La bataille est-elle perdue?

  |  Richard Raymond  |  Radio-Canada
Stephen Lewis Stephen Lewis   © AFP/Frank Gunn

« On est en train de perdre la bataille contre le sida. »

L'envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/SIDA en Afrique, Stephen Lewis, dresse un portrait très sombre de la situation du sida non seulement en Afrique, mais aussi dans le monde.

C'est l'essentiel du message qu'a livré mardi Stephen Lewis, envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/SIDA en Afrique, devant les diplômés de l'Université de Montréal.

L'ancien ambassadeur du Canada auprès de l'ONU a poursuivi en disant que, malgré l'énergie investie dans la bataille depuis quelques années, « nous sommes loin de maîtriser le virus ».

Des chiffres qui parlent ou qui tuent

Pour étayer son affirmation, Stephen Lewis a donné les chiffres suivants: le VIH a tué de 25 à 26 millions de personnes et en infecte 40 millions d'autres.

Puis il cite le directeur de l'Institut national de la santé des États-Unis, le Dr Anthony Fauchi, qui déclarait lors d'une conférence scientifique en Australie que, pour chaque personne mise en traitement en 2006, il y a eu six nouvelles infections.

La carte du sida

sida-afrique

Ensuite, il a dressé une mappemonde du sida. Le virus a des racines en Chine et en Inde, dit-il.

Il progresse considérablement plus vite en Russie et en Europe de l'Est que dans n'importe quelle autre partie du monde. Stephen Lewis identifie deux causes à cette progression:

  • les drogues injectées
  • l'activité hétérosexuelle

Il continue en disant que le sida a des racines très profondes dans les Caraïbes et en Amérique centrale, particulièrement en Haïti et en République dominicaine. Il a fait une percée significative en Amérique latine. On ignore souvent, précise M. Lewis, qu'il y a eu récemment une hausse de l'incidence en Grande-Bretagne et au Japon, qui perturbe les ministères de la Santé.

Finalement il affirme que pas un pays n'a échappé au VIH.

« Aux États-Unis, la plus importante cause de décès chez les femmes afro-américaines âgées de 25 à 40 ans, c'est le sida. » — Stephen Lewis, envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/SIDA en Afrique

Bataille contre le sida=bataille pour le développement

Après avoir dit que le sida avait sa mainmise sur le monde, Stephen Lewis a précisé que son épicentre était en Afrique. Il a établi un parallèle entre la bataille contre le sida et la lutte pour atteindre les huit objectifs du Millénaire pour le développement en 2015.

Les huit objectifs du Millénaire
  • réduire l'extrême pauvreté et la faim;
  • assurer l'éducation primaire pour tous;
  • promouvoir l'égalité et l'autonomisation des femmes;
  • réduire la mortalité infantile;
  • améliorer la santé maternelle;
  • combattre le VIH/sida, le paludisme et d'autres maladies;
  • assurer un environnement durable;
  • mettre en place un partenariat mondial pour le développement.
« Sur le continent africain, pas un seul de ces objectifs ne sera atteint . Aucun pays ne réalisera un seul des objectifs du Millénaire pour le développement. » — Stephen Lewis

Le conférencier n'hésite pas à citer le premier ministre de la Grande-Bretagne pour appuyer sa déclaration. Gordon Brown affirmait en juillet dernier, dans un discours prononcé devant l'ONU, qu'un million de milles nous séparaient de la réalisation des objectifs du Millénaire.

M. Lewis n'a pas caché son émotion, et même son indignation, tandis qu'il montrait comment le sida ralentit l'atteinte des huit objectifs du Millénaire pour le développement. Pour chacun, il a résumé la situation actuelle en Afrique.

Assurer l'éducation primaire pour tous?

La situation des enfants qui ne fréquentent pas l'école et le sort réservé aux filles comme aux femmes soulèvent particulièrement son indignation.

Il rappelle que de 77 millions à 100 millions d'enfants d'âge scolaire ne vont pas à l'école dans le monde. 60 % sont des filles. « Évidemment, ce sont toujours les filles qui souffrent de discrimination et d'isolement dans nombre de sociétés, dans toutes les sociétés, mais plus particulièrement dans les pays en voie de développement aux prises avec la pandémie », a dit M. Lewis

Il dénonce avec force les raisons qui empêchent les enfants d'aller à l'école dans les pays africains. Selon lui, la majorité des enfants se voient refuser l'accès à l'école parce qu'ils ne peuvent pas acquitter les frais liés à l'éducation: livres, uniforme, frais de scolarité, frais d'inscription à l'association de parents, frais d'examens. Or, nombre de ces enfants sont orphelins de parents morts du sida, soutient M. Lewis.

« Ce qui est le plus scandaleux, et je me permets de lancer ce seul cri idéologique dans ce discours, c'est que, traditionnellement, il n'y avait pas de frais de scolarité en Afrique. Ces frais de scolarité ont été imposés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. » — Stephen Lewis

Stephen Lewis explique que, dans les années 80 et 90, ces institutions ont accepté de prêter de l'argent aux pays africains à trois conditions. L'une de ces conditions a été baptisée les frais de l'utilisateur. À cause de cela, de millions d'enfants se sont vus privés de scolarisation.

Plus tard, la Banque mondiale a reconnu publiquement son erreur, dit-il. Elle a même dit que c'était une politique idiote.

Pour illustrer cette erreur, Stephen Lewis donne l'exemple du Kenya. Le gouvernement de ce pays élu en décembre 2002 a aboli les frais de scolarité au niveau primaire un mois après son élection. En trois semaines, 1,3 million d'enfants qui n'avaient jamais fréquenté l'école auparavant, se sont présentés à l'école.

« Les politiques économiques coloniales sont imposées de façon irréfléchie par des gens qui cherchent seulement à se donner du crédit à Washington. » — Stephen Lewis

Mais aller à l'école, pour les enfants du sida, est plus qu'un exercice de relation avec des pairs. Selon Stephen Lewis, fréquenter l'école leur apporte leur seul repas de la journée. Grâce à un programme d'État qui fournit le dîner, ces enfants peuvent manger, ce qu'ils ne pourraient pas faire autrement. Le conférencier affirme que nombre de ces enfants ne mangent pas pendant le week-end.

« Leur refuser ce repas par jour pour des raisons économiques perverses est plus que ce que je peux endurer. » — Stephen Lewis

C'est sur ce cri du coeur que Stephen Lewis a conclu cette partie de sa conférence.

Avec la collaboration d'Aline Gobeil

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