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Timor oriental : une lutte sanglante
pour l'indépendance

Journaliste : Stéphane Bordeleau
Intégrateur : Luc Lavigne

Situation géographique : Timor est une île de l'archipel indonésien, située dans la partie orientale des îles de la Sonde, partagée en deux parties : le Timor occidental, ancienne colonie hollandaise, et le Timor oriental, ancienne colonie portugaise
Superficie : 33 925 kilomètres carrés, dont 14 874 kilomètres carrés pour le Timor oriental
Population : 3,6 millions d'habitants, dont 860 000 au Timor oriental
Langue officielle : bahasa indonesia
Religions : christianisme et Islam


Repères

Après le départ, en 1974, des Portugais, qui avaient colonisé l'est de l'île de Timor dès le XVIe siècle, l'Indonésie a annexé la région de force en maintenant une violente répression contre les Timorais, qui venaient à peine d'obtenir leur indépendance après des siècles de domination étrangère. Ce coup de force de Jakarta a fait naître un mouvement de guérilla au Timor oriental et a provoqué, du même coup, une sanglante guerre civile ponctuée de massacres qui ont fait des centaines de milliers de morts dans la population civile timoraise. Après la chute du dictateur indonésien Mohammed Suharto, en 1998, et à la suite de violentes émeutes étudiantes qui ont fait 12 000 morts en Indonésie, le nouveau gouvernement de Yusuf Habibie a joué la carte de la réconciliation et a accepté d'engager un processus de consultation populaire sur l'avenir du Timor oriental.

En dépit d'une recrudescence marquée des violences et des émeutes entre les partisans de l'indépendance et ceux du rattachement à l'Indonésie, plus de 90 % de la population a participé au référendum historique du 30 août 1999. Les groupes armés pro-indonésiens et les milices anti-indépendantistes, frustrés de l'enthousiasme manifesté par la population pour l'indépendance, font régner depuis la terreur dans les rues de Dili, où ils s'en prennent même aux observateurs des Nations unies.

Ces bandes que l'armée indonésienne repousse avec ménagement ont juré de réduire le Timor en cendres s'il devait un jour accéder à l'indépendance. Une promesse qui ne laisse rien présager de bon pour l'avenir de cette communauté déchirée par un quart de siècle de haine et de violence aveugles.



Histoire du Timor oriental

L'histoire contemporaine du Timor débute au XVIe siècle lorsque les Portugais colonisent l'île de Timor, en 1586. Ils s'installent surtout dans la partie est de l'île, d'où ils contrôlent difficilement leur territoire en raison des révoltes indigènes et de la forte pression qu'y maintiennent les Hollandais. En 1849, les Portugais et les Hollandais se partagent l'île par le traité de Lisbonne, en vertu duquel les Portugais ne conservent que la partie nord-est de l'île (Timor oriental actuel). En raison de l'éloignement et de l'isolement, le Timor oriental devient 'une des colonies portugaises les plus pauvres. La partie ouest de l'île du Timor est, quant à elle, cédée plus tard à l'Indonésie par les Hollandais.


Le départ des Portugais

En 1974, à la suite de la « révolution des Oeillets » au Portugal, le Timor a l'occasion de rompre ses liens coloniaux avec le Portugal, qui liquide la majorité de ses possessions dans le monde. Derechef, la population timoraise se morcelle en plusieurs tendances et partis politiques, dont le Fretilin, favorable à l'indépendance totale du Timor oriental, le parti UDT, partisan du maintien des liens avec le Portugal, et le parti Apodeti, qui prône le rattachement à l'Indonésie. Dans l'année qui suit, le Fretilin connaît une véritable montée en puissance et l'indépendance du Timor oriental devient peu à peu une réalité. Inquiet de cet engouement populaire pour l'indépendance, le gouvernement de l'Indonésie encourage le UDT à prendre le pouvoir de force. Une guerre civile éclate alors entre les partisans de ce parti et ses opposants. Des milliers de personnes trouveront la mort au cours du conflit, tandis que les Portugais abandonnent définitivement leur ancienne colonie, laissée à feu et à sang.


Annexion du Timor par l'Indonésie

Le 28 novembre 1975, le Fretilin, victorieux, proclame l'indépendance unilatérale du Timor oriental. Le président de la nouvelle république est Xavier de Amoral. Les partis d'opposition réclament aussitôt le rattachement du territoire à l'Indonésie. Inquiète de ce dangereux précédent (l'Indonésie est composée de nombreuses minorités) et contrôlant déjà la partie occidentale de l'île, l'Indonésie décide d'intervenir. Le 7 décembre 1975, des parachutistes indonésiens envahissent le Timor oriental. La capitale, Dili, ne résistera que quelques heures. L'armée indonésienne engage alors une véritable épuration ethnique à l'endroit des populations civiles suspectées d'être favorables à la résistance indépendantiste qui s'organise tant bien que mal. Plus de 60 000 Timorais trouvent la mort au cours des massacres commis par l'armée indonésienne.

Le 22 décembre 1975, le Conseil de sécurité de l'ONU adopte la résolution 384, qui exhorte l'Indonésie à retirer ses troupes du Timor oriental. Jakarta refuse formellement et instaure en 1976 un gouvernement provincial à Dili. La République indépendante du Timor oriental n'aura existé qu'une semaine...


Répression, famine et violence

Dans les sept années qui suivent l'annexion du Timor oriental, les autorités indonésiennes peinent à mater les indépendantistes du Fretilin, qui résistent avec acharnement aux militaires indonésiens qui contrôlent la totalité du territoire d'une main de fer. En 1977 et 1978, l'armée rase les cultures agricoles timoraises au moyen de défoliants et rassemble une partie de la population dans des camps. La famine s'installe au Timor oriental.

En 1979, le président du Fretilin, Nicolas Lobato, est assassiné. En 1982, une deuxième famine est provoquée par la mobilisation de tous les hommes pour des opérations militaires indonésiennes. Plus de 250 000 personnes, presque un tiers de la population est-timoraise, périront au cours de cette période. Mais, en dépit des exactions de l'armée indonésienne et de l'assimilation forcée, le sentiment nationaliste continue d'habiter l'esprit des indépendantistes timorais.

En 1983, un rapprochement s'opère entre la résistance timoraise, le Portugal et le gouvernement indonésien. Des négociations aboutiront à l'établissement d'un cessez-le-feu, qui ne durera pas plus de cinq mois. Dans les années qui suivent, les affrontements et la violence se poursuivent sans relâche dans les rues de Dili, où les anti-indépendantistes et les militaires se butent à la résistance civile. En 1991, le chef du Fretilin et symbole de la résistance, José Xanana Gusmao, est arrêté. Il est condamné, le 21 mai 1993, à la prison à vie. Sa sentence sera réduite à 20 ans d'emprisonnement peu de temps après.

À l'automne, de violentes émeutes impliquant notamment des étudiants secouent le Timor pendant presque deux mois. En 1996, la résistance timoraise et sa cause obtiennent une reconnaissance internationale lorsque l'évêque de Dili, Carlos Filipe Xemenes, et le représentant à l'étranger du Conseil de résistance national Maubere, José Ramos-Horta, obtiennent tous deux le prix Nobel de la paix.




Une lueur d'espoir

En janvier 1999, le gouvernement indonésien ouvre la voie à un règlement pacifique du conflit au Timor oriental en se déclarant prêt à lui accorder une forme d'autonomie étendue. En signe de bonne volonté, les autorités indonésiennes transfèrent dans une résidence privée le chef du Fretilin, Xanana Gusmao, incarcéré depuis 1993. La semaine suivante, l'Indonésie et le Portugal entament des discussions sur l'avenir du Timor oriental sous l'égide des Nations unies.

Le 5 mai 1999, 16 ans après les premières négociations sur l'avenir du Timor oriental, le Portugal et l'Indonésie signent un accord qui doit conduire l'ancienne colonie portugaise à la tenue d'un vote d'autodétermination. Les Timorais devront choisir l'offre d'autonomie étendue proposée par Jakarta ou l'indépendance totale. En apprenant cette nouvelle, les milices pro-indonésiennes, soutenues par l'armée, se lancent dans une véritable campagne de terreur contre les militants de l'indépendance. Constatant cette violente campagne de peur, le gouvernement indonésien s'engage devant la communauté internationale à assurer la sécurité au Timor oriental en attendant la tenue du scrutin sur l'autodétermination.

En dépit d'un accord sur le désarmement des milices pro-indonésiennes et indépendantistes, la violence et la terreur règnent dans les rues de Dili. La date du vote d'autodétermination doit être reportée deux fois en raison des nombreuses flambées de violence dans la capitale. Mais, en dépit du chaos qui s'installe, les signes de la détente sont tangibles. Après 24 ans d'exil, le représentant de la résistance timoraise à l'étranger et colauréat du prix Nobel de la Paix José Ramos-Horta est autorisé à rentrer en Indonésie.


Le référendum

Le 30 août 1999, après presque 25 ans, la population est officiellement appelée à se prononcer sur l'avenir du Timor lors d'un plébiscite organisé sous l'étroite surveillance des Nations unies et de l'Organisation de coopération et développement économiques (OCDE). Malgré les campagnes de terreur menées par les milices pro-indonésiennes, le taux de participation s'élève à plus de 98 % et, fait surprenant, le vote se déroule sans incident notoire. Dans les isoloirs, les Timorais étaient appelés à se prononcer sur une offre d'autonomie élargie présentée par Jakarta, mais qui garderait le Timor dans le giron indonésien. Cette proposition ne recueille que 21,5 % des votes, alors que 78,5 % des électeurs se prononcent en faveur de l'indépendance.


Terreur et nettoyage ethnique

À Jakarta, où on prévoyait l'issue de ce vote depuis des semaines, le président Yusuf Habibie, tenu par les termes de l'accord de Lisbonne, reconnaît les résultats du référendum et annonce la libération imminente de Xanana Gusmao, pressenti comme futur leader du Timor oriental. Mais les partisans de l'indépendance n'ont pas le temps de savourer leur victoire. N'acceptant pas cette défaite sans équivoque, les partisans d'un rattachement à l'Indonésie, appuyés par l'armée, se lancent dans une opération de nettoyage ethnique sans précédent.

Le personnel de l'ONU chargé de surveiller le déroulement du scrutin fuit le pays en toute hâte. En quelques jours, des milliers de Timorais sont exécutés sans procès devant leur maison en flammes. Les survivants sont expulsés de force de la capitale par les troupes indonésiennes. Des documents obtenus par l'agence AFP révèlent l'existence d'un plan de l'armée appelé « Opération nettoyage total » sur la liquidation systématique de l'élite du Timor oriental, la destruction totale des églises chrétiennes et le partage de l'ancienne colonie portugaise en guise de butin de guerre.

À Dili, les exactions et la fureur des milices pro-indonésiennes n'épargnent personne. Le 6 septembre, plus de 40 personnes sont tuées à la résidence de l'évêque Carlos Belo, prix Nobel de la paix. Monseigneur Belo échappe toutefois à cette attaque.

Peu de temps après, Jakarta décrète la loi martiale au Timor oriental pour reprendre en main les troupes locales, mais rien n'y fait. Le Timor oriental est en proie à l'anarchie. Simultanément, le gouvernement indonésien tente de rétablir sa crédibilité sur la scène internationale et de prouver sa bonne volonté en libérant le leader est-timorais Xanana Gusmao, emprisonné depuis 1992.

En septembre 1999, devant l'incapacité du gouvernement de Jakarta de rétablir l'ordre au Timor oriental, les Nations unies décident d'agir et mobilisent une force internationale d'intervention baptisée Interfet.

Majoritairement composée de soldats australiens et placée sous le commandement du général Peter Cosgrove, cette force internationale de plus de 8000 hommes, dont environ 600 soldats canadiens, débarque au Timor oriental à l'automne 1999 avec l'assentiment de Jakarta, mais sous la menace constante des milices pro-indonésiennes qui promettent de tuer un Australien chaque jour. Après quelques altercations armées avec les miliciens, les militaires australiens prennent rapidement le contrôle du Timor oriental.

Dans les rues de la capitale, Dili, c'est la désolation à l'arrivée des soldats de la force internationale. Les miliciens pro-indonésiens, avec l'aide de l'armée et de la police indonésiennes, ont expulsé, blessé ou tué des centaines de milliers de Timorais en incendiant et en pillant la ville maison par maison. Même scénario dans les campagnes environnantes. Le Timor est laissé à feu et à sang.

Le général Cosgrove a fort à faire pour assurer le retour et la sécurité des centaines de milliers de Timorais expulsés de force du territoire par les milices pro-indonésiennes, qui se sont repliées vers le Timor occidental, d'où elles opèrent quelques percées sporadiques au Timor oriental.


La longue route de la reconstruction

En quelques semaines, les militaires de l'Interfet stabilisent la situation au Timor oriental. Une très longue reconstruction s'amorce étant donné l'état avancé de destruction des infrastructures et des villes : les deux tiers des immeubles, dont bon nombre d'écoles et d'hôpitaux, ont été détruits. Selon la Banque mondiale, le Timor aura besoin d'au moins 300 millions de dollars pour se relever. Des prix élevés, un chômage endémique et une économie fragilisée aggravent la situation de ce territoire qui souffrait déjà de pauvreté avant la dévastation.

L'ONU envoie plus de 9000 casques bleus et une force de police internationale. L'organisation assure également l'administration civile du territoire depuis octobre par l'entremise de l'UNTAET, qui prend la relève de l'Interfet en octobre. L'UNTAET fait partie du Conseil consultatif national, chargé de jeter les bases des institutions politiques, économiques et juridiques pour que le Timor oriental accède à une pleine autonomie d'ici deux ou trois ans. Le conseil doit instaurer une constitution, un système douanier, une législation, une armée, des prisons, décider du système politique, de la langue officielle de ce territoire où se parlent plusieurs langues locales, etc.

Le défi de la reconstruction est immense. Les Occidentaux, accusés de ne pas avoir empêché des massacres pourtant prévisibles, se désolent maintenant de l'ampleur du désastre. Le responsable de l'ONU au Timor oriental, Sergio Vieira Mello, se dit très préoccupé par la situation qui y règne, mais espère tout de même accélérer le retour de la population. Pour sa part, l'ambassadeur des États-Unis à l'ONU, Richard Holbrooke, n'hésite pas à comparer les milices pro-indonésiennes aux Khmers rouges (considérés comme responsables du génocide de deux millions de Cambodgiens dans les années 1970).


L'armée montrée du doigt

La Commission des droits de l'homme estime que de 30 à 40 généraux et de 200 à 300 colonels et lieutenants-colonels ont été impliqués dans les massacres. En janvier 2000, deux commissions d'enquête sur les violations des droits de la personne, l'une onusienne et l'autre indonésienne, blâment des haut gradés de l'armée, dont l'ancien général Wiranto, pour les massacres et la destruction qui ont suivi le scrutin référendaire.

La commission de l'ONU tient également l'armée responsable de la déportation massive de la population et recommande la mise sur pied d'un tribunal international pour juger les accusés, tandis que l'autre commission accuse les militaires d'avoir caché les preuves de crimes contre l'humanité. Jakarta rejette les conclusions des rapports.

Mais, immédiatement, le président Wahid réclame la démission du général Wiranto, devenu ministre coordonnateur des Affaires politiques et de la Sécurité. Pour José Ramos-Horta, un simple limogeage ne suffit pas. L'autre leader indépendantiste, Xanana Gusmao, réclame un procès contre le militaire, une étape qu'il juge cruciale pour établir une paix durable au Timor oriental.

À la mi-février, en attendant les résultats de l'enquête, le président indonésien suspend « temporairement » le général Wiranto, qui nie toute implication et qui refuse de quitter son poste. Le président décide donc, en avril, de le mettre à la retraite.

Par ailleurs, blâmant l'ancien dictateur Suharto pour la violence à l'origine de plus de 5000 morts dans la province est-timoraise en une décennie, il souhaite que soit faite la lumière sur le règne de cet ex-président, qui a refusé à deux reprises de répondre à la convocation de la justice pour des raisons de santé. Puis, à la fin de février, Abdurrahman Wahid, « accueilli » par une foule de quelque 300 manifestants au Timor oriental, présente ses excuses pour l'occupation indonésienne, qui a duré 23 ans.


Et maintenant?

Les réfugiés rentrent au bercail avec des blessures physiques ou psychologiques, et la reconstruction se fait lentement. L'impatience se fait sentir et certains Est-Timorais, accablés par la pauvreté et le chômage, posent des gestes de délinquance. Les massacres, la destruction et la découverte de nombreux charniers n'aident en rien la population est-timoraise à abandonner son désir de vengeance et à accepter la réconciliation nationale que lui proposent ses leaders. Une réconciliation d'autant plus difficile qu'il faudra aux Timorais pardonner à leurs bourreaux des gestes par définition impardonnables.


Hyperliens

Université portugaise Coimbra (dossier sur le Timor oriental, en anglais)

Organisation des Nations unies (section sur le Timor oriental)

Conseil de sécurité de l'ONU

Libération (dossier du journal français sur l'Indonésie)

Indonesia Daily News Online (quotidien indonésien)

Gouvernement de l'Indonésie (site officiel, en anglais)

Amnistie internationale (section canadienne, en français)

Statut juridique de l'île de Timor


Dernière mise à jour : 19 avril 2000