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International
J'ai attendu que le topo sur la crise économique en Espagne soit diffusé avant de conclure ce blogue, cette aventure.  En salle de montage, laboratoire du coloris, du son : «The medium is the message». Claude à l'œuvre. J'ai continué de grandir parmi les autres et à relativiser la douleur, l'échec, la perdition. Pendant qu'en Ontario les pays du G8 et du G20, ogre des temps modernes, s'improvisent sauveurs et bons samaritains, le scénario se multiplie : on repousse de l'Occident la déferlante d'immigrants. On doute encore de l'économie mondiale. Et les journalistes sont à leur poste, fidèles engrenages et qui nous tiennent au courant. Les nouvelles ont une saveur particulière maintenant que je connais le travail derrière chaque image. « La reconnaissance est la mémoire du cœur. » — Hans Christian Anderson Depuis le début de cette aventure, j'ai croisé une foule de personnes que j'aimerais remercier du fond du cœur. Pour un bon conseil, pour un mot d'encouragement, pour une discussion sincère, pour un intérêt, pour le partage d'une passion, pour une patience douce. Les noms énumérés n'ont de pertinence que pour ceux qui sont concernés, évidemment, et si la liste est longue, il est important pour moi de dresser ce générique. S'il manque certains noms, c'est par caprice de ma mémoire. Ceux et celles qui ne se retrouvent pas dans cette liste sauront quand même que je les remercie chaleureusement et que j'ose demander pardon des oublis. Merci à Céline Galipeau, marraine d'une initiative formidable, à Frédéric Vanasse, guide au cœur de l'information, à François Paulin, et à toute l'équipe du Téléjournal national. Merci à l'équipe d'Internet et services numériques, particulièrement à Danielle Beaudoin, qui a révisé mon blogue, Ximena Sampson, Isabelle Montpetit et Aïda Zenova pour leur aide et conseil. Merci à Yvan Lamontagne de m'avoir permis de le suivre lors de la réalisation de son reportage. Un remerciement particulier à l'équipe des acquisitions de documentaires pour Les grands reportages, qui m’'nt accueillie chaleureusement. Puis un merci particulier, et dont les mots adéquats ne me viennent pas, à l'équipe qui m'a permis de les suivre en tournage. Jean-Michel Leprince, Georges Amar et Sergio Santos auront été des mentors importants, ainsi que Marieta Frias. Sans vous oublier, vous, oui vous qui êtes en train de lire ces lignes, lecteurs curieux ou assidus, et qui justifiez l'entièreté de ce blogue. J'aimerais remercier, plus personnellement, mes parents, ma famille et mon amoureux, Julien, pour leurs encouragements continuels. Quoi qu'il en soit, je poursuis mon été en gardant en tête le journalisme et le métier des communications. Je souhaite par ailleurs bonne chance à la prochaine ou au prochain Jeune correspondant, tout en saluant Chantal Renaud, jeune femme d'une grande sensibilité doublée d'une belle force, que j'ai eu le bonheur de rencontrer, ainsi que Laurence Deschamps-Laporte et Kinia Adamczyk! Ça aura été un moment exaltant et inoubliable que cette parenthèse radio-canadienne. L'arroseur arroséEn guise de conclusion, j'aimerais vous faire écouter une entrevue que j'ai menée avec Céline Galipeau : l'arroseur arrosé, comme on dit, prend ici une connotation positive. Alors qu'elle pose toutes les questions, je me suis faite journaliste en herbe pour en connaître un peu plus sur une de nos plus grandes journalistes. Un merci particulier à Florent Daudens qui m'a aidée à formater l'enregistrement!  Souvenir d'Espagne : les coquelicots!
Furie des aéroports, sorte de moment culminant du voyage. Plaque tournante des heures. Si à Fontanosas le temps s'était figé, dans les aéroports, il n'existe pas. Pour certains, le matin, alors que moi, c'est le soir, bien que là où nous nous trouvons, ce soit l'après-midi.  Les au revoir : Jean-Michel et moi à l'aéroport de Malaga J'ai vécu un tournage inoubliable. C'était tellement rapide que je me demande réellement si tout cela s'est produit. Si mes souvenirs ne sont pas inventés. Il me reste pourtant encore une dernière étape, celle du montage. Je continuerai donc, pour qui cela intéresse, à alimenter ce blogue. RetourDouble retour à la Terre, à ses exigences du quotidien. Je vivais dans un autre monde, celui du tournage, des repères différents, des apprentissages perpétuels. À Jean-Michel qui me demandait si je voulais devenir journaliste, j'ai répondu non. Mais la morsure s'est déjà emparée de moi. Non, parce qu'il y a une pression énorme qui pèse sur leur tête, à cette équipe du monde de l'information. Qu'il faut nuancer toujours ses propos, ses pensées, ses paroles, qu'il faut sans cesse faire des choix. Et devant leur grand travail, j'ai aussi peur de ne pas arriver à en faire autant. À ne pas satisfaire le public. Et pour cela, chapeau à toute l'équipe de Radio-Canada! J'aimerais souligner le travail de Marieta, recherchiste à Paris, sans qui le reportage n'aurait eu de sens. Dénicheuse de bons coups. Sorte de détective privée des temps modernes. À mon retour, il pleuvait à tout rompre. En berbère, on appelle l'arc-en-ciel la « mariée de la pluie ». Et ça a été cette consolation d'être si loin de l'action qui m'a fait sourire, en repensant à toute la frénésie des dernières semaines.  La pluie et le froid, compensés par une «mariée de la pluie»
Quand Málaga se lève, le mirage est saisissant. La plage, le port, les gens qui déambulent, les terrasses pleines — le bruit léger du bonheur. Elle ressemble à une Marseille espagnole...  Coup de vent salé (la mer est devant moi)! Vue sur l'église inachevée de Málaga. Malgré cette insouciance, le taux de chômage s'élève à 20 % dans tout le pays. Ce chômage touche plus particulièrement l'Andalousie. Et toutes les personnes que nous avons interviewées sont formelles : c'est une crise économique causée par l'immobilier. La bulle spéculative a éclaté et les investisseurs allemands, français et anglais, pour la plupart, ont retiré leurs cartes du jeu. L'effet est troublant. Des immeubles entiers sont inhabités, dans une ville il n'y a pas si longtemps que cela florissante. Marbella, à 50 kilomètres de Málaga, donne l'impression d'une ville riche en bords de mer. Pourtant, à notre arrivée, un cinquième hôtel venait de fermer portes et volets. 
Cela signifie qu'une centaine de personnes peut-être sont mises à pied. Des femmes de chambre, des réceptionnistes, des concierges, une poignée de cuisiniers, des valets et des gardes de sécurité sans doute. Toute une panoplie de gens qui devront rentrer les mains vides à la maison, puis se contenter, en attendant de trouver un autre emploi, de quelque 400 euros par mois. Pourtant, comme je disais, il existe un mirage. La difficulté à voir la crise nous saute aux yeux, mais on nous explique à plusieurs reprises qu'il y a un fort réseau familial, où chacun s'entraide du mieux qu'il peut. D'où les allées et les terrasses pleines de gens. Mais comme nous dira un homme que nous avons interviewé, Miguel, si avant, les gens consommaient deux bières et des tapas, aujourd'hui ils n'y vont peut-être que pour un petit verre. Et pour sortir de la maison, qui doit se faire étouffante par moment... parce qu'il ne manquerait plus qu'il faille payer pour flâner dans les rues! Regardez le reportage de Jean-Michel Leprince et Georges AmarMalaise malaguènePas de tourista ni de blessures, mais pour la première fois depuis le début du tournage, j'ai ressenti un malaise. Nous nous sommes rendus relativement tôt devant un centre d'emploi, que la veille un chauffeur de taxi nous avait indiqué. « Una cola grande », une longue file, disait-il, se forme le matin. Des gens qui cherchent à retrouver la dignité. Des gens qui attendent dans la rue qu'on leur donne un numéro, que le guichet ouvre afin de ne pas trop attendre longtemps après. Quand on a sorti la caméra, j'ai demandé si on ne devrait pas avertir les gens d'abord qu'on allait les filmer. Sergio et Georges m'ont dit que c'était impossible, autant de gens, certains ne voudraient pas et nous n'aurions pas d'images. Je comprends bien, mais, et sans doute cela ne fera pas de moi une grande journaliste, ce côté carnassier m'indispose énormément. Cela dit, j'ai un grand respect pour le travail de Jean-Michel, Georges et Sergio, et pour le journalisme en général. Pour apparaître quelques secondes à la télévision, comme une illustration tangible de la difficulté des gens à se trouver du travail, on met des dizaines de personnes mal à l'aise. On a gêné certains d'entre eux, on les a peut-être même humiliés. Il y a une excellente chanson des Colocs, qui évoque un peu cette situation : « Aujourd'hui la télévision est v'nue nous voir Pour constater l'état du désespoir Une coupe de sans-abri à la veille de Noël Ça, c'est un beau sujet pour le show des nouvelles La caméra dans' face j'y faisais des grimaces Mais qu'est-cé qui font là à filmer ma carcasse? » Bon, la chanson exagère ce que je cherche à exprimer, mais elle s'apparente tout de même. Ça a été super difficile pour Jean-Michel d'obtenir un témoignage après. Les gens dans la file ne voulaient rien savoir. Finalement, deux personnes ont décidé de témoigner de l'état du désespoir. En tout cas, même si mes mots n'y changent rien, je leur souhaite franchement bonne chance dans leur quête. Ce qui me rassure et qui vous rassurera tous aussi, je crois, c'est que les trois, Georges, Jean-Michel et Sergio, disent détester ce côté de leur métier. Je peux dormir tranquille! Un témoignage tout de mêmeGrâce à un contact, nous avons rencontré un homme au chômage depuis deux ans, Miguel. Il a eu la gentillesse de nous ouvrir les portes de son modeste appartement et de se livrer à la caméra. Malgré son jeune âge, 34 ans, il n'arrive plus à trouver d'emploi dans son domaine. La construction précisément : puisque plus rien ne s'achète, l'argent ne rentre pas et les promoteurs n'ont souvent pas de quoi payer leurs employés. Alors, tout ferme. Le cercle vicieux de la spéculation. Il nous confie qu'il a un enfant. Il explique que lui et son épouse n'ont pas les moyens financiers pour donner un frère ou une soeur à l'enfant qu'ils ont déjà. Comme un coup de poing. Parce que pour d'autres, il est « chômeur ». « Paresseux ». Ces choses-là, tout le monde les a déjà entendues. On dit aussi « paria ». Rarement « père de famille ». « Honnête travailleur ». Qu'on me dise maintenant que le capitalisme triomphant et sauvage, le libre marché à tout rompre sont l'apanage de la démocratie... La crise, ce n'est pas que des chiffres. C'est avant tout un visage et une histoire, un humain derrière chacun d'eux. Cela aide à relativiser, et c'est peut-être pour cette raison que le journalisme peut être un des plus beaux métiers du monde, en se posant comme engrenage reliant toute la société et qui nous informe. Georges et Jean-Michel sont d'ailleurs catégoriques : on fait du journalisme pour informer. Poser les questions. Les meilleures possible. « Sans photo ni image, il n'y a pas d'histoire » — Jesús MajadaNous profitons de notre présence à Málaga pour terminer le reportage sur les effets de la guerre civile espagnole, en lui donnant une inflexion canadienne. En effet, Jesús Majada, un professeur de littérature, est devenu un spécialiste de Norman Béthune, un Montréalais venu durant la guerre pour aider. Médecin, il est d'ailleurs connu pour avoir réussi la transfusion sanguine mobile, un des apports majeurs à la médecine de guerre. Connu davantage en Chine, là où il s'est aussi rendu pour porter secours, il n'en demeure pas moins que c'est en Espagne qu'il a conçu sa révolution médicale. Majada, qui a écrit un livre sur Béthune, nous explique comment il a réussi à faire nommer un passage le Passage des Canadiens, à Málaga, en l'honneur de l'aide que nous avons fournie (une aide, il faut le rappeler, bien maigre). En effet, la majorité du renfort envoyé en Espagne était volontaire, souvent orchestré par les communistes, sous forme de brigades internationales. Cela dit, j'ignore combien de Canadiens y ont participé.  Le Passage des Canadiens Il nous apprend que le massacre entre Málaga et Almería a été pire que celui de Guernica, pourtant plus connu. « C'est parce que lorsque les bombes sont tombées sur la ville, un journaliste était présent et a tout de suite pu envoyer les photos qu'il avait », explique-t-il. « Dans le cas du passage entre Málaga et Almería, les seules photos que nous avons sont de Béthune, et il aura fallu longtemps avant qu'elles soient connues du grand public. » Il nous précise combien ce moment de l'histoire espagnole a bien été caché. Encore aujourd'hui, nous révèle-t-il, l'hôpital général de Málaga porte le nom d'un aviateur franquiste, Carlos Haya, qui a bombardé Almería!  Majada nous explique les bombardements. En nous rendant vers nos voitures, l'entrevue terminée, j'ai demandé à Jesús Majada, qui nous avait dit se rappeler de la répression qu'il vivait jusqu'en 1975, du moment le plus marquant de cette époque. Il m'a répondu deux choses. D'abord, quand il quittait l'Espagne pour aller travailler en France pendant ses étés d'étudiant (et pour fuir sans doute, à la recherche d'oxygène), il ne pouvait même pas ramener les livres qu'il voulait. Pas de Marx, rien qui n'évoque le communisme, ni qui pouvait paraître louche. Imaginez-vous la liberté que nous avons aujourd'hui! Je me suis sentie privilégiée, à ce moment, de pouvoir posséder les écrits d'Emma Goldman (une anarchiste russe), ceux de Rosa Luxembourg et de Marx aussi! Et de pouvoir forger ma pensée seule. De pouvoir acheter Noir Canada, un livre qui dénonce les agissements de compagnies minières et pétrolières canadiennes en Afrique. Sans avoir la peur au ventre qu'on me tabasse, qu'on m'enferme. Le deuxième évènement marquant concerne les manifestations. Il se rappelle qu'à l'université, lorsqu'il manifestait contre le régime de Franco (je vous rappelle que ce régime a pris fin en 1975), il se faisait frapper par les militaires. Un jour, un de ses amis est venu en classe avec les deux yeux gonflés comme s'il avait été piqué par deux guêpes. Il s'était fait battre par la police d'État pour avoir été reconnu de gauche... « Pourtant, aujourd'hui, je crois que l'Espagne est plus libre que le Canada ou les États-Unis », me dit-il. Devant mon incompréhension, il me rappelle que « pour l'insulter, aux États-Unis, on traite Obama de socialiste. Ici, on peut parler du communisme. Au Canada, j'ai remarqué que j'en dérangeais certains quand je parlais de Béthune et que j'affirmais qu'il y avait des Canadiens communistes. » C'est intéressant, ce regard sur notre société... je vais y prêter attention, maintenant. Et comprendre par l'entremise de l'Espagne ce qui m'échappe du Canada. Cimetière et fosses communesAu cimetière de San Rafael, dans l'après-midi et sous la chaleur, nous avons ensuite rencontré des membres d'une association pour la mémoire qui nous ont parlé des gens qu'ils avaient perdus et qui s'y trouvaient. Ce qui était le plus impressionnant, c'était de voir le nombre de corps qui avaient été exhumés de chacune des huit fosses. Un millier de civils enterrés pêle-mêle ont pu être exhumés du cimetière de San Rafael. 
Le vice-président de l'association me parlait en français, puis s'est excusé de sa difficulté à retrouver ses mots. Je lui ai dit qu'une langue c'est comme la mémoire, il faut l'exercer toujours pour ne pas oublier. Nous avons souri, de ces sourires qui disent tout. C'est peut-être en ça que ce voyage, malgré les durs souvenirs que nous avons fait revivre aux gens rencontrés, est d'une importance capitale. Pour racheter aussi l'inaction de la communauté internationale devant un des plus grands massacres du 20e siècle.
Malgré l'heure toujours un peu trop hâtive pour moi à laquelle nous partons pour enrichir le reportage, je ressens à tout coup une certaine impatience à partir. Aujourd'hui, nous avons rencontré Luis Ríos, médecin légiste spécialisé dans la reconstitution d'ossements et dans la détermination de l'âge de ceux-ci. Nous avons rendez-vous avec lui à l'Université Autónoma de Madrid, au pavillon de biologie. Du travail bénévoleDéjà, nous devons nous rendre dans une pièce froide éclairée par des néons aveuglants. C'est le bureau de Ríos, débordant de boîtes des restes de divers villageois qui ont été identifiés. 
Il nous entraîne ensuite dans le sous-sol de l'université, dans une salle de classe vacante, où lui et deux autres collègues identifient bénévolement les ossements. Ils reconstituent les squelettes pour identifier les corps. Jamais entièrement, puisque c'est avec un test d'ADN que cela se conclut. Par contre, il peut déterminer la manière dont ont été tués les gens trouvés dans la fosse commune. Par exemple, les cas sur lesquels il travaille en ce moment présentent diverses fractures, ce qui laisse supposer une mort violente. Luis Ríos déplore le manque de volonté du gouvernement dans cette affaire. Il déplore aussi que ce soit entièrement aux familles que revienne le poids de trouver des gens qui sont prêts à identifier les corps. Il nous explique que ce ne sont pas toutes les universités qui acceptent qu'un tel travail se fasse entre leurs murs, et que de toute manière, des installations particulières devraient être fournies par l'État. « Ce n'est pas normal que nous soyons trois, tout au plus six, bénévoles ici, et que nous devions travailler dans une salle de classe vacante. » En effet, dès qu'elle sera sollicitée pour une prochaine session, ils devront tout déménager, malgré la fragilité du travail qu'ils effectuent. 
Ríos nous raconte qu'il y a eu dans la famille de sa grand-mère un évêque qui était persécuté par les républicains. Mais puisqu'il y avait aussi un oncle dans les forces armées républicaines, la famille de Ríos a été laissée tranquille. Or, durant la dictature, cet oncle militaire a dû fuir jusqu'en France puis en Argentine. Donc, les deux « camps » se trouvaient dans la même famille. Ríos nous explique qu'il croit en l'importance non seulement morale, mais politique, de ressortir le thème de la mémoire historique. Et c'est avec beaucoup de courage qu'il s'attaque à cette tâche. Un jour à la fois. Bien que selon plusieurs estimations, dont celle de Ríos, il reste encore quelque 100 000 corps à exhumer... Je crois que ce qui m'a le plus marquée est le fait qu'à cause de cette absence de volonté politique, selon Ríos, il arrive que des gens décèdent en attendant qu'il identifie un corps, car il n'a pas les ressources ni le temps pour le faire dans un délai respectable. Et cela créer un double deuil, à mon avis. Quelques discussionsAprès une journée spéciale, nous prenons un vol vers Málaga, dans le sud de l'Espagne. Georges Amar me parle de la richesse de son métier, qui est de ne pas être touriste, malgré les circonstances. C'est vrai que mon réflexe est encore de vérifier quel musée est présent dans Madrid, quel lieu il ne faut surtout pas manquer. Or, c'est au-delà de ça. Rencontrer un homme qui consacre une partie de sa vie, sans fonds ni appui de l'État, à un idéal, c'est plus que ce que je n'aurais jamais pu voir à Madrid. Ou même ce village, Fontanosas, où jamais je n'aurais mis les pieds autrement que pour ce reportage, me fait remarquer Georges. C'est un accès privilégié dans le coeur d'une partie d'un pays. Avec, en toile de fond, l'idée encore plus grande, à mon avis, de le partager avec les autres. Je demande aussi à Jean-Michel Leprince ce qui fait un bon journaliste, selon lui. Il me répond d'abord la curiosité, puis la capacité d'aborder une situation avec le moins de préjugés possible, pour ensuite relater une histoire le plus fidèlement. Avec la difficulté de synthétiser le tout sans perdre de vue l'essentiel.  Jean-Michel en entrevue avec María Dolores de Cospedal, secrétaire générale du Parti populaire (parti de droite) D'être avec des gens qui sont dans le métier depuis si longtemps avec encore une aussi grande passion me passionne à mon tour. Demain, nous traiterons davantage de la crise économique dans certains coins de l'Andalousie, là où précisément nous nous trouvons.
Mardi matin, le soleil de plomb veille déjà sur nos têtes. Fernando Ferrandiz, anthropologue social spécialisé dans la mémoire, le pouvoir et la violence, associés souvent aux diverses dictatures, nous accompagne. Nous prenons la route vers Fontanosas, à trois heures de Madrid (comme disait Sergio, le caméraman, on dirait une raie vue de haut). Il s'agit d'un petit village d'à peine 250 habitants. Imaginez, à l'école primaire, ils sont neuf enfants! Ce qui fait de Fontanosas, dans la Castille-La Manche, un village particulier, c'est qu'il est représentatif de la période de recherche de mémoire par l'ouverture des fosses communes. Ferrandiz nous explique qu'il était là, il y a deux ans, à l'exhumation des vestiges de la fosse commune du village. Depuis ce temps, Fontanosas, le pueblo de rien du tout, est venu d'un coup transcender sa simple situation pour devenir symbole pour l'Espagne entière et englober les milliers d'autres cas semblables. Nous avons d'abord rencontré deux hommes, dont l'un avait son père dans la fosse commune ainsi que deux oncles et des cousins. C'est le maire actuel qui a eu le courage de déterrer la fosse pour que les gens qui y avaient été jetés puissent être enterrés dignement.  Là où se trouvait la fosse commune de Fontanosas. Ferrandiz expliquait que c'était aussi ça le courage, une lutte quotidienne, malgré la petite taille du village. Tout le monde a droit à une réparation, et c'est là du courage que d'aller la chercher soi-même. Le maire, Emilio, nous disait que dans certains autres villages, de peur de ressasser les souvenirs douloureux, les maires ne s'étaient pas interposés à la construction d'immeuble par-dessus le lieu présumé d'une fosse commune. Aujourd'hui, la construction d'une maison de retraite est déjà en marche, puisqu'une paix relative a pu être faite.  Le lieu de la fusillade de 1941 L'homme qui nous racontait que son père était dans la fosse ainsi que d'autres membres de sa famille, Candido, nous a montré où il vivait quand cela est arrivé. Il avait seulement huit mois, mais l'histoire lui a été racontée. Il est devenu un orphelin, comme beaucoup trop d'autres Espagnols. Un petit que sa mère a dû élever seule, peut-être aussi, dépendamment des lieux et des moments, dans la honte.  Il a fallu se rendre à son ancienne maison en jeep, tellement le terrain était hasardeux, haut dans les montagnes et perdue un peu entre les oliviers et des herbes folles. L'endroit a été vendu il y a quelques années, et quelqu'un y élève des chèvres tout en veillant au grain. Un ermite et son passéNous sommes ensuite allés voir M. Joselito, un homme de 77 ans qui vit reclus dans la montagne, et qui survit de sa propre agriculture. Il a d'ailleurs été toute sa vie un berger. Il s'est occupé de chèvres, puis de vaches, ensuite de cochons. Maintenant, il est trop fatigué pour le faire. Il défriche simplement son champ et se nourrit de ses récoltes. Lui aussi nous a raconté, avec une franchise désarmante, le moment où il a pu reconnaître les ossements de son père grâce aux bottes qui étaient encore dans la fosse. 
Il nous a raconté aussi cette nuit où on est venu dans leur village chercher certaines personnes pour les fusiller. L'ancien maire de la ville a d'ailleurs ensuite témoigné à l'endroit présumé de la fusillade. Comme il faisait une chaleur pesante, les coquelicots étaient en fleur et un petit cours d'eau clapotait doucement. Le temps passait lentement comme les nuages, sec et embelli par le grésillement des grillons. J'avais du mal à imaginer, mis à part les voitures, qu'on peut tirer dans le corps d'humains, de frères, jumeaux, d'une certaine façon, en raison de la langue et de la culture, dans un endroit aujourd'hui si paisible et beau. Un accueil royalLe maire fait encore la sieste, quoi, si près de Madrid! Le temps s'est réellement arrêté ici. On pourrait faire un reportage uniquement sur ce village, il me semble, tant les histoires semblent fraîchement inscrites dans les mémoires. Le maire, jeune et dynamique, s'inscrit pourtant bien dans le paysage. Il a fait changer le nom de la rue où ont été découverts les ossements par les noms des trois familles qui s'y trouvaient. Ferrandiz nous précise que jamais un pardon public n'a été demandé pour les victimes de cette guerre. Jetées dans les fosses la tête vers le sol, une dégradation supplémentaire, comme pour étouffer davantage. Comme si l'humiliation et la mort ne suffisaient pas. Il aura fallu au Canada attendre 2008 pour que le gouvernement ne présente des excuses officielles aux 150 000 Autochtones assimilés par les écoles catholiques. J'imagine que ce qu'on peut souhaiter comme individus, c'est que l'Espagne panse ses blessures, encore béantes et profondes. Ce qu'on peut tenter de faire, comme médias, c'est d'informer. Jean-Michel Leprince me disait que s'il y avait une responsabilité sociale des médias, c'était bien de ce genre. D'informer les Canadiens et les Canadiennes, de leur dire qu'un voyage en Espagne n'est pas un simple voyage, c'est aussi un voyage au coeur d'un pays tendu, prêt à éclater à l'instar d'un élastique, c'est un pays dur, fier, affaibli. Quoi qu'il en soit, Candido m'entretient de la crise économique. Et entre eux, les villageois discutent du prix des terres, du départ d'un tel, de la chaleur anormale de cet été. Le maire nous invite à dîner dans le petit café du village. On fait le point. Georges Amar et Jean-Michel Leprince s'entretiennent de derniers détails avec Emilio, pendant que la femme du maire, Angela, me parle de la vie à Fontanosas, de ses travaux d'artisanat. Elle m'amène chez elle et me montre ses oeuvres! 
Puis, avant de partir, la restauratrice m'entraîne dans l'arrière-boutique. Elle nous fait cadeau d'une spécialité de Fontanosas, des biscuits servis seulement durant un carnaval. La générosité de ses gens est remarquable. Toute cette ouverture est touchante. Nous sommes les étrangers qui ne comprennent pas tout à fait entièrement l'enjeu, en raison de notre distance au drame. Le père du restaurateur, 93 ans, se présente. Il nous dit qu'il a combattu avec les républicains. Cette mosaïque de vies, concentrée entre 250 âmes, est incroyable. Encore une fois, toute la journée à tourner, à découvrir le passé des gens, à entendre leur coeur s'ouvrir, à manger à la même table et à visiter leurs rues, leur intimité. Nous avons visité le cimetière, où une tombe en bonne et due forme protège les hommes de la fosse commune. Comment rendre justice à tout ça? À passer le message, même au Canada, alors que cela nous semble si loin. Comment faire pour dire : « Ceci est important. Ceci concerne le patrimoine commun de l'humanité — l'empathie. » Pour l'instant, tout me paraît encore vague... et plus vaste que moi. Je me questionne sur la façon de rendre compréhensible une journée dans la vie de ces gens. Bien entendu, je suis avec des professionnels qui n'en sont pas à leurs premières armes. N'empêche, j'ai hâte de voir comment on fait au montage. Une mention spéciale, en parlant de montage, au travail de Sergio. Bien que derrière les coulisses, il travaille avec une caméra qui pèse une tonne et un trépied aussi lourd, transporte le tout sous un soleil de plomb, fait attention à la lumière, aux interférences de sons, prend les meilleures images et a l'oeil à l'affût. C'est vraiment une chasse doublée d'une vigilance accrue. Quand on pense que les images sont le support de la parole à la télévision, c'est d'autant plus stressant comme tâche! Le dernier républicain de l'Espagne!C'est une rencontre rapide, mais animée, qui prend place après qu'Emilio, le maire, invite devant la caméra et à nous serrer la pince celui qui s'autoproclame « le dernier républicain d'Espagne ». Surnommé « El Pirata » (le pirate), affublé d'un t-shirt du Che, coiffé d'un chapeau typique à la Castro et portant fièrement les couleurs du drapeau républicain en épinglette, il se meut encore d'une énergie puissante. Pour lui, le temps semble l'avoir gardé dans sa jeunesse. Je me demande à quoi il rêve.  «Soyons réalistes, exigeons l'impossible», disait le Che. « El Pirata » et moi « Se retirer n'est pas fuir » — Cervantès, auteur de Don QuichotteLe sable de l'intérieur des terres, c'est, en Castille, le blé. Il s'étend avec force, meuble les espaces, pousse au bas des montagnes. Il ne brille pas, mat, mais tangue, ça oui, parmi les oliviers et les moulins. Don Quichotte serait triste de savoir que les monstres qu'il comptait combattre ont réellement existé, quelque part dans le coeur des hommes. Comme un trop plein de violence, peut-être hérité des ancêtres qui décimaient la population, là-bas, en Amérique du Sud, pour mettre pied à terre. C'est le moment de quitter les terres riches en fer, car rouges, de la Castille. Avec en tête les larmes aux yeux du maire quand je le remerciais de nous avoir si gentiment guidés, et sa réponse : « C'est vous qu'il faut remercier, de vous être déplacés du Canada pour parler de notre petite histoire. »  De gauche à droite : le maire Emilio Jiménez, le restaurateur, le réalisateur Georges Amar, le journaliste Jean-Michel Leprince, Sergio, El Pirata, Angela, l'épouse du maire, Francisco Ferrandiz, anthropologue social et initiateur de la rencontre à Fontanosas
Il y a des gens avec qui le contact est franc et simple. Jean-Michel Leprince et Sergio, le caméraman à Paris pour Radio-Canada, sont de ceux-là. Après une brève discussion, j'ai demandé à M. Leprince si l'on n'en venait pas à perdre sa fougue, si le cynisme n'en venait pas à ternir les reportages qu'on fait. Il m'a répondu que non, qu'il y avait toujours cette curiosité, plus grande que tout j'imagine, et qui pousse vers l'autre, quitte à déterrer des squelettes, à s'entretenir avec quelqu'un à qui l'on n'aurait jamais osé parler. Leçon d'histoireEn arrivant à Madrid, dans le nord de la ville, coin huppé, je me suis mise à la lecture d'un article paru en 2006 dans l'intéressante revue L'Histoire. C'est un article brillamment écrit par Bartholomé Bennassar, tout en nuances. Si vous avez la chance de mettre la main dessus, la lecture est éclairante. En quelques pages, Bennassar trace un portrait de la guerre civile espagnole, explique la déchirure, fait la part des choses. En gros, deux camps hétérogènes, les « nationalistes », connus aussi comme franquistes, et les « républicains », se disputaient l'Espagne. Demain, nous irons interroger des gens qui se trouvent dans les deux « camps ». Même s'ils ne se sont pas nécessairement battus durant la guerre civile, des Espagnols, souvent d'extrême droite, appuient encore le franquisme. D'autres appellent à la restauration de la mémoire. Passage obligé, me semble-t-il, et nécessaire dans un pays qui veut faire la paix, la vraie, avec son passé. Maintenant, le tournage prend une nouvelle texture à mes yeux. J'avais fait des recherches sur le juge Garzón, mais je perçois d'autant plus l'ampleur de l'éclairage qui sera fait par le reportage de Georges Amar et de Jean-Michel Leprince sur l'importance de parler de la mémoire en Espagne. Surtout que des procédures à l'heure actuelle sont engagées sur ces événements, ceux de la dictature, ceux de l'impunité. Certains éditorialistes parlent même d'un « naufrage de la démocratie espagnole » si jamais le juge Garzón était destitué. Car il ne faut pas l'oublier, l'Espagne est récemment sortie du régime de Franco, ce dernier étant mort en 1975. Les séquelles sont donc encore vivantes, innervées. Ce qui sert de fil conducteur, ou de déclencheur au reportage pour Une heure sur terre, c'est que le juge Baltasar Garzón est poursuivi pour avoir rouvert les archives et dossiers de la guerre civile et de la dictature franquiste (1936-1975) en 2008 pour qu'il y ait un tribunal qui se charge de juger les crimes commis. Il est notamment connu pour avoir poursuivi le général Pinochet, dictateur chilien. Or, Franco avait offert une sorte d'amnistie, une loi empêchant de fouiller les archives de la période de la guerre. C'est cette loi que Garzón est accusé d'avoir transgressée (pour paraître plus brillant, on peut dire qu'il est accusé de « prévarication ». Toujours bon à savoir). La guerre d'Espagne, qui s'est déroulée de 1936 à 1939, aurait fait environ 360 000 morts. C'est dire, sans oser se tromper, que presque chaque Espagnol y a perdu au moins une mère, un grand-père, un frère, une cousine, un père, un oncle, une tante, un enfant, des amis, un époux, une amante, un voisin, une belle-soeur, un rival, un collègue, une connaissance, une idole, un chien, un chat, un cerisier en fleur... Dur sujetC'est Albert Camus qui le décrit le mieux, dans son célèbre ouvrage La peste. À quel point imaginer plusieurs personnes décédées était abstrait, et que la tragédie, la réelle ampleur d'un massacre ou d'une perte était trop facilement éludée. « Mais qu'est-ce que cent millions de morts? Quand on a fait la guerre, c'est à peine si on sait déjà ce que c'est qu'un mort. Et puis qu'un homme mort n'a de poids que si on l'a vu mort, cent millions de cadavres semés à travers l'histoire ne sont qu'une fumée dans l'imagination. [...] Dix mille morts font cinq fois le public d'un grand cinéma. Voilà ce qu'il faudrait faire. On rassemble les gens à la sortie de cinq cinémas, on les conduit sur une place de la ville et on les fait mourir en tas pour y voir un peu clair. Au moins, on pourrait mettre alors des visages connus sur cet entassement anonyme. Mais, naturellement, c'est impossible à réaliser, et puis qui connaît dix mille visages? » Je me demande encore comment ce sera, de rendre la tragédie de l'événement, sans justement tomber dans le mélodrame. Rendre la douleur profonde et réelle que les gens ressentent. Et la tristesse et la haine aussi, qui les habitent encore peut-être. D'une certaine manière, nous sommes détachés de cette partie sombre de l'histoire espagnole. Quelle nuance nous échappera?
Aujourd’hui, j’entame mon avant-dernière journée de formation/stage pré-départ. Si vous saviez combien il est fascinant, le travail derrière l’écran! D’abord, la tour de Radio-Canada est haute de 23 étages (de laquelle on peut voir tout Montréal), et pour cause! Il y a, pour une « simple » émission de moins d’une demi-heure, presque autant de gens que de minutes qui se sont impliqués. Évidemment, cela dépend du type d’émission. Acquisition J’ai rencontré Georges Amar, qui est réalisateur-coordonnateur, donc responsable des acquisitions de documentaires pour Les grands reportages. C’est avec lui que je partirai en Espagne rejoindre Jean-Michel Leprince. Georges Amar s’occupe, avec ses collègues, de recevoir, de juger et de choisir les documentaires qui seront diffusés. Dans le cas de cette émission, ceux-ci ne sont pas produits par Radio-Canada : il y en a en provenance d’un peu partout au monde, et ils sont nombreux. Je n'ai pas encore demandé les chiffres exacts, mais le processus de sélection me semble très fastidieux! Une fois retenu, le trajet est encore long... il faut adapter la version au format de l’émission, faire les traductions, choisir quelles sections retrancher si le documentaire est trop long, composer les textes de présentation de Simon Durivage, les intégrer en salle de montage, refaire le son, etc. La seule énumération m'épuise! Téléjournal Le rythme est totalement différent au Téléjournal. J’ai eu la chance d’assister à plusieurs rencontres de production, qui s’échelonnent au courant de la journée. Votre téléjournal... en version papierQuand j’écrivais à La Rotonde, le journal étudiant, nous avions une réunion de production par semaine. Ici, il y en a cinq... par jour! Bien entendu, le contexte est tout autre. Imaginez-vous, une des sources d’information les plus fiables à la télévision, le Téléjournal de 22 heures, se décide au courant de la journée, et les mises au point se font au fur et à mesure. C’est là que se détermine comment seront présentées les nouvelles, et que les choix éditoriaux se font. Comme ailleurs, ils doivent être faits, mais c’est intéressant de voir le débat entourant certaines questions, la manière de traiter des sujets, les incertitudes, surtout. Processus d’écriture J’ai eu la chance d’aider à la recherche mercredi dernier. Minuscule recherche s’il en est, mais c’était intéressant de suivre le parcours d’un brin d’information. À la fin de certains topos de nouvelles, un tableau apparaît où l’on trouve des données supplémentaires. Dans mon cas, je devais trouver quelques informations sur la Thaïlande. Après une après-midi de recherche et d’appels, je retiens quelques chiffres. C’est ensuite un rédacteur qui compose un court texte que Céline Galipeau doit lire. Elle révise ensuite le texte, qui passe aussi par le chef de pupitre et un correcteur. Puis l’information passe en onde, et tout nous paraît si naturel et tellement facile! Tournage Jeudi dernier, j’ai accompagné Yvan Lamontagne pour une cueillette d’images. Avec le caméraman, Claude Filteau, et le preneur de son, Gilles Turcotte, nous sommes allés sur la Rive-Sud de Montréal filmer des travailleurs saisonniers pour ajouter du visuel à son reportage. En tournage dans les champs Un autre monde s’ouvre alors. Avec la frénésie de la métropole, je me demande s’il devient facile d’oublier certaines réalités près de chez nous. Quand on voit le soulèvement à Bangkok, en Thaïlande, la situation n’est presque pas tangible, et la télécommande peut toujours nous défaire d’une situation qui ne nous intéresse pas en raison de sa distance. Même si d’autres y risquent leur vie. Pour ce qui est de cette courte escapade dans les champs de production, le monde de l’agriculture, duquel nous dépendons pourtant tous intimement, est aussi surréel puisque nous n’y sommes pas exposés. Les travailleurs saisonniers (sujet du reportage)C’est là encore une fois un défi pour le journaliste de transmettre l’information de proximité afin qu’elle nous touche, même si elle concerne une réalité peu commune à la majorité de la population. Yvan Lamontagne en entrevue Effort collectif Ce que je retiens surtout, après une semaine de passage au centre d’information, à l’étage des acquisitions de documentaires et au service informatique, c’est l’impressionnante quantité de personnes derrière tout ce que l’on voit à la télé! Tous les recherchistes, tous les monteurs, les correcteurs, les assistants, les infographes, etc. J'ai enfin compris pourquoi, pour les films de fiction, il y a tellement de noms dans le générique de la fin et l'importance de nommer tout le monde. Ce sont d’énormes rouages où la confiance importe et où la qualité du produit est directement proportionnelle à l'effort collectif.
Pour moi, le voyage est déjà commencé. Malgré les quelque 200 kilomètres qui séparent ma région, l'Outaouais, de Montréal, j'ai l'impression d'un autre monde. Le chaos des rues, les gens charriés comme par un courant magnétique — serait-ce l’été, cette profusion de terrasses ou bien la série éliminatoire de hockey? — mais surtout l’architecture particulière de Montréal font d’elle un lieu à part qui m’indique que je suis bel et bien loin des rues d’Ottawa et de Gatineau.  Enfin à Montréal! Itinérances Ce qui me choque pourtant, c’est la présence marquée de sans-abri. Que ce soit dans les parcs, autour des bouches de métro ou partout dans les rues, ils ne quêtent pas nécessairement. Certains fouillent dans les poubelles qui débordent, d’autres encore dorment, complètement étendus sous le soleil de fin de printemps. Jusqu’à tout récemment, j’étais très réticente à donner de l’argent à des itinérants. Puis j’ai eu la chance d’assister à une conférence donnée par Dan Bigras en mars dernier. Comme vous savez peut-être, ce chanteur est un des grands défenseurs des jeunes de la rue et des sans-abri, particulièrement dans la région de Montréal. Lors de la période de questions, quelqu’un lui a demandé si on devait donner ou non de la monnaie, puisqu’on ne savait pas ce que la personne allait faire de cet argent. Bigras a renchéri : « Ce que tu veux savoir vraiment, c’est si la personne va prendre de la drogue. Bien, la réponse, c’est que ce n’est pas de tes affaires [...] Ce n’est pas en refusant 1 $ à quelqu’un que tu vas le désintoxiquer. » Sa réponse m’a convaincue et m'a ouvert les yeux : un mur venait de tomber. Préjugés Je ne veux pas généraliser et poser en victimes toutes les personnes qui habitent la rue, mais la manière d’aborder toute cette problématique, à laquelle souvent s’enchâssent drogue et violence, abus et douleur, est sans doute perdue. D’une part, par les politiciens qui manquent peut-être de volonté devant la complexité de la situation, mais aussi par les citoyens en général, vous et moi, qui se laissent avoir par les préjugés et qui ne poussent donc pas assez dans cette direction. C’est de là aussi que je pars, pour l’Espagne. De cette lutte constante contre les préjugés, les idées reçues : si ici même, dans mon pays, il se passe presque 20 ans avant que je ne me défasse de certains réflexes de la pensée, comment faire pour que là-bas, durant un reportage d’une semaine, mes sentiments n’entachent pas trop ce qui doit être reporté? Si j’en reviens à cette idée de manque de volonté du gouvernement, je pense à la situation que me décrivait une amie infirmière, Audrey. Elle me décrivait la situation des centres d’injection supervisée, qui sont des lieux où les toxicomanes peuvent se procurer des seringues propres. « Ce n’est pas parce qu’on se ferme les yeux sur une situation qu’elle va changer », m’explique-t-elle. « Implanter un centre d’injection supervisée, ce n’est pas dire oui à la consommation de drogue. D’ailleurs, c’est préférable pour les toxicomanes de savoir qu’un lieu comme celui-là existe : il y a un contact avec les intervenants, et cela peut créer de belles opportunités d’accompagnement ». Pourtant, en 2008, le gouvernement du Québec fermait la porte à une telle initiative. Quand les travailleurs sociaux, les infirmières et le personnel médical, qui oeuvrent auprès des personnes touchées, invoquent les bienfaits d’un centre d’injection supervisée, et que les politiciens semblent s’aveugler d’une idéologie au détriment d’une aide réelle, je me demande où doit, où peut se placer le journaliste. J'ai bien hâte de découvrir tout ça en tournage!
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