Le syndicaliste



La grève des 5000 travailleurs de l'amiante à Thetford Mines et Asbestos en 1949 montre à quel point l'allergie à l'injustice est grande chez Michel Chartrand.

« Il est mort autant de femmes et d'enfants d'amiantose dans la province de Québec que de mineurs. Et ça continue. » — Michel Chartrand au congrès du CCSNM, 1975

Ce conflit de travail éclate durant la période de l'histoire du Québec appelée la grande noirceur, qui sera suivie par ce qu'on appellera la Révolution tranquille.

Michel Chartrand Michel Chartrand venu encourager des travailleurs qui protestaient contre quatre projets de loi en 2003

Les dents de lait du syndicalisme au Québec commencent alors à se transformer en crocs acérés. L'objectif: s'attaquer aux politiques autoritaires, conservatrices, patronales et répressives du régime de l'Union nationale de Maurice Duplessis.

Michel Chartrand ira rencontrer les grévistes sur les piquets à Asbestos, à la demande de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC). C'est à ce moment-là que commence sa longue carrière de syndicaliste.

« Moi, je suis humilié depuis la grève à Asbestos en 1949, dans mon pays. J'ai vu des travailleurs dans la colonisation, sous Duplessis, j'ai vu des ouvriers de Montréal mourir dans les chantiers de la colonisation. Je suis insulté depuis ce temps-là. »

Arrestations et procès

Michel Chartrand deviendra ensuite organisateur de la Fédération nationale du vêtement et agent d'affaires pour le Conseil central de Shawinigan, pour le Syndicat de Rubin à Sherbrooke, puis pour le Syndicat du commerce.

La grève contre la S. RubinLes 300 employés de la compagnie S. Rubin déclenchent une grève le 13 mars 1952. La S. Rubin est une manufacture de vêtements située à Sherbrooke, dans les Cantons de l'Est.

Les employés, affiliés à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), font connaître leurs revendications par la voix de leur agent d'affaires, Michel Chartrand:

- augmentation salariale de 20 cents/heure

- un plancher de 36 heures d'ouvrage

- une réduction de la semaine de travail à 40 heures

En majorité des femmes, les employées de la S. Rubin travaillent dans certains cas jusqu'à 44 heures par semaine et touchent en moyenne 87 cents/heure.

Leur arrêt de travail, qui est légal, durera plus de cinq mois. Il se terminera le 29 août 1952.

Source: Bilan du siècle, Université de Sherbrooke

En 1952, Michel Chartrand est arrêté plusieurs fois et il subit plusieurs procès, après ses interventions dans la grève à l'Alcan de Shawinigan, la mobilisation du personnel ouvrier de la Wabasso et la grève contre Dupuis Frères.

« Je n'ai pas assez de corne aux fesses pour ne pas ressentir tous les coups de pied au cul que j'ai reçus du capitalisme. » — Michel Chartrand, La Presse, 1963
La grève contre Dupuis FrèresLe 2 mai 1952, un an après avoir obtenu son accréditation, le syndicat des employés du magasin Dupuis Frères, affilié à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) déclenche une grève.

C'est le premier arrêt de travail que la CTCC organise contre un employeur canadien-français. Il durera presque 3 mois, jusqu'au 28 juillet.

La majorité des 1000 grévistes sont des femmes qui reçoivent des salaires modestes.

Cet arrêt de travail est marqué par plusieurs incidents, notamment lors des tentatives par la compagnie de relancer ses activités avec des briseurs de grève. C'est d'ailleurs à une de ces occasions que le célèbre boxeur Joe Louis refuse de traverser les piquets par respect pour les grévistes.

Les grévistes utilisent plusieurs moyens inusités : propagande, intimidation, explosion de bombes puantes, envoi de souris, d'abeilles et de grenouilles dans le magasin.

Environ 70 grévistes et sympathisants sont arrêtés par les policiers.

Source: Bilan du siècle, Université de Sherbrooke

Jean Marchand parle notamment de la grève contre Dupuis Frères dans cette entrevue à la télévision de Radio-Canada.

Membre fondateur du Syndicat des permanents de la CTCC, Michel Chartrand est élu membre du premier bureau de ce syndicat, qui l'embauche comme propagandiste en 1953.

Deux ans plus tard, en 1955, on retrouve M. Chartrand au poste de conseiller technique au Conseil central de Shawinigan. Il est de toutes les nombreuses grèves qui perturbent la région et est incarcéré sept fois. Il anime une série de tribunes téléphoniques à la radio dans la région de la Mauricie. Il devient ensuite responsable de l'éducation syndicale pour les Métallos de la FTQ à Rouyn-Noranda.

« J'ai rencontré des voleurs, là; c'est du bon monde. Des voleurs, ce n'est rien à comparer aux vendeurs de lait, de pain, de viande, de toutes les nécessités vitales, qui nous exploitent. » — Michel Chartrand, 1969, à la suite d'un séjour de cinq jours en prison

En 1957, il participe à la grève des travailleurs de l'Alcan à Arvida. M. Chartrand revient au Syndicat des travailleuses et travailleurs de Dupuis Frères à Montréal comme agent d'affaires.

Le 11 mars, c'est le début de la grève de six mois des travailleurs de la Gaspé Copper Mines (Noranda) à Murdochville. Ils sont membres des Métallurgistes unis d'Amérique (FTQ), un syndicat rival à la CTCC.

Michel Chartrand se rend à Murdochville durant ses vacances afin d'appuyer les grévistes. Il participe à une trentaine d'assemblées syndicales pour parler des conditions de travail et de la compagnie. Il fait une série d'émissions radiophoniques à Matane et à New Carlisle.

« Les grosses grèves, Murdochville, Arvida et partout, la grève de La Presse à Montréal, c'était pour faire reconnaître l'ancienneté ou le syndicat. Ç'a été ça, les grosses grèves dans la province, ce n'était pas pour de l'argent. » — Michel Chartrand, Un homme de parole, film d'Alain Chartrand, avril 1991

Son travail auprès d'un syndicat rival lui vaudra d'être congédié par la CTCC à son retour de Murdochville.

Un retour fracassant

Michel Chartrand fait un retour au syndicalisme en 1968, après une absence de près de dix ans. C'est Florent Audette, le directeur général du syndicat de la construction de Montréal (CSN), qui l'embauche. M. Chartrand sera responsable de l'éducation syndicale et de la santé et la sécurité au travail.

« Le respect des hommes, ça commence par leur santé. On n'a pas le droit de se détruire physiquement dans une usine. C'est de l'incitation au suicide. Dans certaines usines, ce suicide est organisé régulièrement, systématiquement, avec la complicité des ingénieurs. » — Michel Chartrand, Au bout de mon âge, émission animée par Pierre Paquette à la télévision de Radio-Canada, 1968

Durant une assemblée générale des délégués du conseil central de Montréal, Michel Chartrand est élu président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal (CCSNM).

Michel Chartrand est aussi président de la Caisse populaire des syndicats nationaux.

Un adepte passionné du coopératisme depuis toujours, Michel Chartrand appuie le journal Québec-Presse, fondé par des militants de groupes syndicaux et coopératifs.

« Les syndiqués sont respectables. Le mouvement coopératif l'est aussi. On est engagés dans les deux [...] On est pour les deux parce qu'ils sont nécessaires, utiles et qu'ils rendent des services à la population. » — Michel Chartrand, congrès du CCSNM, 1973

Le CCSNM regroupe 60 000 membres, tous affiliés à la CSN. M. Chartrand occupera la présidence du CCSNM durant dix tumultueuses années. Il ne posera pas sa candidature pour un autre mandat au congrès de 1978.

Peu de temps après, il quitte aussi la présidence de la Caisse populaire des syndicaux nationaux de Montréal. Durant sa présidence, l'actif de la Caisse passe d'environ 1,6 million à 40 millions de dollars.

Les lois à portée sociale dans l'oeil de Chartrand

Michel Chartrand, comme président du CCSNM, se fixe l'objectif de mobiliser tous les militants, autant du mouvement syndical que des groupes populaires. Pour y arriver, il demande au CCSNM de mettre sur pied un service-conseil pour l'application des diverses lois à portée sociale, notamment celles sur l'assurance-chômage, l'assistance sociale, les accidents du travail, l'assurance maladie.

Toujours à l'initiative de Michel Chartrand, à la suite de demandes répétées d'associations de locataires de Montréal, le CCSNM met sur pied un service d'aide et d'information sur les droits des locataires.

Cette initiative jettera les bases du concept du bail type tel qu'on le connaît aujourd'hui. Et par la suite, sous les pressions du CCSNM, la date de fin des baux passera du 1er mai au 1er juillet.

D'autres luttes avant le retrait

En 1972, Michel Chartrand participe à toute une série de manifestations des employés des services publics du Québec.

La grève générale, déclenchée par le Front commun intersyndical, mène à l'emprisonnement des chefs syndicaux Marcel Pepin de la CSN, Louis Laberge de la FTQ et Yvon Charbonneau de la Corporation des enseignants du Québec (CEQ).

Michel Chartrand est au nombre des organisateurs de la grande manifestation du 1er mai, qui réunit 30 000 personnes pour demander la libération des 3 présidents.

Lors du 15e congrès annuel du CCSNM, M. Chartrand convainc les membres d'adopter l'idée d'une participation à l'organisation du Congrès international de solidarité ouvrière (CISO).

Des délégués du Québec, des pays arabes, de l'Amérique latine, des Caraïbes et d'Afrique du Nord, du Sud et de l'Ouest participeront par centaines à ce congrès que Michel Chartrand présidera en juin 1975 à Montréal.

Le 23 avril, M. Chartrand prendra part à un nouveau débrayage du Front commun, malgré une loi spéciale. Au moins 20 000 travailleurs du secteur privé débrayent en appui aux employés du secteur public.

Quelques mois plus tard, le 14 octobre, c'est le 6e anniversaire de la Loi des mesures de guerre.

Michel Chartrand participe alors à une journée de protestation contre les mesures Trudeau. C'est la première grève générale au Canada: 1,2 million de travailleurs débrayent contre le gel des salaires imposé par Ottawa.

Le retrait, mais pas la retraite

Au congrès de 1978 du CCSNM, Michel Chartrand ne sollicite pas un nouveau mandat à la présidence. Il poursuit tout de même son offensive contre le projet de loi 17 sur la santé et la sécurité au travail, s'opposant du même coup à Louis Laberge, président de la FTQ et membre du conseil d'administration de la Commission de la santé et de la sécurité au travail (CSST).

Quelques années plus tard, en février 1983, Michel Chartrand met sur pied la Fondation pour l'aide aux travailleuses et travailleurs accidentés (FATA). Il défend personnellement les dossiers des accidentés, comme procureur syndical, devant la CSST et la Commission d'appel en matière de lésions professionnelles (CALP).

M. Chartrand milite pour le revenu de citoyenneté garanti chaque fois qu'il est invité à donner des conférences par des groupes populaires et syndicaux, autant par des étudiants et des associations professionnelles.

Sa carte de visite n'est pas banale. Syndicaliste, militant anti-pauvreté et conférencier, c'est ainsi qu'il se présente lorsqu'il publie en 1990 avec Michel Bernard le Manifeste pour un revenu de citoyenneté.