
Emmanuelle Latraverse
La plus récente chronique d'Emmanuelle Latraverse: 46 minutes vers Arghandab

46 minutes vers Arghandab
Il est 4 h du matin. Nous avons dormi moins d'une heure la nuit dernière... et à peine trois heures par nuit depuis déjà cinq jours. Inutile de dire que nous carburons à l'adrénaline (et à une combinaison de Kool-Aid et de Pop-Tarts aux fraises!)
Armés de nos calepins, de nos sacs à dos bourrés de bouteilles d'eau, avec nos vestes pare-balles, nos casques en kevlar, nos lunettes antibalistiques (pour nous protéger des éclats s'il y avait une explosion) et des gants ignifuges (pour nous permettre d'ouvrir la porte en cas de feu), nous attendons patiemment aux côtés du convoi de véhicules blindés légers (VLB) qui doit nous mener au centre de commandement du district d'Arghandab. De là, nous pourrons observer l'offensive contre les talibans en compagnie des autorités canadiennes.
Mon collègue de la CBC, Paul Hunter, et moi regardons, fascinés, les militaires qui se préparent, presque nonchalamment, sirotant leur café, cigarette au bec.
Le départ approche et nous sommes aussitôt dirigés vers des chars d'assaut différents.
Puis, l'heure des consignes arrive.
Je suis à peine assise qu'un des soldats me dit: « Quoi qu'il arrive, madame, vous ne sortez pas. C'est clair ? » Oui, très clair.
« S'il arrive quelque chose et que je vous demande le matériel médical, vous me passez ce sac, c'est clair ? » Oui, très clair.
Et son collègue d'ajouter: « Si ça pète et que je vous demande les munitions, elles sont derrière vous. Vous me les lancez immédiatement, et surtout vous ne sortez pas. C'est clair ? » Oui, très clair, et surtout très rassurant.
La porte arrière du VLB se referme.
L'angoisse
Ici, il n'y a aucune fenêtre pour regarder dehors. Seul l'écran utilisé pour guider les tirs du canon 25mm en cas d'attaque ou d'attentat nous offre une vue sur le monde extérieur. Mes collègues qui sont passés avant moi vous le diront: c'est plutôt angoissant.
Comment ignorer cette voix intérieure qui répète sans cesse qu'on a beau voyager sur une route asphaltée, des bombes artisanales auraient pu être plantées sous les ponceaux, qu'un commando suicide à bicyclette ou en voiture pourrait venir se faire exploser?
Non pas que ces accidents arrivent quotidiennement. Après tout, les troupes canadiennes ont développé une longue liste de méthodes pour minimiser les risques que posent ces attentats. Sans compter sur l'appui d'une partie de la population qui, de plus en plus, dénonce les insurgés et indique aux forces de l'ordre où retrouver les explosifs cachés.
N'empêche, la peur est là. Pour passer au travers du trajet, il faut la chasser. Chacun a son truc... même les soldats.
Dans le blindé de mon collègue Paul Hunter, les militaires écoutaient de la musique rock à tue-tête à partir d'un iPod, du gros AC/DC, The Guess Who, Foreigner... vous voyez le genre... Quand les paroles de « Highway to hell » ont fait irruption des haut-parleurs, sur la route d'Arghandab, sur la trace des talibans, elles prenaient un tout nouveau sens.
Dans mon char, un des soldats m'a prêté les écouteurs. « Ça va vous relaxer de nous écouter » a-t-il dit. C'est ainsi que, pour la première partie du trajet, ils se taquinaient, contaient des blagues, parlaient de leurs vacances prochaines, de leurs éventuels achats à Dubaï.
Moi, je les ai écoutés. Fascinée. Surprise. Assez du moins pour oublier la peur.
L'écran
Et c'est alors que j'ai osé. Osé regarder l'écran.
L'écran: c'est un grand sujet de conversation entre les journalistes. Certains refusent de l'apercevoir, d'autres demeurent rivés sur ses images un peu floues. Trop épeurant, disent les uns, de voir la mire du canon cibler chaque menace potentielle, toutes ces voitures, ces bicyclettes. Rassurant, au contraire, soutiennent les autres.
J'ai donc regardé. Si à 5 h du matin les chemins semblaient plutôt déserts, l'approche du convoi n'en demeurait pas moins agressive, en plein milieu de la route (pour minimiser les chances de frapper une mine). Ces convois ne dévient pas de leur trajet: c'est aux autres véhicules de se tasser. Et ils se tassent.
Le temps d'absorber tout ça, d'y réfléchir, d'admirer, par écran interposé, la vue à partir de cette route à flanc de montagne pour franchir le col qui sépare Kandahar d'Arghandab... et nous étions rendus.
Ouf!
46 minutes en blindé.
Emmanuelle Latraverse