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Il y a des gens avec qui le contact est franc et simple. Jean-Michel Leprince et Sergio, le caméraman à Paris pour Radio-Canada, sont de ceux-là.

Après une brève discussion, j'ai demandé à M. Leprince si l'on n'en venait pas à perdre sa fougue, si le cynisme n'en venait pas à ternir les reportages qu'on fait. Il m'a répondu que non, qu'il y avait toujours cette curiosité, plus grande que tout j'imagine, et qui pousse vers l'autre, quitte à déterrer des squelettes, à s'entretenir avec quelqu'un à qui l'on n'aurait jamais osé parler.

Leçon d'histoire

En arrivant à Madrid, dans le nord de la ville, coin huppé, je me suis mise à la lecture d'un article paru en 2006 dans l'intéressante revue L'Histoire. C'est un article brillamment écrit par Bartholomé Bennassar, tout en nuances.

Si vous avez la chance de mettre la main dessus, la lecture est éclairante. En quelques pages, Bennassar trace un portrait de la guerre civile espagnole, explique la déchirure, fait la part des choses.

En gros, deux camps hétérogènes, les « nationalistes », connus aussi comme franquistes, et les « républicains », se disputaient l'Espagne.

Demain, nous irons interroger des gens qui se trouvent dans les deux « camps ». Même s'ils ne se sont pas nécessairement battus durant la guerre civile, des Espagnols, souvent d'extrême droite, appuient encore le franquisme. D'autres appellent à la restauration de la mémoire. Passage obligé, me semble-t-il, et nécessaire dans un pays qui veut faire la paix, la vraie, avec son passé.

Maintenant, le tournage prend une nouvelle texture à mes yeux. J'avais fait des recherches sur le juge Garzón, mais je perçois d'autant plus l'ampleur de l'éclairage qui sera fait par le reportage de Georges Amar et de Jean-Michel Leprince sur l'importance de parler de la mémoire en Espagne.

Surtout que des procédures à l'heure actuelle sont engagées sur ces événements, ceux de la dictature, ceux de l'impunité. Certains éditorialistes parlent même d'un « naufrage de la démocratie espagnole » si jamais le juge Garzón était destitué.

Car il ne faut pas l'oublier, l'Espagne est récemment sortie du régime de Franco, ce dernier étant mort en 1975. Les séquelles sont donc encore vivantes, innervées. Ce qui sert de fil conducteur, ou de déclencheur au reportage pour Une heure sur terre, c'est que le juge Baltasar Garzón est poursuivi pour avoir rouvert les archives et dossiers de la guerre civile et de la dictature franquiste (1936-1975) en 2008 pour qu'il y ait un tribunal qui se charge de juger les crimes commis. Il est notamment connu pour avoir poursuivi le général Pinochet, dictateur chilien.

Or, Franco avait offert une sorte d'amnistie, une loi empêchant de fouiller les archives de la période de la guerre. C'est cette loi que Garzón est accusé d'avoir transgressée (pour paraître plus brillant, on peut dire qu'il est accusé de « prévarication ». Toujours bon à savoir).

La guerre d'Espagne, qui s'est déroulée de 1936 à 1939, aurait fait environ 360 000 morts. C'est dire, sans oser se tromper, que presque chaque Espagnol y a perdu au moins une mère, un grand-père, un frère, une cousine, un père, un oncle, une tante, un enfant, des amis, un époux, une amante, un voisin, une belle-soeur, un rival, un collègue, une connaissance, une idole, un chien, un chat, un cerisier en fleur...

Dur sujet

C'est Albert Camus qui le décrit le mieux, dans son célèbre ouvrage La peste. À quel point imaginer plusieurs personnes décédées était abstrait, et que la tragédie, la réelle ampleur d'un massacre ou d'une perte était trop facilement éludée.

« Mais qu'est-ce que cent millions de morts? Quand on a fait la guerre, c'est à peine si on sait déjà ce que c'est qu'un mort. Et puis qu'un homme mort n'a de poids que si on l'a vu mort, cent millions de cadavres semés à travers l'histoire ne sont qu'une fumée dans l'imagination. [...]

Dix mille morts font cinq fois le public d'un grand cinéma. Voilà ce qu'il faudrait faire. On rassemble les gens à la sortie de cinq cinémas, on les conduit sur une place de la ville et on les fait mourir en tas pour y voir un peu clair. Au moins, on pourrait mettre alors des visages connus sur cet entassement anonyme. Mais, naturellement, c'est impossible à réaliser, et puis qui connaît dix mille visages? »

Je me demande encore comment ce sera, de rendre la tragédie de l'événement, sans justement tomber dans le mélodrame. Rendre la douleur profonde et réelle que les gens ressentent. Et la tristesse et la haine aussi, qui les habitent encore peut-être.

D'une certaine manière, nous sommes détachés de cette partie sombre de l'histoire espagnole.

Quelle nuance nous échappera?

Aujourd’hui, j’entame mon avant-dernière journée de formation/stage pré-départ. Si vous saviez combien il est fascinant, le travail derrière l’écran!

La tour de Radio-Canada

D’abord, la tour de Radio-Canada est haute de 23 étages (de laquelle on peut voir tout Montréal), et pour cause! Il y a, pour une « simple » émission de moins d’une demi-heure, presque autant de gens que de minutes qui se sont impliqués. Évidemment, cela dépend du type d’émission.




Acquisition

J’ai rencontré Georges Amar, qui est réalisateur-coordonnateur, donc responsable des acquisitions de documentaires pour Les grands reportages. C’est avec lui que je partirai en Espagne rejoindre Jean-Michel Leprince.

Georges Amar s’occupe, avec ses collègues, de recevoir, de juger et de choisir les documentaires qui seront diffusés. Dans le cas de cette émission, ceux-ci ne sont pas produits par Radio-Canada : il y en a en provenance d’un peu partout au monde, et ils sont nombreux. Je n'ai pas encore demandé les chiffres exacts, mais le processus de sélection me semble très fastidieux!

Une fois retenu, le trajet est encore long... il faut adapter la version au format de l’émission, faire les traductions, choisir quelles sections retrancher si le documentaire est trop long, composer les textes de présentation de Simon Durivage, les intégrer en salle de montage, refaire le son, etc.

La seule énumération m'épuise!

Téléjournal

Le rythme est totalement différent au Téléjournal. J’ai eu la chance d’assister à plusieurs rencontres de production, qui s’échelonnent au courant de la journée.

Votre téléjournal... en version papier
Votre téléjournal... en version papier


Quand j’écrivais à La Rotonde, le journal étudiant, nous avions une réunion de production par semaine. Ici, il y en a cinq... par jour!

Bien entendu, le contexte est tout autre.

Imaginez-vous, une des sources d’information les plus fiables à la télévision, le Téléjournal de 22 heures, se décide au courant de la journée, et les mises au point se font au fur et à mesure.

C’est là que se détermine comment seront présentées les nouvelles, et que les choix éditoriaux se font. Comme ailleurs, ils doivent être faits, mais c’est intéressant de voir le débat entourant certaines questions, la manière de traiter des sujets, les incertitudes, surtout.

Processus d’écriture

J’ai eu la chance d’aider à la recherche mercredi dernier. Minuscule recherche s’il en est, mais c’était intéressant de suivre le parcours d’un brin d’information. À la fin de certains topos de nouvelles, un tableau apparaît où l’on trouve des données supplémentaires.

Dans mon cas, je devais trouver quelques informations sur la Thaïlande. Après une après-midi de recherche et d’appels, je retiens quelques chiffres. C’est ensuite un rédacteur qui compose un court texte que Céline Galipeau doit lire. Elle révise ensuite le texte, qui passe aussi par le chef de pupitre et un correcteur.

Puis l’information passe en onde, et tout nous paraît si naturel et tellement facile!

Tournage

Jeudi dernier, j’ai accompagné Yvan Lamontagne pour une cueillette d’images. Avec le caméraman, Claude Filteau, et le preneur de son, Gilles Turcotte, nous sommes allés sur la Rive-Sud de Montréal filmer des travailleurs saisonniers pour ajouter du visuel à son reportage.

En tournage dans les champs
En tournage dans les champsUn autre monde s’ouvre alors. Avec la frénésie de la métropole, je me demande s’il devient facile d’oublier certaines réalités près de chez nous.

Quand on voit le soulèvement à Bangkok, en Thaïlande, la situation n’est presque pas tangible, et la télécommande peut toujours nous défaire d’une situation qui ne nous intéresse pas en raison de sa distance. Même si d’autres y risquent leur vie.

Pour ce qui est de cette courte escapade dans les champs de production, le monde de l’agriculture, duquel nous dépendons pourtant tous intimement, est aussi surréel puisque nous n’y sommes pas exposés.

Les travailleurs saisonniers (sujet du reportage)
Les travailleurs saisonniers (sujet du reportage)


C’est là encore une fois un défi pour le journaliste de transmettre l’information de proximité afin qu’elle nous touche, même si elle concerne une réalité peu commune à la majorité de la population.

Yvan Lamontagne en entrevue
Yvan Lamontagne en entrevue



Effort collectif

Ce que je retiens surtout, après une semaine de passage au centre d’information, à l’étage des acquisitions de documentaires et au service informatique, c’est l’impressionnante quantité de personnes derrière tout ce que l’on voit à la télé!

Tous les recherchistes, tous les monteurs, les correcteurs, les assistants, les infographes, etc.

J'ai enfin compris pourquoi, pour les films de fiction, il y a tellement de noms dans le générique de la fin et l'importance de nommer tout le monde.

Ce sont d’énormes rouages où la confiance importe et où la qualité du produit est directement proportionnelle à l'effort collectif.


Pour moi, le voyage est déjà commencé. Malgré les quelque 200 kilomètres qui séparent ma région, l'Outaouais, de Montréal, j'ai l'impression d'un autre monde. Le chaos des rues, les gens charriés comme par un courant magnétique — serait-ce l’été, cette profusion de terrasses ou bien la série éliminatoire de hockey? — mais surtout l’architecture particulière de Montréal font d’elle un lieu à part qui m’indique que je suis bel et bien loin des rues d’Ottawa et de Gatineau.

Enfin à Montréal!
Enfin à Montréal!


Itinérances

Ce qui me choque pourtant, c’est la présence marquée de sans-abri. Que ce soit dans les parcs, autour des bouches de métro ou partout dans les rues, ils ne quêtent pas nécessairement. Certains fouillent dans les poubelles qui débordent, d’autres encore dorment, complètement étendus sous le soleil de fin de printemps.

Jusqu’à tout récemment, j’étais très réticente à donner de l’argent à des itinérants. Puis j’ai eu la chance d’assister à une conférence donnée par Dan Bigras en mars dernier. Comme vous savez peut-être, ce chanteur est un des grands défenseurs des jeunes de la rue et des sans-abri, particulièrement dans la région de Montréal.

Lors de la période de questions, quelqu’un lui a demandé si on devait donner ou non de la monnaie, puisqu’on ne savait pas ce que la personne allait faire de cet argent. Bigras a renchéri : « Ce que tu veux savoir vraiment, c’est si la personne va prendre de la drogue. Bien, la réponse, c’est que ce n’est pas de tes affaires [...] Ce n’est pas en refusant 1 $ à quelqu’un que tu vas le désintoxiquer. »

Sa réponse m’a convaincue et m'a ouvert les yeux : un mur venait de tomber.

Préjugés

Je ne veux pas généraliser et poser en victimes toutes les personnes qui habitent la rue, mais la manière d’aborder toute cette problématique, à laquelle souvent s’enchâssent drogue et violence, abus et douleur, est sans doute perdue. D’une part, par les politiciens qui manquent peut-être de volonté devant la complexité de la situation, mais aussi par les citoyens en général, vous et moi, qui se laissent avoir par les préjugés et qui ne poussent donc pas assez dans cette direction.

C’est de là aussi que je pars, pour l’Espagne. De cette lutte constante contre les préjugés, les idées reçues : si ici même, dans mon pays, il se passe presque 20 ans avant que je ne me défasse de certains réflexes de la pensée, comment faire pour que là-bas, durant un reportage d’une semaine, mes sentiments n’entachent pas trop ce qui doit être reporté?

Si j’en reviens à cette idée de manque de volonté du gouvernement, je pense à la situation que me décrivait une amie infirmière, Audrey.

Elle me décrivait la situation des centres d’injection supervisée, qui sont des lieux où les toxicomanes peuvent se procurer des seringues propres. « Ce n’est pas parce qu’on se ferme les yeux sur une situation qu’elle va changer », m’explique-t-elle. « Implanter un centre d’injection supervisée, ce n’est pas dire oui à la consommation de drogue. D’ailleurs, c’est préférable pour les toxicomanes de savoir qu’un lieu comme celui-là existe : il y a un contact avec les intervenants, et cela peut créer de belles opportunités d’accompagnement ».

Pourtant, en 2008, le gouvernement du Québec fermait la porte à une telle initiative. Quand les travailleurs sociaux, les infirmières et le personnel médical, qui oeuvrent auprès des personnes touchées, invoquent les bienfaits d’un centre d’injection supervisée, et que les politiciens semblent s’aveugler d’une idéologie au détriment d’une aide réelle, je me demande où doit, où peut se placer le journaliste.

J'ai bien hâte de découvrir tout ça en tournage!




C'est bientôt le grand départ! Je vous propose donc de me suivre vers les sentiers madrilènes, les routes andalouses: de Madrid à Malaga, venez découvrir ce qui se trouve derrière la caméra. N'hésitez surtout pas, comme je vous en prie dans la vidéo, de me poser des questions, de laisser vos commentaires, suggestions, etc. Ce sera ainsi un voyage instructif et intéressant pour nous tous. Bonne lecture!