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En profondeur

Mise à jour le lundi 13 juin 2011 à 15 h 35 HAE

Bruxelles-Hal-Vilvorde, la pomme de discorde


Journalistes: Sophie-Hélène Lebeuf et Lili Boisvert

Lors des élections législatives du 13 juin 2010, en Belgique, le conflit linguistique entre francophones et néerlandophones a transformé, une fois de plus, le paysage politique belge. Quelques semaines avant ces élections anticipées, le 22 avril, la coalition gouvernementale menée par le premier ministre Yves Leterme s'effondrait.

Les élections du 13 juin survenaient quelques semaines à peine avant que la Belgique prenne la présidence tournante de l'Union européenne. Le parti autonomiste flamand Nouvelle alliance flamande (NVA) y a réalisé une percée historique.

Le premier ministre Leterme, du Parti démocrate-chrétien et flamand (CD&V), avait présenté sa démission au roi Albert II après que le parti flamand Open VLD, l'une des cinq formations représentées au sein du gouvernement, eut claqué la porte. Le 26 avril, le souverain a accepté cette démission.

Il n'existe pas de partis politiques nationaux belges. Les formations représentent plutôt des groupes linguistiques ou des communautés, ce qui force la formation de coalitions gouvernementales et rend difficile la formation d'un gouvernement stable.

Yves Leterme avait déjà offert sa démission en juillet 2008 sur fond de crise linguistique, mais le roi l'avait refusée. Ce dernier avait cependant accepté une démission subséquente, en décembre 2008, liée au scandale politico-financier du démantèlement de la banque Fortis. Yves Leterme était revenu en poste en novembre 2009.

Un gouvernement démissionnaire en poste depuis un an

On entend beaucoup dire que les Belges sont « sans gouvernement » depuis l'année dernière. Or, ce n'est pas tout à fait exact. Les gouvernements des régions fonctionnent normalement, par exemple. De plus, le gouvernement démissionnaire est toujours en place, et il prend des décisions, comme celle, dernièrement, de participer à l'intervention internationale en Libye. C'est aussi le gouvernement démissionnaire qui a fait le budget du pays pour l'année 2011.

Il y a quand même un gouvernement démissionnaire qui travaille, qui prend quelques décisions, pas très importantes.

— Marc Sirlereau, journaliste et analyste politique pour la Radio télévision belge francophone

En fait, lorsque l'on dit que la Belgique est sans gouvernement, c'est qu'aucune coalition n'a été formée suite aux élections du 13 juin 2010. La NVA, le parti qui a remporté le plus grand nombre de sièges au parlement, ne fait pas partie du gouvernement puisque c'est toujours le gouvernement démissionnaire qui est en place, explique l'analyste politique belge Marc Sirlereau pour illustrer le paradoxe.

Cela ne veut pas dire pour autant que la Belgique pourra à long terme fonctionner normalement. Sur le plan économique, le pays doit rapidement revenir à l'équilibre budgétaire. L'Union européenne lui impose cet équilibre pour 2015. Il faudrait pour pouvoir y parvenir que le gouvernement prenne des décisions importantes, comme d'imposer des restrictions ou d'augmenter les impôts, ce que le gouvernement démissionnaire n'est pas en mesure de faire.

L'éternelle étincelle qui met le feu aux poudres

Loin d'être récent, le litige entourant le dossier des droits linguistiques de la minorité francophone de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV), dans la partie flamande du pays, empoisonne la vie politique belge depuis la création de BHV, en 1963.

Bruxelles-Hal-Vilvorde est à la fois un arrondissement judiciaire et une circonscription électorale regroupant 19 communes de Bruxelles et 35 autres situées dans la province du Brabant flamand, en banlieue de la capitale.

La circonscription fait figure d'exception dans le paysage politique belge : elle est assise sur deux régions qui n'ont pas le même statut linguistique. Peuplée majoritairement de francophones, mais enclavée en Flandre, Bruxelles est officiellement bilingue, tandis que le Brabant flamand, majoritairement habité par des Flamands, est unilingue néerlandais. Cependant, si la circonscription englobe toute la capitale, elle n'inclut qu'une partie du Brabant flamand.

Ce découpage électoral permet aux francophones des 35 communes de Hal-Vilvorde de maintenir des liens politiques avec les francophones de Bruxelles.

Langues et démographie de Bruxelles

Une étude publiée en 2010 par l'ADRASS, une association belge de recherche en science sociale, conclut que les néerlandophones sont en déclin à Bruxelles. Selon l'étude, ils représentaient déjà seulement 5,3 % de la population totale en 2008 et en 2020, ils ne seront plus que 3,4 %. Ce déclin s'expliquerait notamment par la francisation des immigrants, dont les enfants adoptent essentiellement la langue française plutôt que le néerlandais.

Les auteurs de l'étude estiment que le pourcentage des électeurs francophones devrait ainsi passer de 91 % en 2008 à 94 % en 2020.

Par ailleurs, les sources flamandes contestent ces chiffres. Selon les Flamands, seulement 57 % de la population est francophone, 10 % est néerlandophone et 33 % parle une autre langue.

Les six communes qui comptent le plus de francophones au sein de leur population offrent en outre des protections linguistiques qui leur permettent de fonctionner dans leur langue lors de démarches judiciaires et administratives ainsi qu'en matière d'éducation des enfants, par exemple.

Au cours des dernières décennies, plusieurs partis flamands, comme l'Open VLD aujourd'hui, ont exigé la scission de BHV au nom de l'intégrité linguistique et territoriale. Les partis francophones, eux, s'y opposent, à moins d'obtenir des compensations négociées ainsi que la garantie du respect des droits des francophones de Hal et Vilvorde.

Les uns craignent - et les autres souhaitent - que la scission éventuelle de BHV ne mène à la séparation de la Belgique. La création d'un État flamand donnerait naissance à un pays habité par plus de 6 millions de personnes et jouissant d'une plus grande force économique que la Wallonie voisine. Celle-ci, plus pauvre, devrait alors faire un choix : se transformer en un autre État, moins puissant, se rattacher à la France, ou même devenir une sorte de district au sein de l'Europe.

Information-fiction

Le 14 décembre 2006, à 20 h 21 précises, la Radio-Télévision belge de la Communauté francophone (RTBF), la chaîne d'État francophone, lance une « émission spéciale », qui sème la consternation en Belgique, principalement en Wallonie. Dans ce qui est en fait un énorme canular, le présentateur du journal télévisé François de Brigode annonce que la Flandre a déclaré son indépendance. Le roi, qui a pris la fuite, se serait réfugié dans une ancienne colonie, soit la République démocratique du Congo. Blague de très mauvais goût, réflexion audacieuse : le débat a fait rage.

La tour de Babel, version belge

Dès l'indépendance de l'État belge, en 1830, l'élite politique francophone du pays fait du français la langue officielle, croyant notamment que cela contribuera à l'unité nationale. Mais rapidement, un mouvement flamand émerge. Il faut attendre 1898 pour que le néerlandais acquière lui aussi un statut officiel.

En 1921, une loi établit trois régions linguistiques au sein du pays, qui se traduira 11 ans plus tard par l'officialisation d'une frontière linguistique : le néerlandais devient la langue officielle des provinces flamandes, le français celle des provinces wallones, tandis que Bruxelles est déclarée bilingue. On prévoit toutefois que la frontière linguistique sera modifiée en fonction des changements démographiques révélés par des recensements réalisés aux 10 ans.

Autre disposition prévue : si la minorité linguistique d'une commune atteint un certain seuil, elle pourra obtenir des « facilités » pour fonctionner dans sa langue.

Dans les faits, un seul recensement aura lieu, en 1947. Or, la croissance démographique des francophones vivant près de la frontière bruxelloise vient désavantager les régions flamandes. L'idée d'un recensement linguistique est alors abandonnée dans les années 1960, et la frontière linguistique se fige.

En contrepartie, on détermine le long de cette frontière linguistique une trentaine de communes qui devront offrir des facilités aux minorités, qu'elles soient francophones, néerlandophones ou germanophones. Le nombre de communes sur cette liste est appelé à demeurer fixe, peu importe l'essor des populations.

Chronologie de Bruxelles-Hal-Vilvorde

1977 : un projet de scission partielle avorte en raison des concessions accordées aux francophones, jugées excessives par certains partis flamands
1992 : un projet gouvernemental vise à faire passer le nombre de provinces de 9 à 10, avec la division du Brabant en deux : le Brabant flamand, dans le nord, et le Brabant wallon, dans le sud. La question de BHV refait surface, et l'initiative suscite l'opposition des nationalistes flamands, qui amènent le litige devant la Cour d'arbitrage.
1994 : le tribunal statue en faveur du maintien de BHV.
1995 : la Belgique est divisée en 10 provinces.
2002 : les circonscriptions électorales sont revues pour suivre le tracé des provinces, à l'exception de BHV. Les nationalistes flamands retournent devant la Cour d'arbitrage.
2003 : la Cour d'arbitrage rend son verdict. « Une nouvelle composition des circonscriptions électorales de l'ancienne province de Brabant peut être accompagnée de modalités spéciales qui peuvent différer de celles qui valent pour les autres circonscriptions électorales, afin de garantir les intérêts légitimes des néerlandophones et des francophones dans cette ancienne province », tranche-t-elle. Les néerlandophones y voient la légitimation de la scission, mais pas les francophones.
2005 : un projet de scission de BHV avorte en raison des concessions qu'il consent aux francophones, critiquées par certains partis flamands.
2007 : en juillet, un nouveau projet de scission de BHV prévoyant des concessions s'enlise, et en décembre, des députés flamands font adopter un projet de scission sans concessions, qui sera toutefois neutralisé par les autres Parlements belges.
2008 (juillet) : les Flamands radicaux rejettent la réforme des institutions, jugeant insuffisante l'autonomie accordée à leur région, et les négociations liées à l'arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde sont elles aussi dans l'impasse. Le premier ministre Yves Leterme présente sa démission, mais le roi la refuse.
2010 (avril) : faute de rapprochement entre néerlandophones et francophones, le roi Albert II accepte la démission du premier ministre Yves Leterme et de son gouvernement.

Radio-Canada.ca avecLa Libre, Le Soir et AFP

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Infographie animée sur la Belgique et ses institutions notamment sur la composition du gouvernement et de la chambre des représentants. AFP

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