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La guerre de Tchétchénie transportée au cœur de Moscou

Octobre 2002
Stéphane Bordeleau

Le 23 octobre 2002, tout s’annonçait pour le mieux au théâtre de la Doubrovka de Moscou, où des centaines de spectateurs s’étaient donné rendez-vous pour assister à la représentation de la comédie musicale à succès Nord-Ost. Vers 21 h, la représentation était interrompue brusquement par l’irruption dans la salle d’une cinquantaine de terroristes tchétchènes lourdement armés. Ce groupe d’hommes et de femmes venaient de prendre plus de 700 personnes en otages dans l’un des lieux publics les plus en vue de Moscou.

Dirigé par le neveu de l’ex-chef de guerre tchétchène Arbi Baraïev, le commando, qui prétendait avoir miné le théâtre, donnait sept jours aux autorités russes pour mettre un terme à la guerre en Tchétchénie sous peine de faire exploser la salle et ses occupants. En se transportant ainsi au cœur de Moscou, ces guerriers tchétchènes venaient rappeler de façon brutale aux Russes qu’une guerre se déroulait en Tchétchénie. Une guerre lointaine que les Russes, faut-il l’avouer, semblaient avoir oubliée.

Un homme et une femme, tous deux membres du commando du théâtre de la Doubrovka, avant l'assaut des forces spéciales russes.

Mais il semble qu'il fallait plus qu'un tel coup d'éclat pour forcer Moscou à obtempérer et à dénouer la crise de façon pacifique. Pour le président Vladimir Poutine, il n'était effectivement pas question de céder aux requêtes du commando tchétchène. En dépit des protestations nombreuses des familles et des proches des otages pour que Moscou obtempère et retire ses troupes de Tchétchénie, le président Vladimir Poutine n'a pas cédé un pouce de terrain sous la menace.

Les forces spéciales russes passent à l'attaque

Une terroriste bardée d'explosifs n'a pas eu le temps d'actionner le détonateur tellement le gaz était puissant.

Samedi 26 octobre 2002, très tôt en matinée, un gaz puissant est dispersé à l'intérieur du théâtre où terroristes et otages s'entassent tout en essayant de se protéger des effets du gaz, dont on ignore la composition. Très rapidement, des otages et des terroristes commencent à tomber dans la salle. C'est la cohue, l'attaque des forces russes est imminente. Ayant attendu quelques secondes que le gaz ait fait sont effet, les forces spéciales russes prennent le théâtre d'assaut. Une fusillade éclate et des explosions sont entendues.

Le chef du commando :
Movsar Baraïev, tué pendant l'opération de libération des otages.

En moins d'une heure, tous les otages sont libérés, le théâtre est toujours debout et au moins 36 membres du commando sont abattus, dont la majorité sont des femmes porteuses de ceintures d'explosifs. Une fois le périmètre sécurisé, on commence ensuite le triste décompte des morts et des blessés. Parmi les 700 otages présents lors de l'attaque, plus de 119 ont perdu la vie, la grande majorité d'entre eux ayant succombé aux effets du gaz utilisé par les forces russes lors de l'assaut. Un gaz dont Moscou, invoquant le secret d'État, refuse de divulguer la composition.

Un puissant gaz anesthésiant

L'un des otages, traité contre les effets du gaz utilisé lors de l'assaut. 

En dépit du silence de Moscou, les forces spéciales ont de toute évidence utilisé un gaz paralysant et incapacitant de forte puissance. Selon Moscou, il s'agissait d'un gaz dérivé du Fentanyl, un opiacé utilisé comme sédatif et analgésique en médecine. La mort d'un aussi grand nombre d'otages témoigne malgré tout de la violence du produit, qui pourrait avoir été surdosé pour maximiser ses effets. Le gaz était d'une telle puissance que les membres du commando suicide n'ont pas eu le temps de déclencher les explosifs qu'ils portaient autour de la taille. Somme toute, les forces russes ont dénoué rapidement cette crise, mais à un prix fort élevé et en ayant recours à des méthodes pour le moins discutables. La majorité des personnes tuées dans l'assaut l'ont été par les forces russes. Depuis les événements du 11 septembre, tout semble permis sur la scène internationale pour venir à bout du terrorisme.

Opération antiterroriste ou guerre d'occupation ?

D’autres prises d’otages
des commandos tchétchènes

Juin 1995
Mille cinq cents otages sont confinés dans un hôpital de Boudenovsk par 200 Tchétchènes menés par Chamyl Bassaïev. Les combats avec les forces russes font 166 morts. Cet événement a conduit la Russie à convenir d’un cessez-le-feu avec les indépendantistes lors de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996).

Janvier 1996
Deux mille personnes sont prises en otages à Kizliar, au Daguestan, dans le Caucase russe. De nombreux otages périssent dans les combats : Moscou parle de 153 Tchétchènes, et les indépendantistes, eux, d’une cinquantaine.

Pourtant, la guerre que mènent les Russes en Tchétchénie depuis 1999 ne ressemble en rien à une opération antiterroriste. Bombardant sans retenue des zones civiles, rançonnant les populations, pillant, violant et multipliant les exactions de toutes sortes sur leur passage, les forces russes ont plutôt l’air d’une armée d’occupation poursuivant une politique d’épuration ethnique. Et c’est spécifiquement cette guerre que la cinquantaine de terroristes du théâtre de la Doubrovka ont voulu transporter au cœur de Moscou afin de rappeler aux Russes et au monde entier la vraie nature des opérations antiterroristes de Moscou en Tchétchénie.

La terreur, nouvelle arme des Tchétchènes ?

Mais si d’un côté les attentats du 11 septembre ont fourni de solides arguments au gouvernement Poutine pour la poursuite de sa guerre en Tchétchénie, d’un autre point de vue, Oussama ben Laden aura pour sa part démontré aux combattants islamistes du monde entier, y compris aux Tchétchènes, la redoutable puissance d’une action terroriste bien planifiée. Une leçon qu’ont visiblement bien retenue les combattants tchétchènes, désormais rompus aux prises d'otages de grande échelle, comme en témoignent les sanglantes prises d'otages de Boudenovsk et de Kizliar, au milieu des années 1990.



 

La Tchétchénie, terre de résistance

Journaliste : Sophie-Hélène Lebeuf


Nom : République de Tchétchénie
Situation géographique :
Territoire sécessionniste de la Fédération de Russie situé dans le Caucase et bordé par la Géorgie, l'Ossétie du Nord, le Daguestan et la mer Caspienne. Région de plaines au nord et de montagnes au sud, les chaînes du Grand Caucase.
Superficie : 16 600 kilomètres carrés
Population : 1,2 million d'habitants (Tchétchènes : 58 %; Russes : 23 %; Ingouches : 13 %)
Religion : Islam
Capitale : Groznyï, habitée par 400 000 personnes avant le conflit de 1994-1996
Économie :
Agriculture, sériciculture, pétrole et industries dérivées, industrie mécanique
Langues :
Tchétchène, russe


Repères

Après la chute du mur de Berlin, la Tchétchénie, comme plusieurs autres républiques soviétiques, proclame unilatéralement son indépendance en 1991. Trois ans plus tard, les chars russes sont partout dans la petite république à majorité musulmane. En 1994, devant la résistance des nationalistes tchétchènes, une guerre particulièrement meurtrière éclate et se règle, deux ans plus tard, au désavantage de la Russie, dont les forces armées perdent la face devant le reste du monde. En août 1999, une vague d'attentats à la bombe, que le Kremlin attribue aux Tchétchènes, ébranle la capitale russe. Il n'en fallait pas plus au gouvernement de Boris Eltsine pour lancer une vaste offensive terrestre et aérienne sur la Tchétchénie. Mais, sur le terrain, cette opération ne ressemble en rien à une lutte contre le terrorisme. Des villages entiers sont bombardés et détruits, des populations sont déplacées de force et l'avance des troupes russes a depuis longtemps pris les allures d'une conquête territoriale en règle, où la résistance tchétchène fait payer très cher aux Russes chaque mètre carré de territoire occupé. Les premières victimes de ce conflit meurtrier sont toutefois les civils. Les réfugiés témoignent de pillages, de bombardements sur les couloirs de « sécurité », de viols et d'actes de torture commis par les soldats russes, dans la quasi-indifférence de la communauté internationale.


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Dernière mise à jour : octobre 2003