L'animatrice Mahalia Verna, David Beers, Véronique Marino, Laurent Mauriac et Geraldine Cahill
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Contenu original - Montréal était l'hôte du tout premier Rendez-vous des médias citoyens, qui a réuni près de 400 participants. Au menu: la participation des internautes aux contenus mis en ligne, mais aussi le défi du financement.
« Mon site est comme un bébé. Il a son propre horaire, et on doit le nourrir et le changer constamment! » dit David Beers, un ancien éditeur du Vancouver Sun qui a fondé le site de journalisme citoyen britanno-colombien The Tyee. Et la contribution active des citoyens fait partie de la nourriture que le site réclame à cor et à cri.
Le journalisme citoyen et, de façon plus large, la participation citoyenne sur Internet se sont imposés de plus en plus ces dernières années. Pour faire le point, Radio-Canada International, l'Office national du film, l'Institut du Nouveau Monde (INM) et Média@McGill ont organisé le Rendez-vous des médias citoyens, un événement qui s'est déroulé mercredi aux bureaux de la Société des arts technologiques de Montréal.
Documentaristes, vidéastes, journalistes - issus des médias traditionnels comme des médias sociaux- blogueurs, étudiants, enseignants, chercheurs, entrepreneurs du numérique, etc.: près de 400 spectateurs sur place, auxquels il faut ajouter les participants en ligne, ont assisté à cette première édition, qui s'est déroulée en français et en anglais.
Le concept clé de l'événement? La participation citoyenne. Le défi le plus souvent mentionné? L'argent...
De récepteur passif à producteur de contenu
Sur place, il y avait bien sûr des jeunes « branchés », munis de leur portable ou de leur iPhone, mais aussi quelques têtes blanches, parmi lesquelles Francine Boucher. « Je suis une dinosaure qui veut se mettre dans le coup! » nous confie d'entrée de jeu cette « simple citoyenne ».
Passionnée d'actualité, elle se dit en manque d'information de qualité et déplore la « pipolisation des médias traditionnels, qui ont de plus en plus tendance à offrir du "chromé" ». « Ce que je cherche, poursuit-elle, c'est un traitement en profondeur de l'actualité, qui va m'aider à comprendre le monde et la société, qui va au-delà des manchettes répétées aux 15 secondes. Il y a trop de lieux communs dans les médias traditionnels. Si les médias citoyens peuvent provoquer une fracture avec le pattern journalistique, je dis oui, d'accord. »
L'image de la jeune Neda, tuée lors des manifestations en Iran, a circulé dans les réseaux sociaux
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AFP/YouTube
« Les médias traditionnels ne sont pas au centre de l'univers », résume Véronique Marino, directrice du programme Médias interactifs de l'Institut national de l'image et du son (INIS), une des panélistes invitées.
Elle n'hésite pas à tracer un parallèle entre l'apparition des médias citoyens et la « révolution copernicienne qui a changé perception du monde ». Le citoyen n'est plus qu'un simple récepteur passif du contenu, il en génère lui aussi pour apporter sa voix à la conscience collective, ajoute-t-elle.
Elle en a pour preuves les centaines de milliers de micro-billets sur Twitter, de vidéos sur YouTube et d'informations véhiculées sur Facebook lors des manifestations post-électorales en Iran, en juin dernier, ou encore les nombreux documents mis en ligne lors de la mort de Michael Jackson.
Cette contribution ne sert pas qu'aux internautes, mais également aux journalistes, selon un autre des orateurs invités, Laurent Mauriac, ancien journaliste du quotidien Libération, cofondateur avec trois de ses collègues du site participatif Rue 89.
Ce site, présenté comme « l'info à trois voix » est un modèle du genre. Aux articles des journalistes viennent s'ajouter des analyses d'experts et des témoignages et des textes soumis par les internautes. À ses yeux, l'initiative permet « de réconcilier la culture journalistique et la culture Internet ».
« Les lecteurs deviennent également une source, expose-t-il. Ils laissent leurs commentaires, qui nous inspirent des articles subséquents. Il nous arrive de leur demander de détailler eux-mêmes leurs propos dans un article complémentaire. » Celui qui dit avoir tiré des enseignements de son expérience antérieure de journaliste-blogueur voit dans cette confrontation permanente d'idées avec le public une façon de rester modeste.
Laurent Mauriac
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Cette ouverture à la voix citoyenne ne va cependant pas de soi pour tous. « Plusieurs médias traditionnels ont une résistance envers les médias sociaux, et s'ils font le virage, c'est avec un couteau sur la gorge parce que leurs lecteurs le réclament », nous dira par la suite Laurent Mauriac.
Après la présentation, David Beers nuance l'enthousiasme de certains panélistes et spectateurs à l'endroit de la participation citoyenne. « Oui, il y a des commentaires très pertinents, reconnaît-il, mais d'autres sont loin de l'être. Nous sommes heureux d'offrir une information qu'on juge de qualité, et voilà que certains se permettent de nous insulter grossièrement. Certains pigistes qui ont travaillé fort sur une histoire trouvent difficile de recevoir des critiques qui ne sont pas toujours constructives ».
L'argent, nerf de la guerre
« Vous sentez-vous coupables d'offrir en ligne du contenu gratuit alors que les médias traditionnels voient leurs revenus chuter et sont en crise? » a demandé une des participantes dans la salle, avouant qu'elle en faisait pour sa part un problème de conscience. Réponse unanime des panélistes: non.
Mais pour les médias sociaux aussi, le financement est crucial. C'est même souvent le principal défi auquel ils sont confrontés, surtout en période de crise économique.
« Au départ, il faut s'attendre à perdre de l'argent », admet David Beers, de The Tyee. Et le succès n'est pas un gage de réussite financière, précise Reisa Levine, productrice du projet vidéo Citizen Shift, axé sur le changement social: « le paradoxe, c'est que plus notre site est populaire, plus ça nous coûte cher, car le coût de la bande passante augmente en conséquence. »
Dès septembre, la question du financement deviendra cruciale tout autant pour Citizen Shift que pour Parole citoyenne, son pendant francophone. Jusqu'ici financés par l'Office national du film, les deux projets passeront sous l'égide de l'Institut du Nouveau Monde.
Comme tous les médias citoyens, ils devront se demander s'ils tenteront de trouver les fonds nécessaires à leur survie auprès des gouvernements, des entreprises ou encore du public. Les mots-clés seront « diversité et imagination », résume Michel Venne, directeur de l'Institut du Nouveau Monde, partenaire de ce Rendez-vous.
Tablant sur la carte de la participation, Reisa Levine a demandé aux spectateurs de lui suggérer des sources de financement. Elle-même dit privilégier le « modèle Obama », qui, pendant la campagne présidentielle américaine, demandait aux citoyens-internautes qui voulaient du changement de lui apporter leur soutien financier. « Vous voulez une participation citoyenne, aidez-nous! » entend-elle marteler, ajoutant que si un projet dépend moins des revenus publicitaires, il sera plus facile de dire non à un annonceur qui ne partage pas les valeurs véhiculées par le projet.
Lors de la dernière campagne électorale fédérale, The Tyee s'est tourné vers ses lecteurs et leur a offert de dire, avec leur portefeuille, quels enjeux ils voulaient voir traités. Plus un sujet récoltait d'argent, plus il sa couverture était vaste. « Plusieurs médias traditionnels m'ont demandé si c'était éthique de laisser autant de contrôle aux internautes », laisse tomber avec ironie David Beers.
Pour Véronique Morin, de l'INIS, on ne peut d'ailleurs pas s'attendre à ce que la gratuité soit toujours là. « La réflexion doit être prise en charge par communauté. C'est le début de la réinvention du financement des médias. »
Pour un des spectateurs, l'information sur le web n'est pas gratuite, puisqu'on paie les fournisseurs de services Internet. Ne devraient-ils pas assumer une partie de responsabilité dans la gratuité de l'information, par exemple en versant des redevances? a-t-il demandé.
Wayne MacPhail, du site Rabble, qui compte sur un vaste réseau de bénévoles au pays, ajoutera plus tard qu'« il faut maintenant faire mieux avec moins ».
Un article de Sophie-Hélène Lebeuf