Des économistes pressent le prochain gouvernement fédéral, peu importe ses couleurs, d'adopter diverses mesures pour maintenir une certaine stabilité économique au Canada.
La crise financière qui ébranle les États-Unis est, à la base, strictement américaine, mais elle donne néanmoins des sueurs froides partout dans le monde.
Les Canadiens devraient particulièrement s'en inquiéter parce que leur voisin américain est le premier acheteur en importance des produits faits au Canada.
Environ 80 % des exportations canadiennes sont vendues aux États-Unis. Cela représente des surplus commerciaux pour le Canada de plus de 100 milliards de dollars par année avec les États-Unis. Il faut savoir aussi que les échanges bilatéraux entre les deux pays s'élèvent à environ 1,5 milliard de dollars américains par jour. On n'a pas besoin de multiplier ce nombre par 365 jours par année pour comprendre que les fruits de ce partenariat sont colossaux.
En clair, si l'économie américaine va mal, l'économie canadienne ira relativement mal, tôt ou tard, elle aussi.
Dans ce contexte, le prochain gouvernement du Canada, toutes allégeances confondues, sera confronté vraisemblablement à des choix difficiles s'il veut maintenir une certaine stabilité économique au pays.
Ottawa devra forcément choisir entre l'interventionnisme (doctrine selon laquelle l'État doit intervenir dans les affaires économiques) et la politique du laisser-faire (autre doctrine selon laquelle l'État doit laisser libre cours aux forces du marché).
Le gouvernement pourrait toutefois opter pour un judicieux dosage des deux doctrines.
Quelles sont donc les mesures que le Canada doit adopter pour éviter le pire des turbulences?
Radio-Canada.ca a posé la question à divers spécialistes.
Il en ressort que bien peu de leviers s'offrent à court terme au gouvernement canadien. C'est davantage à long terme qu'Ottawa et les provinces peuvent agir sur le gouvernail et maintenir le cap sur une relative stabilité en attendant l'embellie.
Don Drummond, premier vice-président et économiste en chef du Groupe financier Banque Toronto Dominion (TD) et ancien sous-ministre délégué du ministère des Finances du Canada, est de cette école de pensée.
Don Drummond, économiste en chef chez le Groupe financier Banque TD
« À court terme, je crois que le gouvernement ne peut pas faire grand-chose. Il ne faut pas oublier que l'économie canadienne vaut 1,6 billion de dollars (c'est-à-dire un million de millions). Alors, même si le gouvernement adoptait des mesures fiscales par exemple de 1,6 milliard de dollars pour essayer d'influencer l'économie à court terme, c'est seulement un dixième de 1 % de l'économie », explique M. Drummond.
« Les États-Unis ont dépensé 168 milliards de dollars, et tout ce qu'ils ont gagné en retour, c'est une hausse de la croissance durant deux trimestres. Tout ça va finalement retomber au niveau de départ. Alors, pas grand-chose à faire à court terme, et quiconque prendra le pouvoir le 14 octobre aura en main une économie relativement faible et qui le restera, je crois, pour longtemps. »
Réduire les impôts, augmenter les dépenses?
Un autre économiste en chef, cette fois de BMO Marchés des capitaux, est aussi peu rassurant. Douglas Porter avoue que le gouvernement canadien est pour ainsi dire démuni face à des forces externes, c'est-à-dire la crise américaine qui a vu le jour à cause de la vente de produits de placement à risque très élevé et de la bulle immobilière aux États-Unis.
« Les législateurs ne doivent surtout pas intervenir massivement pour le simple principe d'intervenir. Ce n'est pas le moment de commettre de grosses erreurs. Les législateurs doivent néanmoins être prêts à aider l'économie là où ils ont les moyens de le faire, peut-être avec certaines réductions d'impôt ou peut-être en augmentant les dépenses. Mais ce qu'il faut retenir de mon message, précise Douglas Porter, c'est que le fédéral et les provinces doivent se faire à l'idée que la croissance ne sera pas ce qu'elle a déjà été et qu'il faut se préparer à cela ».
Don Drummond de la TD croit aussi que le fédéral doit réduire les taxes et les impôts pour améliorer la compétitivité du Canada, « même si on a déjà réalisé des progrès considérables à ce chapitre, surtout pour l'impôt des sociétés », indique M. Drummond.
« Les taux élevés d'imposition des particuliers font toujours très mal, ajoute-t-il. Ils varient d'une province à l'autre, mais ils sont toujours très élevés au Québec, plus bas en Alberta, mais tout de même élevés dans l'ensemble du Canada, et toujours extrêmement élevés pour les personnes à faible revenu ».
« Non seulement l'impôt sur le revenu des particuliers est élevé, mais nous imposons aussi les prestations d'aide sociale des gagne-petit à mesure que leurs revenus augmentent. Un grand nombre de familles au Canada qui réussissent à gagner un dollar de plus ici et là ne gardent finalement que 30 ou 40 cents de ce dollar additionnel durement gagné. Je crois que cette situation refroidit à long terme la performance économique, ralentit le taux de participation de la main-d'oeuvre et ralentit le taux de croissance de la productivité », affirme l'économiste de la TD.
Une refonte de l'assurance-emploi
Don Drummond presse aussi Ottawa de remanier le programme de l'assurance-emploi (AE) afin qu'un plus grand nombre de sans-emploi reçoivent des prestations.
Les critères d'admissibilité aux prestations et la durée des prestations ne sont pas les mêmes partout, elles varient selon le taux de chômage de la région où vit le chômeur.
L'économiste de la TD indique que ce système a été établi il y a de nombreuses années et, entre-temps, les marchés du travail ont changé énormément. « Cela veut dire que de nombreux sans-emploi ne sont plus admissibles aux prestations », déplore M. Drummond.
« Par exemple, seulement 40 % des sans-emploi en Ontario sont admissibles aux prestations de l'assurance-emploi, et dans la ville de Toronto, c'est seulement 20 %. Pourtant, un grand nombre de ces personnes exclues de l'AE ont cotisé au programme ».
« Il faut modifier l'AE afin qu'une plus grande portion de sans-emploi reçoivent des prestations. Autrement, ces personnes se retrouvent à l'aide sociale et, une fois qu'elles y sont, il leur est très difficile d'en sortir. De plus, le programme d'AE dans sa forme actuelle incite les sans-emploi à demeurer dans les régions ayant un taux élevé de chômage, plutôt que de déménager où les perspectives d'emploi sont plus reluisantes », renchérit M. Drummond.
Le point de vue du mouvement coopératif
François Dupuis, économiste en chef au Mouvement Desjardins
François Dupuis, vice-président et économiste en chef au Mouvement Desjardins, croit, comme les autres, qu'il est difficile pour le gouvernement d'adopter des mesures immédiates pour relancer la croissance au Canada parce qu'on est déjà au coeur d'un bon ralentissement. « Mais peut-être pour l'année prochaine, le parti qui sera au pouvoir à la Chambre des communes pourra peut-être remettre la TPS [taxe sur les produits et services] à un niveau un peu plus élevé. C'est parce que, jusqu'à maintenant, c'est ça qui fait très mal. Il y a une baisse de près de 20 % des revenus fiscaux fédéraux qui est attribuable aux deux baisses de la TPS [effectuées par le gouvernement conservateur de Stephen Harper]. On pourrait toujours faire ça si la situation exigeait de ne pas montrer un déficit », estime M. Dupuis.
« Ce n'est pas un grand mal économique, de montrer un déficit; je pense que c'est plutôt une question d'image politique, précise-t-il. On s'est beaucoup battu au Canada pour retrouver l'équilibre budgétaire. ».
Revenir sur la déréglementation des banques?
Bernard Élie est économiste et professeur à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Ce spécialiste des théories monétaires et de l'économie financière internationale croit qu'il faut revenir sur la déréglementation des banques afin d'éviter qu'une crise comme celle des États-Unis ne survienne au Canada.
Bernard Élie, économiste et professeur à l'UQAM
M. Élie rappelle que la déréglementation du secteur financier a vu le jour après les premières révisions de la Loi des banques qui ont commencé en 1981, « et peu à peu dans le courant du néolibéralisme qui prenait forme dans les pays occidentaux ».
« Quand j'étais un jeune étudiant dans les années 1960, on disait qu'au Canada il y avait cinq piliers financiers: l'assurance, la fiducie, le courtage en valeurs mobilières, les banques et le mouvement coopératif. Avant la déréglementation, pour éviter la contamination [d'un pilier à l'autre], ceux qui faisaient dans l'assurance ne faisaient que dans l'assurance; ceux qui faisaient dans les banques ne faisaient que dans les banques; ceux qui faisaient dans le commerce des valeurs mobilières ne faisaient pas d'autres choses; et c'était ainsi pour les coopératives, etc. ».
« Tout ça a été remis en question depuis 1981 avec les révisions de la Loi des banques et maintenant, au Canada, les sept premières banques - pour être gentil avec la Banque Nationale et le Mouvement Desjardins- contrôlent à peu près 80 % du secteur financier ».
« Il n'y a plus un courtier en valeurs mobilières qui est indépendant; ils ont tous été absorbés par les banques et le Mouvement Desjardins. Il n'y a plus une société de fiducie digne de ce nom qui n'appartienne pas à une banque, et donc, maintenant, les banques font de l'assurance, etc. [...], et donc on se retrouve avec des établissements gros et importants ».
« Sept établissements contrôlent tout le secteur financier au Canada. Si, d'aventure, il y avait un problème [comme aux États-Unis], ce serait beaucoup plus grave proportionnellement au Canada. Et si l'on se situe dans le contexte d'une libéralisation des mouvements de capitaux sur la planète, c'est plus fragile que ça l'était il y a 30 ans ou 40 ans ».
« Il faut faire attention de déréglementer davantage, de faciliter les fusions dans le secteur financier pour qu'il n'y ait pas de contamination », conclut Bernard Élie.
Les barrières interprovinciales
Du point de vue de Don Drummond de la TD, il y a bien d'autres réglementations à améliorer pour favoriser la croissance économique au Canada. Par exemple, les gouvernements fédéral et provinciaux doivent à tout prix faire tomber les barrières commerciales entre les provinces.
L'économiste de la TD déplore aussi le fait qu'il y a 13 commissions des valeurs mobilières au Canada. Il faut savoir que le Québec et la plupart des provinces s'opposent à ce qu'on les fusionne en une seule.
M. Drummond voit aussi d'un mauvais oeil les commissions de mise en marché, comme celle du lait, qui maintiennent les prix à la hausse. « Ceci fait très mal aux personnes pauvres », constate l'économiste.
Les infrastructures
Don Drummond et d'autres économistes indiquent que tous les gouvernements au Canada ont délaissé les infrastructures publiques depuis au moins 20 ans et que nous accusons donc du retard sur d'autres pays. M. Drummond ajoute que la plupart des gouvernements ont finalement commencé à investir de nouveau dans les routes, les ponts et les transports publics, mais qu'il y a encore énormément de rattrapage à faire.
Jean-Charles Cachon, professeur de stratégie et d'entrepreneuriat à l'Université Laurentienne de Sudbury, abonde dans le même sens.
« Le fédéral doit mieux gérer les infrastructures publiques qui permettent à l'économie de mieux fonctionner. Les infrastructures, c'est nécessaire au bon roulement de l'économie. Un exemple, les gouvernements successifs promettent à tour de rôle, depuis des années, l'élargissement de la route 69 entre Toronto et Sudbury [pour favoriser les échanges commerciaux entre le nord et le sud de l'Ontario], mais ça ne se concrétise jamais », déplore M. Cachon.
Jean-Charles Cachon, professeur de stratégie et d'entrepreneuriat à l'Université Laurentienne
« L'autre élément très important, à la fois pour les PME et les grandes entreprises, c'est la formation de la main-d'oeuvre qualifiée en haute technologie. Ça demande à être poursuivi ».
« Il faut aussi de meilleurs mécanismes de protection des consommateurs et de protection des investisseurs pour éviter d'autres problèmes comme celui des subprimes aux États-Unis, étant donné que les banques mesurent leur importance aux montants qu'elles prêtent ».
« Le pire, affirme Jean-Charles Cachon, c'est que ce problème dure depuis 120 ans: dans les années 1880, quand des banques européennes ont commencé à vendre des actions minières d'Argentine, du Pérou et d'ailleurs, qui, en fait, ne valaient rien. Il faut des mécanismes pour empêcher des actions qui sont criminelles ».
La productivité
Les économistes sont nombreux à croire qu'un des plus grands défis économiques à long terme pour le Canada est celui de la productivité, c'est-à-dire le volume de production par heure de travail effectuée.
Don Drummond souligne que le taux de productivité des Canadiens a à peine augmenté au cours des dix dernières années et qu'il a à peine augmenté durant les années 1990.
« Si on retourne aux années 1950 et 1960, le Canada était le troisième pays de l'OCDE ayant le meilleur taux de productivité. Maintenant, le Canada est le troisième du bas de la liste ».
« Dans le contexte où une poignée de pays seulement performent plus mal que nous, il faut que le prochain gouvernement améliore l'infrastructure publique, réduise les impôts des particuliers les moins bien nantis, revoie les commissions de mise en marché, les commissions des valeurs mobilières, corrige les iniquités du programme de l'assurance-emploi [...] dans le but d'améliorer le taux de productivité des Canadiens », insiste Don Drummond.
« La qualité de vie des Canadiens ne s'améliorera pas si le taux de productivité ne se porte pas mieux qu'au cours des 20 dernières années », conclut l'économiste de la TD.