un autre phénomène : l'incompréhension face à l'immigration. Pourtant, le Québec veut plus d'immigrants.
Cet apport migratoire est notamment nécessaire pour compenser le vieillissement de la population et pour combler une pénurie de main-d'oeuvre. Cela, croit Anaït Aleksanian, les dirigeants des ministères le savent, mais la population n'en est pas suffisamment informée. Le CACI a pour mandat de rapprocher nouveaux arrivants et immigrants de leur pays d'adoption. « Mais il faut que la société d'accueil fasse sa part », dit la directrice du CACI.
L'an passé le Québec a accueilli 49 000 immigrants. Ces personnes sont déjà ici. Elles sont citoyennes de notre société. Que choisit-on? De les enfermer dans un ghetto ou de les accueillir?
« Laissez-nous le temps de faire notre travail d'intégration », plaide Anaït Aleksanian. À travers diverses activités et programmes auxquels s'inscrivent les nouveaux arrivants, les membres du CACI leur expliquent quelles sont les valeurs de la société qui les accueille. Certaines personnes comprennent rapidement, alors que d'autres mettent plus de temps. Comme dans toute mission d'éducation, personne ne peut garantir du résultat.
Vivement des directives
Anaït Aleksanian accueille favorablement le projet de loi 94 présenté par le gouvernement de Jean Charest, dans la mesure où une éventuelle loi balisera des situations comme celles qui ont suscité la polémique en mars dernier. « Auparavant nous étions dans le flou », déplore-t-elle. L'éventuelle loi établirait les balises encadrant les demandes d'accommodement pour l'administration gouvernementale, mais aussi « certains établissements » et des « ressources intermédiaires ». Reste à savoir si l'éventuelle loi s'appliquera à des organismes tels que le CACI.