Sida et santé publique, des enjeux absents

  |  Alain Labelle  |  Radio-Canada

La santé publique est reléguée aux seconds violons depuis le début de la campagne. Deux experts rappellent l'importance des décisions prises aujourd'hui sur la santé de la société de demain.

vaccin-enfants   © AFP/Patrick Kovarik

Listériose, SRAS, maladies transmissibles sexuellement, C. difficile, VIH/sida. La santé publique occupe d'ordinaire une place prépondérante dans les médias d'information: chaque nouvelle infection à la grippe aviaire est signalée, et les épidémies de maladies transmissibles sexuellement font la une.

Or, la santé publique est pratiquement absente des débats depuis le début de la présente campagne électorale. Deux experts, les docteurs Richard Massé, directeur de l'École de santé publique de l'Université de Montréal, et Mark Wainberg, directeur du Centre sur le sida de McGill affilié à l'Hôpital général juif de Montréal, rappellent comment les gestes effectués aujourd'hui façonneront la société canadienne de demain.

Cibler les enjeux

Les autorités canadiennes ont appris à la dure l'importante d'avoir un système de santé publique en bon état capable d'établir des diagnostics et d'agir rapidement, soutient le Dr Massé. Il estime toutefois que, si les crises vécues dans les dernières années ont permis d'améliorer certains aspects de ce système, beaucoup de travail reste encore à accomplir.

Richard Massé Dr Richard Massé   © UdM

Pour le Dr Massé, quelques enjeux doivent être privilégiés par le prochain gouvernement, comme la lutte contre le cancer, la santé de certaines populations à risque, les problèmes d'obésité et de santé mentale et le vieillissement de la population.

« « Au Canada, le vieillissement va se faire d'une façon particulièrement accélérée. On va presque doubler la proportion des personnes de 65 ans et plus dans les 30 prochaines années. » » — Dr Richard Massé, UdM

Le Dr Massé estime donc qu'il sera important de repenser la question de la santé des personnes âgées. Si, de façon générale, les personnes de 65 ans sont en bonne santé, elles seront de plus en plus nombreuses à présenter des maladies chroniques, des limitations d'activité ou des maladies mentales, prévient-il. Ces gens-là auront davantage besoin de soins, et des programmes de prévention ciblés devront être mis sur pied, ajoute-t-il.

Mark Wainberg Dr Mark Wainberg   © Université McGill

Sida, un mal oublié

Le Dr Mark Wainberg est un pionnier de la recherche sur le VIH/sida. Cet homme, qui a consacré beaucoup de temps à rencontrer scientifiques, politiciens, et industriels afin d'accroître la sensibilisation et d'élaborer des politiques visant à ralentir sa propagation, est consterné par la place qu'occupe le sida depuis le début de la campagne.

« « Le mot sida n'est presque jamais mentionné par aucun parti politique, malgré le fait que c'est un problème majeur de santé à l'échelle mondiale. » » — Dr Mark Wainberg

À l'heure où le nombre d'infections est en hausse dans certains groupes, comme, par exemple, chez les jeunes homosexuels, le Dr Wainberg rappelle l'importance de l'implication des gouvernements mais aussi des groupes communautaires qui doivent également s'investir dans les campagnes de prévention.

« « Aujourd'hui, il y a trop de jeunes hommes gais qui pensent que les médicaments vont les sauver, que c'est pas si grave. » » — Dr Mark Wainberg
Le site supervisé d'injection de Vancouver, InSite. Le site supervisé d'injection de Vancouver, InSite.   © AFP/Richard Lam

Le médecin rappelle qu'il y a 10 ans, les groupes communautaires étaient « à la tête de la prévention » et qu'ils ne jouent plus ce rôle central qu'ils tenaient à l'époque. Selon lui, les actions des experts et spécialistes ne réussiront jamais à toucher la communauté comme le font ses propres membres. De là l'importance d'encourager la prévention faite par la communauté, assure-t-il.

Sur l'injection supervisée

Le Dr Wainberg salue le rôle des centres d'injection supervisés comme ceux de Vancouver à l'intérieur d'une stratégie de réduction du risque destinée aux toxicomanes. Selon lui, le prochain gouvernement devrait en encourager la création, à Montréal et à Toronto, et partout au pays.

Si certains ont des réticences morales par rapport à cette méthode d'intervention, le médecin la soutient sans réserve.

« « Je pense, et tous mes collègues également, que c'est une bonne idée qu'il faut importer à Montréal et dans toutes les grandes villes canadiennes. Il ne faut pas abandonner cette idée. » » — Dr Mark Wainberg

Il affirme aussi que les efforts financiers fédéraux pour soutenir la recherche doivent être redoublés.

Cancer et obésité

Les luttes contre le cancer, première cause de mortalité au Canada, et contre l'obésité retiennent aussi l'attention du Dr Richard Massé.

obesite-foule-rue   © AFP

Ainsi, un gouvernement fédéral responsable ne devrait pas, selon lui, desserrer la vis dans sa lutte contre le tabagisme, un phénomène associé au cancer, mais également à de nombreuses autres maladies.

De plus, l'expert estime que l'État devrait soumettre les produits, alimentaires et de consommation courante, à une meilleure évaluation de leur toxicité à moyen et à long terme.

Un corps sain...

Un gouvernement fédéral responsable encouragera aussi les provinces dans leur lutte contre l'obésité, souhaite M. Massé.

La prévalence de l'embonpoint et de l'obésité est en nette progression au pays, poursuit-il. Les questions d'alimentation et d'activité physique deviennent ainsi plus que prioritaires.

Le médecin note que des initiatives provinciales sont déjà en branle, notamment au Québec, mais ajoute que des programmes d'information sur les aliments peuvent toujours être créés à l'échelle nationale.

Lorsqu'il est question d'alimentation, il ne faut pas uniquement s'attaquer aux habitudes de vie, mais également aux aménagements urbains, explique le Dr Massé.

« « Il a été démontré que, dans les quartiers défavorisés, il est beaucoup plus difficile d'avoir accès à des produits de qualité, des fruits et des légumes par exemple, que dans les quartiers favorisés. » » — Dr Massé

En outre, cet aménagement devra aussi favoriser, selon lui, l'activité physique chez les jeunes. Il faut donc créer davantage de pistes cyclables, augmenter le temps alloué à l'activité physique et encourager la marche pour se rendre à l'école.

Une collaboration étroite entre le fédéral et le provincial est aussi nécessaire dans ce domaine.

... dans un esprit sain

Le Canada possède l'un des taux de suicide parmi les plus élevés au monde, et l'augmentation des cas de dépression inquiète aussi les experts. La santé mentale doit, selon lui, devenir une priorité, particulièrement au moment où la population vieillissante présentera des problèmes cognitifs. Certaines populations à risque, comme les Autochtones, présentent un amalgame de problèmes (obésité, diabète, alcoolisme, violence) et devront obtenir davantage de soutien.

Selon le Dr Massé, la prévention représente le nerf de la guerre, et ce, particulièrement chez les enfants. Il faut donc agir sur les déterminants sociaux de la santé, estime-t-il.

Il peut y avoir une différence d'espérance de vie de 10 ans entre des gens de quartiers situés à moins de 3 kilomètres.

La réduction des inégalités en matière de santé passe, selon l'expert, par la création de programmes gouvernementaux de support au développement des enfants, de conciliation travail/famille, et par le soutien aux programmes provinciaux de garderies.

De tels projets baissent à moyen terme les taux de délinquance et de toxicomanie, et permettent un meilleur apprentissage en milieu scolaire. Le résultat à long terme est clair: moins de problèmes de santé dans les prochaines décennies.

« « Ces programmes ne sont pas aussi répandus qu'ils pourraient l'être. Je qualifie cela d'opportunité manquée. » » — Dr Massé

En fait, le Dr Massé rappelle qu'il existe une stratégie de développement de l'enfant au fédéral, mais que, pour le moment, les investissements ne suivent pas.

Des risques globalisés

La mondialisation des marchés amène aussi son lot de défis, si bien que le contrôle sanitaire doit être au centre des préoccupations, selon le Dr Massé. Il estime qu'un gouvernement à son affaire devrait améliorer le système de surveillance en le rendant moins réactif et plus préventif.

« « Quand on va mieux connaître les problèmes de santé à l'extérieur, [dans les pays] avec lesquels on fait du commerce et où les gens voyagent, à ce moment on va pouvoir limiter les risques. » » — Dr Massé

L'expert en santé publique prône donc une augmentation du nombre d'inspecteurs affectés au contrôle, mais également une meilleure connaissance des pathogènes en émergence.

La présence de plus en plus importante sur nos tablettes de produits en provenance de l'extérieur appelle à la prudence, assure le Dr Massé, qui rappelle que les mesures de contrôle ou les normes de production de certains pays sont fort différentes de celles du Canada.

« « Il faut s'assurer que les normes canadiennes soient respectées dans les produits importés. » » — Dr Massé

Le Dr Mark Wainberg rappelle de son côté l'importance du rôle du Canada dans la lutte mondiale contre le sida.

« « Le Canada a déjà contribué, mais il peut faire encore mieux. » » — Dr Mark Wainberg

Des coûts qui explosent

Un des grands défis qui se présentent aux gouvernements dans l'avenir sera de faire face à l'augmentation des budgets reliés aux soins de récupération. Les « budgets de programme » (fonctionnement des hôpitaux, infrastructures, etc) représentent actuellement 33 % des dépenses en santé et ne cesseront pas d'augmenter dans les prochaines années.

La seule façon de les contenir, assure le Dr Massé, est d'investir en amont, dans la prévention. Seule une initiative majeure en ce sens, qui agira sur la santé globale de la population et sur les maladies chroniques, enlèvera de la pression sur le système.

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