Entrevue
avec
Carolyn Sharp
Quel bilan faites-vous du pontificat
de Jean-Paul II?
« Cela aura été 25 années
difficiles pour l'Église, pendant lesquelles
nous avons vécu plusieurs conflits sur des
questions fondamentales, notamment sur la relation
de l'Église avec le monde, les sociétés
démocratiques et pluralistes, la modernité,
les droits humains, le développement économique.
C'est dans ce contexte qu'est arrivé cet homme,
qui n'avait pas beaucoup d'expérience de démocratie
dans sa vie et qui s'est trouvé face à
un monde démocratique.
Jean-Paul II est arrivé avec une couleur particulière,
celle d'un évêque polonais qui s'était
non seulement très investi dans la bataille
contre le communisme, mais qui n'avait peut-être
pas tout à fait saisi les dynamiques des sociétés
démocratiques et qui n'avait certainement pas
saisi à quel point l'expérience de vivre
en démocratie créait, pour les chrétiens
ordinaires, l'envie de la démocratie dans l'Église.
»
Comment l'Église de Jean-Paul
II a-t-elle réagi face à ce désir
de démocratie?
« Il y a vraiment une fermeture de plus en plus
importante à la culture démocratique
dans l'Église. Je ne veux pas seulement parler
des processus de prise de décision, mais encore
plus des habitudes de la vie démocratique,
par exemple la liberté d'expression, l'importance
des débats, l'écoute de l'opinion de
l'autre, le respect des différences. Dans une
culture démocratique, on s'attendrait à
ce que des personnes ayant des responsabilités
aient un droit de parole, un droit d'expliquer, d'interpréter
le contexte dans lequel ils réalisent leur
travail. Depuis 25 ans, nous avons assisté
au bâillonnement des évêques. Alors
parler de la participation des femmes à la
direction de l'Église quand, dans un certain
sens, on fait peu de place aux évêques,
aux prêtres… Je pense à des exemples
au début du pontificat, comme le débat
sur la théologie de la libération en
Amérique latine. Qui peut oublier cette scène,
dans laquelle le pape arrive au Nicaragua en ayant
l'air de réprimander le prêtre Ernesto
Cardenal comme s'il était un enfant d'école?
»
Pouvez-vous illustrer cette fermeture
au débat que vous percevez?
« La question des femmes est un merveilleux
exemple de la fermeture au débat. Alors que
Jean XXIII était capable de dire que l'émancipation
des femmes était un signe des temps, un signe
d'espérance tant dans la société
que dans la famille, et qu'il fallait donc donner
et participer, sous Jean-Paul II, on veut contrôler.
Ce qui heurte, on veut le réprimer. On dirait
parfois que la priorité, ce n'est pas de réfléchir
sur les questions sociales, politiques, par exemple
les droits des femmes, mais de défendre un
programme politique établi d'avance par un
petit groupe d'hommes à partir du Vatican.
On a vu des efforts pour bâillonner les actions
des femmes et d'autres personnes dans des débats
internationaux. Au lieu de voir les chrétiens
comme faisant partie d'une grande mouvance du 20e,
et maintenant du 21e siècle, où les
humains essaient ensemble de penser l'avenir de notre
communauté planétaire, on veut apporter
des réponses fabriquées d'avance.
Le Vatican est un petit État, quasiment un
État honorifique au sein de la communauté
internationale, mais il est parmi ceux qui vont le
plus s'opposer et demander qu'on prenne note formellement
de ses réserves par rapport à certaines
questions. C'est donc une manière très
autoritaire de s'imposer face à la communauté
internationale. Et on joue un peu un jeu double :
on est là en tant qu'État, mais quand
on parle, on prétend non pas parler au nom
de la population de l'État qu'on représente,
mais au nom de l'ensemble des catholiques du monde.
Et même, on se substitue à la voix politique
légitime des catholiques dans le monde, alors
qu'ils ont élu des dirigeants.»
On dit que le message de Jean-Paul II
est mieux reçu par les pays en voie de développement.
À quoi attribuez-vous cela?
« Je n'oserais pas affirmer cela. On sait par
exemple qu'en Amérique latine, le continent
le plus catholique au monde, et au Brésil en
particulier, il y a un passage aux Églises
évangéliste et pentecôtiste. On
ne sait pas ce qu'il en sera dans 20 ans. En outre,
il ne faut pas minimiser les conflits et les critiques
sur le terrain. Mais il est vrai que, sur certaines
questions qui touchent la vie des pays du Sud, Jean-Paul
II a une parole qui se démarque de la parole
dominante des pays du Nord. Par exemple, il se dit
en faveur d'une réorganisation de la dette
du Tiers-Monde. Pour les gens du Tiers-Monde, c'est
très important. On voit là une voix
puissante, qui protège. Il y aussi le débat
sur la population. Dans le Nord, il y a un discours
voulant que le problème environnemental, le
problème de développement, existe parce
qu'il y a trop de personnes en Asie. Quand Jean-Paul
II dit : "Non, il n'y a en pas trop", ça
aussi, c'est une voix qui est bienvenue.
On va souvent faire état du nombre étonnant
de vocations dans certains pays du Tiers-Monde, mais
sociologiquement, nous savons que, quand les ouvertures
dans nos sociétés sont bloquées,
l'Église devient souvent un lieu de mobilité
sociale. C'est une des places où l'on peut
trouver des voies pour le pouvoir. La vie religieuse
permet un certain nombre de passages. L'immigration
est l'un d'entre eux. »
Que sera l'après-Jean-Paul II
au Québec?
« Je pense qu'il y a des blessures profondes
qu'il va falloir guérir, sur la question des
femmes, sur des questions de sexualité, par
exemple. On aura besoin d'un pape sage. Et il va falloir
que l'Église à Rome laisse l'épiscopat
québécois s'occuper de sa situation
et retrouver le sens de vivre l'Évangile en
Amérique du Nord dans les années 2000.
»
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Entrevue
avec
Jean-Guy Vaillancourt
Quel bilan faites-vous du pontificat de
Jean-Paul II?
« C'est un pape qui, en 25 ans, a fait beaucoup.
C'est certainement l'un des pontificats les plus importants
depuis plusieurs siècles, peut-être même
dans l'histoire de l'Église, car il a touché
à plusieurs domaines. Il a fait beaucoup pour
l'œcuménisme, il s'est prononcé pour
la paix en Irak, au Moyen-Orient. C'est remarquable
ce qu'il a fait avec la Pologne, avec la chute du mur
de Berlin. Jean-Paul II est un "politicien prophétique",
comme dit l'auteure américaine Jo Renee Formicola,
professeure de sciences politiques. Dans cette étude
des croyances de Jean-Paul II, de sa foi par rapport
à sa pratique politique, elle le met au niveau
de Martin Luther King, Gandhi, Mgr Tutu, de grands personnages
religieux qui ont eu un impact politique et prophétique.
Évidemment, toute l'affaire de l'attentat perpétré
contre lui se démarque, particulièrement
le pardon qu'il a accordé à son agresseur.
Je retiens l'image du pape, avec lui dans sa cellule,
et qui lui pardonne. Ce ne sont pas tous les chefs d'État
ou de l'Église qui auraient réagi ainsi.
Il n'y a pas beaucoup de monde qui aurait fait ça.
»
Où le situez-vous sur l'échiquier
« politico-religieux »?
« Il était assez libéral et il n'a
pas oscillé. Quand on regarde ce qu'il a fait
en Pologne, c'est assez remarquable, sa façon
de tenir tête au pouvoir sans toutefois être
perçu comme un vieux réactionnaire, comme
l'étaient d'autres cardinaux. Il exigeait des
choses pour l'Église, mais pas au nom du vieux
régime. Il n'a pas non plus adopté une
position proaméricaine de droite. Il a tapé
de façon très dure sur les Américains,
le capitalisme, le néolibéralisme.
Ce n'est pas un homme aussi conservateur que les gens
le disent. On entend souvent qu'il est conservateur
en matière de morale, de sexualité et
de la place des femmes. Ça dépend ce qu'on
entend par conservateur, ce n'est pas un réactionnaire.
Mais il y a un domaine où il est plus conservateur
: dans ses nominations épiscopales et dans sa
façon centralisée de tenir plus ou moins
le pouvoir autour de lui. Cela dit, les catholiques
de droite aiment Jean-Paul II. Ils retiennent surtout
le côté conservateur et plus religieux
de ses positions. Si on faisait ressortir tous les aspects
progressistes de Jean-Paul II, ces gens-là le
répudieraient pratiquement! Les intégristes
catholiques n'aiment pas le concile Vatican II, alors
que Jean-Paul II l'aime beaucoup. Jean-Paul II aime
beaucoup Jean XXIII et Paul VI, des papes progressistes
: ce n'est pas pour rien qu'il s'appelle Jean-Paul.
C'est en leur honneur. S'il avait voulu donner un coup
de barre plus à droite, il se serait appelé
Pie XIII ! »
Quelle est sa plus grande réalisation?
« Cela peut paraître comique, mais l'une
des plus grandes contributions de Jean-Paul II, c'est
la modification du rosaire. Il a ajouté les mystères
lumineux entre les mystères joyeux et les mystères
douloureux. C'est comme s'il disait : "Centrons
le chapelet davantage sur Jésus, sur sa vie publique
et sur sa prédication", des aspects essentiels
aux yeux des protestants. Si j'étais protestant,
je me dirais : "Ce pape-là vient de faire
un geste formidable en direction du protestantisme,
il vient de donner un coup de Jésus-Christ au
chapelet".
Mais sa contribution la plus grande, c'est son attitude
vis-à-vis la société : contre la
société de consommation, pour le respect
de la personne humaine, l'importance donnée aux
jeunes, etc. Plusieurs critiquent son attitude par rapport
aux femmes. C'est vrai qu'il y a une ambiguïté
par rapport aux femmes. Mais, sous un autre aspect,
il a une grande ouverture vis-à-vis des personnes
faibles de la société. »
Vous vous intéressez à la
relation entre la papauté et l'environnement.
Comment évaluez-vous Jean-Paul II à ce
chapitre?
« On n'en entend pas parler, mais c'est intéressant
ce qu'il a fait sur les questions environnementales.
Il a créé une nouvelle pensée sociale
qui n'existait pas avant dans ce domaine. Dans son message
au corps diplomatique du Vatican au début de
l'année, il parle de l'environnement. Il en parle
aussi dans plusieurs textes. Il a fait des rencontres
à Assise sur l'environnement, il a nommé
des patrons de l'environnement. Il parle de la beauté
de la création, de développement durable,
de protection de la nature, des humains qui ont besoin
de la nature, etc. C'est tentant de négliger
l'environnement quand on parle de développement,
mais pas pour lui. Dans l'histoire de l'Église,
il n'y a jamais eu ça. Aujourd'hui encore, plusieurs
personnes dans l'Église n'ont pas une position
aussi avant-gardiste en ce qui a trait à l'environnement
que Jean-Paul II. »
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