Quand Málaga se lève, le mirage est saisissant. La plage, le port, les gens qui déambulent, les terrasses pleines — le bruit léger du bonheur. Elle ressemble à une Marseille espagnole...

Coup de vent salé (la mer est devant moi)! Vue sur l'église inachevée de Málaga.
Malgré cette insouciance, le taux de chômage s'élève à 20 % dans tout le pays. Ce chômage touche plus particulièrement l'Andalousie. Et toutes les personnes que nous avons interviewées sont formelles : c'est une crise économique causée par l'immobilier. La bulle spéculative a éclaté et les investisseurs allemands, français et anglais, pour la plupart, ont retiré leurs cartes du jeu.
L'effet est troublant. Des immeubles entiers sont inhabités, dans une ville il n'y a pas si longtemps que cela florissante. Marbella, à 50 kilomètres de Málaga, donne l'impression d'une ville riche en bords de mer. Pourtant, à notre arrivée, un cinquième hôtel venait de fermer portes et volets.

Cela signifie qu'une centaine de personnes peut-être sont mises à pied. Des femmes de chambre, des réceptionnistes, des concierges, une poignée de cuisiniers, des valets et des gardes de sécurité sans doute. Toute une panoplie de gens qui devront rentrer les mains vides à la maison, puis se contenter, en attendant de trouver un autre emploi, de quelque 400 euros par mois.
Pourtant, comme je disais, il existe un mirage. La difficulté à voir la crise nous saute aux yeux, mais on nous explique à plusieurs reprises qu'il y a un fort réseau familial, où chacun s'entraide du mieux qu'il peut. D'où les allées et les terrasses pleines de gens.
Mais comme nous dira un homme que nous avons interviewé, Miguel, si avant, les gens consommaient deux bières et des tapas, aujourd'hui ils n'y vont peut-être que pour un petit verre. Et pour sortir de la maison, qui doit se faire étouffante par moment... parce qu'il ne manquerait plus qu'il faille payer pour flâner dans les rues!
Regardez le reportage de Jean-Michel Leprince et Georges AmarMalaise malaguènePas de tourista ni de blessures, mais pour la première fois depuis le début du tournage, j'ai ressenti un malaise. Nous nous sommes rendus relativement tôt devant un centre d'emploi, que la veille un chauffeur de taxi nous avait indiqué. «
Una cola grande », une longue file, disait-il, se forme le matin.
Des gens qui cherchent à retrouver la dignité. Des gens qui attendent dans la rue qu'on leur donne un numéro, que le guichet ouvre afin de ne pas trop attendre longtemps après. Quand on a sorti la caméra, j'ai demandé si on ne devrait pas avertir les gens d'abord qu'on allait les filmer.
Sergio et Georges m'ont dit que c'était impossible, autant de gens, certains ne voudraient pas et nous n'aurions pas d'images. Je comprends bien, mais, et sans doute cela ne fera pas de moi une grande journaliste, ce côté carnassier m'indispose énormément. Cela dit, j'ai un grand respect pour le travail de Jean-Michel, Georges et Sergio, et pour le journalisme en général.
Pour apparaître quelques secondes à la télévision, comme une illustration tangible de la difficulté des gens à se trouver du travail, on met des dizaines de personnes mal à l'aise. On a gêné certains d'entre eux, on les a peut-être même humiliés. Il y a une excellente chanson des
Colocs, qui évoque un peu cette situation :
« Aujourd'hui la télévision est v'nue nous voir
Pour constater l'état du désespoir
Une coupe de sans-abri à la veille de Noël
Ça, c'est un beau sujet pour le show des nouvelles
La caméra dans' face j'y faisais des grimaces
Mais qu'est-cé qui font là à filmer ma carcasse? »
Bon, la chanson exagère ce que je cherche à exprimer, mais elle s'apparente tout de même. Ça a été super difficile pour Jean-Michel d'obtenir un témoignage après. Les gens dans la file ne voulaient rien savoir. Finalement, deux personnes ont décidé de témoigner de l'état du désespoir. En tout cas, même si mes mots n'y changent rien, je leur souhaite franchement bonne chance dans leur quête.
Ce qui me rassure et qui vous rassurera tous aussi, je crois, c'est que les trois, Georges, Jean-Michel et Sergio, disent détester ce côté de leur métier. Je peux dormir tranquille!
Un témoignage tout de mêmeGrâce à un contact, nous avons rencontré un homme au chômage depuis deux ans, Miguel. Il a eu la gentillesse de nous ouvrir les portes de son modeste appartement et de se livrer à la caméra. Malgré son jeune âge, 34 ans, il n'arrive plus à trouver d'emploi dans son domaine. La construction précisément : puisque plus rien ne s'achète, l'argent ne rentre pas et les promoteurs n'ont souvent pas de quoi payer leurs employés. Alors, tout ferme. Le cercle vicieux de la spéculation.
Il nous confie qu'il a un enfant. Il explique que lui et son épouse n'ont pas les moyens financiers pour donner un frère ou une soeur à l'enfant qu'ils ont déjà. Comme un coup de poing. Parce que pour d'autres, il est « chômeur ». « Paresseux ».
Ces choses-là, tout le monde les a déjà entendues. On dit aussi « paria ». Rarement « père de famille ». « Honnête travailleur ». Qu'on me dise maintenant que le capitalisme triomphant et sauvage, le libre marché à tout rompre sont l'apanage de la démocratie... La crise, ce n'est pas que des chiffres. C'est avant tout un visage et une histoire, un humain derrière chacun d'eux.
Cela aide à relativiser, et c'est peut-être pour cette raison que le journalisme peut être un des plus beaux métiers du monde, en se posant comme engrenage reliant toute la société et qui nous informe. Georges et Jean-Michel sont d'ailleurs catégoriques : on fait du journalisme pour informer. Poser les questions. Les meilleures possible.
« Sans photo ni image, il n'y a pas d'histoire » — Jesús MajadaNous profitons de notre présence à Málaga pour terminer le reportage sur les effets de la guerre civile espagnole, en lui donnant une inflexion canadienne. En effet,
Jesús Majada, un professeur de littérature, est devenu un spécialiste de Norman Béthune, un Montréalais venu durant la guerre pour aider.
Médecin, il est d'ailleurs connu pour avoir réussi la transfusion sanguine mobile, un des apports majeurs à la médecine de guerre. Connu davantage en Chine, là où il s'est aussi rendu pour porter secours, il n'en demeure pas moins que c'est en Espagne qu'il a conçu sa révolution médicale.
Majada, qui a écrit un livre sur Béthune, nous explique comment il a réussi à faire nommer un passage le Passage des Canadiens, à Málaga, en l'honneur de l'aide que nous avons fournie (une aide, il faut le rappeler, bien maigre). En effet, la majorité du renfort envoyé en Espagne était volontaire, souvent orchestré par les communistes, sous forme de brigades internationales. Cela dit, j'ignore combien de Canadiens y ont participé.

Le Passage des Canadiens
Il nous apprend que le massacre entre Málaga et Almería a été pire que celui de Guernica, pourtant plus connu. « C'est parce que lorsque les bombes sont tombées sur la ville, un journaliste était présent et a tout de suite pu envoyer les photos qu'il avait », explique-t-il.
« Dans le cas du passage entre Málaga et Almería, les seules photos que nous avons sont de Béthune, et il aura fallu longtemps avant qu'elles soient connues du grand public. » Il nous précise combien ce moment de l'histoire espagnole a bien été caché. Encore aujourd'hui, nous révèle-t-il, l'hôpital général de Málaga porte le nom d'un aviateur franquiste, Carlos Haya, qui a bombardé Almería!

Majada nous explique les bombardements.
En nous rendant vers nos voitures, l'entrevue terminée, j'ai demandé à Jesús Majada, qui nous avait dit se rappeler de la répression qu'il vivait jusqu'en 1975, du moment le plus marquant de cette époque. Il m'a répondu deux choses.
D'abord, quand il quittait l'Espagne pour aller travailler en France pendant ses étés d'étudiant (et pour fuir sans doute, à la recherche d'oxygène), il ne pouvait même pas ramener les livres qu'il voulait. Pas de Marx, rien qui n'évoque le communisme, ni qui pouvait paraître louche.
Imaginez-vous la liberté que nous avons aujourd'hui! Je me suis sentie privilégiée, à ce moment, de pouvoir posséder les écrits d'Emma Goldman (une anarchiste russe), ceux de Rosa Luxembourg et de Marx aussi! Et de pouvoir forger ma pensée seule. De pouvoir acheter
Noir Canada, un livre qui dénonce les agissements de compagnies minières et pétrolières canadiennes en Afrique. Sans avoir la peur au ventre qu'on me tabasse, qu'on m'enferme.
Le deuxième évènement marquant concerne les manifestations. Il se rappelle qu'à l'université, lorsqu'il manifestait contre le régime de Franco (je vous rappelle que ce régime a pris fin en 1975), il se faisait frapper par les militaires. Un jour, un de ses amis est venu en classe avec les deux yeux gonflés comme s'il avait été piqué par deux guêpes. Il s'était fait battre par la police d'État pour avoir été reconnu de gauche...
« Pourtant, aujourd'hui, je crois que l'Espagne est plus libre que le Canada ou les États-Unis », me dit-il. Devant mon incompréhension, il me rappelle que « pour l'insulter, aux États-Unis, on traite Obama de socialiste. Ici, on peut parler du communisme. Au Canada, j'ai remarqué que j'en dérangeais certains quand je parlais de Béthune et que j'affirmais qu'il y avait des Canadiens communistes. »
C'est intéressant, ce regard sur notre société... je vais y prêter attention, maintenant. Et comprendre par l'entremise de l'Espagne ce qui m'échappe du Canada.
Cimetière et fosses communesAu cimetière de San Rafael, dans l'après-midi et sous la chaleur, nous avons ensuite rencontré des membres d'une association pour la mémoire qui nous ont parlé des gens qu'ils avaient perdus et qui s'y trouvaient.
Ce qui était le plus impressionnant, c'était de voir le nombre de corps qui avaient été exhumés de chacune des huit fosses. Un millier de civils enterrés pêle-mêle ont pu être exhumés du cimetière de San Rafael.

Le vice-président de l'association me parlait en français, puis s'est excusé de sa difficulté à retrouver ses mots. Je lui ai dit qu'une langue c'est comme la mémoire, il faut l'exercer toujours pour ne pas oublier. Nous avons souri, de ces sourires qui disent tout.
C'est peut-être en ça que ce voyage, malgré les durs souvenirs que nous avons fait revivre aux gens rencontrés, est d'une importance capitale. Pour racheter aussi l'inaction de la communauté internationale devant un des plus grands massacres du 20e siècle.