Mardi matin, le soleil de plomb veille déjà sur nos têtes. Fernando Ferrandiz, anthropologue social spécialisé dans la mémoire, le pouvoir et la violence, associés souvent aux diverses dictatures, nous accompagne.
Nous prenons la route vers Fontanosas, à trois heures de Madrid (comme disait Sergio, le caméraman, on dirait une
raie vue de haut). Il s'agit d'un petit village d'à peine 250 habitants. Imaginez, à l'école primaire, ils sont neuf enfants!
Ce qui fait de Fontanosas, dans la Castille-La Manche, un village particulier, c'est qu'il est représentatif de la période de recherche de mémoire par l'ouverture des fosses communes. Ferrandiz nous explique qu'il était là, il y a deux ans, à l'exhumation des vestiges de la fosse commune du village.
Depuis ce temps, Fontanosas, le
pueblo de rien du tout, est venu d'un coup transcender sa simple situation pour devenir symbole pour l'Espagne entière et englober les milliers d'autres cas semblables.
Nous avons d'abord rencontré deux hommes, dont l'un avait son père dans la fosse commune ainsi que deux oncles et des cousins. C'est le maire actuel qui a eu le courage de déterrer la fosse pour que les gens qui y avaient été jetés puissent être enterrés dignement.

Là où se trouvait la fosse commune de Fontanosas.
Ferrandiz expliquait que c'était aussi ça le courage, une lutte quotidienne, malgré la petite taille du village. Tout le monde a droit à une réparation, et c'est là du courage que d'aller la chercher soi-même.
Le maire, Emilio, nous disait que dans certains autres villages, de peur de ressasser les souvenirs douloureux, les maires ne s'étaient pas interposés à la construction d'immeuble par-dessus le lieu présumé d'une fosse commune. Aujourd'hui, la construction d'une maison de retraite est déjà en marche, puisqu'une paix relative a pu être faite.

Le lieu de la fusillade de 1941
L'homme qui nous racontait que son père était dans la fosse ainsi que d'autres membres de sa famille, Candido, nous a montré où il vivait quand cela est arrivé. Il avait seulement huit mois, mais l'histoire lui a été racontée. Il est devenu un orphelin, comme beaucoup trop d'autres Espagnols. Un petit que sa mère a dû élever seule, peut-être aussi, dépendamment des lieux et des moments, dans la honte.

Il a fallu se rendre à son ancienne maison en jeep, tellement le terrain était hasardeux, haut dans les montagnes et perdue un peu entre les oliviers et des herbes folles.
L'endroit a été vendu il y a quelques années, et quelqu'un y élève des chèvres tout en veillant au grain.
Un ermite et son passéNous sommes ensuite allés voir M. Joselito, un homme de 77 ans qui vit reclus dans la montagne, et qui survit de sa propre agriculture. Il a d'ailleurs été toute sa vie un berger. Il s'est occupé de chèvres, puis de vaches, ensuite de cochons. Maintenant, il est trop fatigué pour le faire. Il défriche simplement son champ et se nourrit de ses récoltes.
Lui aussi nous a raconté, avec une franchise désarmante, le moment où il a pu reconnaître les ossements de son père grâce aux bottes qui étaient
encore dans la fosse.

Il nous a raconté aussi cette nuit où on est venu dans leur village chercher certaines personnes pour les fusiller. L'ancien maire de la ville a d'ailleurs ensuite témoigné à l'endroit présumé de la fusillade.
Comme il faisait une chaleur pesante, les coquelicots étaient en fleur et un petit cours d'eau clapotait doucement. Le temps passait lentement comme les nuages, sec et embelli par le grésillement des grillons. J'avais du mal à imaginer, mis à part les voitures, qu'on peut tirer dans le corps d'humains, de frères, jumeaux, d'une certaine façon, en raison de la langue et de la culture, dans un endroit aujourd'hui si paisible et beau.
Un accueil royalLe maire fait encore la sieste, quoi, si près de Madrid! Le temps s'est réellement arrêté ici. On pourrait faire un reportage uniquement sur ce village, il me semble, tant les histoires semblent fraîchement inscrites dans les mémoires.
Le maire, jeune et dynamique, s'inscrit pourtant bien dans le paysage. Il a fait changer le nom de la rue où ont été découverts les ossements par les noms des trois familles qui s'y trouvaient.
Ferrandiz nous précise que jamais un pardon public n'a été demandé pour les victimes de cette guerre. Jetées dans les fosses la tête vers le sol, une dégradation supplémentaire, comme pour étouffer davantage. Comme si l'humiliation et la mort ne suffisaient pas.
Il aura fallu au Canada attendre 2008 pour que le gouvernement ne présente des
excuses officielles aux 150 000 Autochtones assimilés par les écoles catholiques. J'imagine que ce qu'on peut souhaiter comme individus, c'est que l'Espagne panse ses blessures, encore béantes et profondes.
Ce qu'on peut tenter de faire, comme médias, c'est d'informer. Jean-Michel Leprince me disait que s'il y avait une responsabilité sociale des médias, c'était bien de ce genre. D'informer les Canadiens et les Canadiennes, de leur dire qu'un voyage en Espagne n'est pas un simple voyage, c'est aussi un voyage au coeur d'un pays tendu, prêt à éclater à l'instar d'un élastique, c'est un pays dur, fier, affaibli.
Quoi qu'il en soit, Candido m'entretient de la crise économique. Et entre eux, les villageois discutent du prix des terres, du départ d'un tel, de la chaleur anormale de cet été. Le maire nous invite à dîner dans le petit café du village. On fait le point. Georges Amar et Jean-Michel Leprince s'entretiennent de derniers détails avec Emilio, pendant que la femme du maire, Angela, me parle de la vie à Fontanosas, de ses travaux d'artisanat. Elle m'amène chez elle et me montre ses oeuvres!

Puis, avant de partir, la restauratrice m'entraîne dans l'arrière-boutique. Elle nous fait cadeau d'une spécialité de Fontanosas, des biscuits servis seulement durant un carnaval. La générosité de ses gens est remarquable. Toute cette ouverture est touchante. Nous sommes les étrangers qui ne comprennent pas tout à fait entièrement l'enjeu, en raison de notre distance au drame.
Le père du restaurateur, 93 ans, se présente. Il nous dit qu'il a combattu avec les républicains. Cette mosaïque de vies, concentrée entre 250 âmes, est incroyable.
Encore une fois, toute la journée à tourner, à découvrir le passé des gens, à entendre leur coeur s'ouvrir, à manger à la même table et à visiter leurs rues, leur intimité. Nous avons visité le cimetière, où une tombe en bonne et due forme protège les hommes de la fosse commune.
Comment rendre justice à tout ça? À passer le message, même au Canada, alors que cela nous semble si loin. Comment faire pour dire : « Ceci est important. Ceci concerne le patrimoine commun de l'humanité — l'empathie. »
Pour l'instant, tout me paraît encore vague... et plus vaste que moi. Je me questionne sur la façon de rendre compréhensible une journée dans la vie de ces gens. Bien entendu, je suis avec des professionnels qui n'en sont pas à leurs premières armes. N'empêche, j'ai hâte de voir comment on fait au montage.
Une mention spéciale, en parlant de montage, au travail de Sergio. Bien que derrière les coulisses, il travaille avec une caméra qui pèse une tonne et un trépied aussi lourd, transporte le tout sous un soleil de plomb, fait attention à la lumière, aux interférences de sons, prend les meilleures images et a l'oeil à l'affût.
C'est vraiment une chasse doublée d'une vigilance accrue. Quand on pense que les images sont le support de la parole à la télévision, c'est d'autant plus stressant comme tâche!
Le dernier républicain de l'Espagne!C'est une rencontre rapide, mais animée, qui prend place après qu'Emilio, le maire, invite devant la caméra et à nous serrer la pince celui qui s'autoproclame « le dernier républicain d'Espagne ». Surnommé « El Pirata » (le pirate), affublé d'un t-shirt du Che, coiffé d'un chapeau typique à la Castro et portant fièrement les couleurs du drapeau républicain en épinglette, il se meut encore d'une énergie puissante. Pour lui, le temps semble l'avoir gardé dans sa jeunesse. Je me demande à quoi il rêve.

«Soyons réalistes, exigeons l'impossible», disait le Che. « El Pirata » et moi
« Se retirer n'est pas fuir » — Cervantès, auteur de Don QuichotteLe sable de l'intérieur des terres, c'est, en Castille, le blé. Il s'étend avec force, meuble les espaces, pousse au bas des montagnes. Il ne brille pas, mat, mais tangue, ça oui, parmi les oliviers et les moulins.
Don Quichotte serait triste de savoir que les monstres qu'il comptait combattre ont réellement existé, quelque part dans le coeur des hommes. Comme un trop plein de violence, peut-être hérité des ancêtres qui décimaient la population, là-bas, en Amérique du Sud, pour mettre pied à terre.
C'est le moment de quitter les terres riches en fer, car rouges, de la Castille. Avec en tête les larmes aux yeux du maire quand je le remerciais de nous avoir si gentiment guidés, et sa réponse : « C'est vous qu'il faut remercier, de vous être déplacés du Canada pour parler de notre petite histoire. »

De gauche à droite : le maire Emilio Jiménez, le restaurateur, le réalisateur Georges Amar, le journaliste Jean-Michel Leprince, Sergio, El Pirata, Angela, l'épouse du maire, Francisco Ferrandiz, anthropologue social et initiateur de la rencontre à Fontanosas