JOURNALISTE :Sophie-Hélène Lebeuf oct. 2003  Radio-Canada.ca/nouvelles

Jean-Paul II

Bilan de son règne

À l'occasion des 25 ans du pontificat de Jean-Paul II, en octobre 2003, deux experts en ont dressé le bilan. Carolyn Sharp enseigne la théologie à l'Université Saint-Paul, une institution catholique. Elle a déjà été directrice de Relations, une revue d'analyse sociale, politique et religieuse. Jean-Guy Vaillancourt est professeur titulaire au Département de sociologie à l'Université de Montréal. Il s'intéresse notamment à l'environnement et aux questions religieuses, particulièrement celles qui touchent le Vatican et la papauté.

 

Entrevue avec
Carolyn Sharp

Quel bilan faites-vous du pontificat de Jean-Paul II?
« Cela aura été 25 années difficiles pour l'Église, pendant lesquelles nous avons vécu plusieurs conflits sur des questions fondamentales, notamment sur la relation de l'Église avec le monde, les sociétés démocratiques et pluralistes, la modernité, les droits humains, le développement économique. C'est dans ce contexte qu'est arrivé cet homme, qui n'avait pas beaucoup d'expérience de démocratie dans sa vie et qui s'est trouvé face à un monde démocratique.

Jean-Paul II est arrivé avec une couleur particulière, celle d'un évêque polonais qui s'était non seulement très investi dans la bataille contre le communisme, mais qui n'avait peut-être pas tout à fait saisi les dynamiques des sociétés démocratiques et qui n'avait certainement pas saisi à quel point l'expérience de vivre en démocratie créait, pour les chrétiens ordinaires, l'envie de la démocratie dans l'Église. »

Comment l'Église de Jean-Paul II a-t-elle réagi face à ce désir de démocratie?
« Il y a vraiment une fermeture de plus en plus importante à la culture démocratique dans l'Église. Je ne veux pas seulement parler des processus de prise de décision, mais encore plus des habitudes de la vie démocratique, par exemple la liberté d'expression, l'importance des débats, l'écoute de l'opinion de l'autre, le respect des différences. Dans une culture démocratique, on s'attendrait à ce que des personnes ayant des responsabilités aient un droit de parole, un droit d'expliquer, d'interpréter le contexte dans lequel ils réalisent leur travail. Depuis 25 ans, nous avons assisté au bâillonnement des évêques. Alors parler de la participation des femmes à la direction de l'Église quand, dans un certain sens, on fait peu de place aux évêques, aux prêtres… Je pense à des exemples au début du pontificat, comme le débat sur la théologie de la libération en Amérique latine. Qui peut oublier cette scène, dans laquelle le pape arrive au Nicaragua en ayant l'air de réprimander le prêtre Ernesto Cardenal comme s'il était un enfant d'école? »

Pouvez-vous illustrer cette fermeture au débat que vous percevez?
« La question des femmes est un merveilleux exemple de la fermeture au débat. Alors que Jean XXIII était capable de dire que l'émancipation des femmes était un signe des temps, un signe d'espérance tant dans la société que dans la famille, et qu'il fallait donc donner et participer, sous Jean-Paul II, on veut contrôler. Ce qui heurte, on veut le réprimer. On dirait parfois que la priorité, ce n'est pas de réfléchir sur les questions sociales, politiques, par exemple les droits des femmes, mais de défendre un programme politique établi d'avance par un petit groupe d'hommes à partir du Vatican. On a vu des efforts pour bâillonner les actions des femmes et d'autres personnes dans des débats internationaux. Au lieu de voir les chrétiens comme faisant partie d'une grande mouvance du 20e, et maintenant du 21e siècle, où les humains essaient ensemble de penser l'avenir de notre communauté planétaire, on veut apporter des réponses fabriquées d'avance.

Le Vatican est un petit État, quasiment un État honorifique au sein de la communauté internationale, mais il est parmi ceux qui vont le plus s'opposer et demander qu'on prenne note formellement de ses réserves par rapport à certaines questions. C'est donc une manière très autoritaire de s'imposer face à la communauté internationale. Et on joue un peu un jeu double : on est là en tant qu'État, mais quand on parle, on prétend non pas parler au nom de la population de l'État qu'on représente, mais au nom de l'ensemble des catholiques du monde. Et même, on se substitue à la voix politique légitime des catholiques dans le monde, alors qu'ils ont élu des dirigeants.»

On dit que le message de Jean-Paul II est mieux reçu par les pays en voie de développement. À quoi attribuez-vous cela?
« Je n'oserais pas affirmer cela. On sait par exemple qu'en Amérique latine, le continent le plus catholique au monde, et au Brésil en particulier, il y a un passage aux Églises évangéliste et pentecôtiste. On ne sait pas ce qu'il en sera dans 20 ans. En outre, il ne faut pas minimiser les conflits et les critiques sur le terrain. Mais il est vrai que, sur certaines questions qui touchent la vie des pays du Sud, Jean-Paul II a une parole qui se démarque de la parole dominante des pays du Nord. Par exemple, il se dit en faveur d'une réorganisation de la dette du Tiers-Monde. Pour les gens du Tiers-Monde, c'est très important. On voit là une voix puissante, qui protège. Il y aussi le débat sur la population. Dans le Nord, il y a un discours voulant que le problème environnemental, le problème de développement, existe parce qu'il y a trop de personnes en Asie. Quand Jean-Paul II dit : "Non, il n'y a en pas trop", ça aussi, c'est une voix qui est bienvenue.

On va souvent faire état du nombre étonnant de vocations dans certains pays du Tiers-Monde, mais sociologiquement, nous savons que, quand les ouvertures dans nos sociétés sont bloquées, l'Église devient souvent un lieu de mobilité sociale. C'est une des places où l'on peut trouver des voies pour le pouvoir. La vie religieuse permet un certain nombre de passages. L'immigration est l'un d'entre eux. »

Que sera l'après-Jean-Paul II au Québec?
« Je pense qu'il y a des blessures profondes qu'il va falloir guérir, sur la question des femmes, sur des questions de sexualité, par exemple. On aura besoin d'un pape sage. Et il va falloir que l'Église à Rome laisse l'épiscopat québécois s'occuper de sa situation et retrouver le sens de vivre l'Évangile en Amérique du Nord dans les années 2000. »

Entrevue avec
Jean-Guy Vaillancourt

Quel bilan faites-vous du pontificat de Jean-Paul II?
« C'est un pape qui, en 25 ans, a fait beaucoup. C'est certainement l'un des pontificats les plus importants depuis plusieurs siècles, peut-être même dans l'histoire de l'Église, car il a touché à plusieurs domaines. Il a fait beaucoup pour l'œcuménisme, il s'est prononcé pour la paix en Irak, au Moyen-Orient. C'est remarquable ce qu'il a fait avec la Pologne, avec la chute du mur de Berlin. Jean-Paul II est un "politicien prophétique", comme dit l'auteure américaine Jo Renee Formicola, professeure de sciences politiques. Dans cette étude des croyances de Jean-Paul II, de sa foi par rapport à sa pratique politique, elle le met au niveau de Martin Luther King, Gandhi, Mgr Tutu, de grands personnages religieux qui ont eu un impact politique et prophétique.

Évidemment, toute l'affaire de l'attentat perpétré contre lui se démarque, particulièrement le pardon qu'il a accordé à son agresseur. Je retiens l'image du pape, avec lui dans sa cellule, et qui lui pardonne. Ce ne sont pas tous les chefs d'État ou de l'Église qui auraient réagi ainsi. Il n'y a pas beaucoup de monde qui aurait fait ça. »

Où le situez-vous sur l'échiquier « politico-religieux »?
« Il était assez libéral et il n'a pas oscillé. Quand on regarde ce qu'il a fait en Pologne, c'est assez remarquable, sa façon de tenir tête au pouvoir sans toutefois être perçu comme un vieux réactionnaire, comme l'étaient d'autres cardinaux. Il exigeait des choses pour l'Église, mais pas au nom du vieux régime. Il n'a pas non plus adopté une position proaméricaine de droite. Il a tapé de façon très dure sur les Américains, le capitalisme, le néolibéralisme.

Ce n'est pas un homme aussi conservateur que les gens le disent. On entend souvent qu'il est conservateur en matière de morale, de sexualité et de la place des femmes. Ça dépend ce qu'on entend par conservateur, ce n'est pas un réactionnaire. Mais il y a un domaine où il est plus conservateur : dans ses nominations épiscopales et dans sa façon centralisée de tenir plus ou moins le pouvoir autour de lui. Cela dit, les catholiques de droite aiment Jean-Paul II. Ils retiennent surtout le côté conservateur et plus religieux de ses positions. Si on faisait ressortir tous les aspects progressistes de Jean-Paul II, ces gens-là le répudieraient pratiquement! Les intégristes catholiques n'aiment pas le concile Vatican II, alors que Jean-Paul II l'aime beaucoup. Jean-Paul II aime beaucoup Jean XXIII et Paul VI, des papes progressistes : ce n'est pas pour rien qu'il s'appelle Jean-Paul. C'est en leur honneur. S'il avait voulu donner un coup de barre plus à droite, il se serait appelé Pie XIII ! »

Quelle est sa plus grande réalisation?
« Cela peut paraître comique, mais l'une des plus grandes contributions de Jean-Paul II, c'est la modification du rosaire. Il a ajouté les mystères lumineux entre les mystères joyeux et les mystères douloureux. C'est comme s'il disait : "Centrons le chapelet davantage sur Jésus, sur sa vie publique et sur sa prédication", des aspects essentiels aux yeux des protestants. Si j'étais protestant, je me dirais : "Ce pape-là vient de faire un geste formidable en direction du protestantisme, il vient de donner un coup de Jésus-Christ au chapelet".

Mais sa contribution la plus grande, c'est son attitude vis-à-vis la société : contre la société de consommation, pour le respect de la personne humaine, l'importance donnée aux jeunes, etc. Plusieurs critiquent son attitude par rapport aux femmes. C'est vrai qu'il y a une ambiguïté par rapport aux femmes. Mais, sous un autre aspect, il a une grande ouverture vis-à-vis des personnes faibles de la société. »

Vous vous intéressez à la relation entre la papauté et l'environnement. Comment évaluez-vous Jean-Paul II à ce chapitre?
« On n'en entend pas parler, mais c'est intéressant ce qu'il a fait sur les questions environnementales. Il a créé une nouvelle pensée sociale qui n'existait pas avant dans ce domaine. Dans son message au corps diplomatique du Vatican au début de l'année, il parle de l'environnement. Il en parle aussi dans plusieurs textes. Il a fait des rencontres à Assise sur l'environnement, il a nommé des patrons de l'environnement. Il parle de la beauté de la création, de développement durable, de protection de la nature, des humains qui ont besoin de la nature, etc. C'est tentant de négliger l'environnement quand on parle de développement, mais pas pour lui. Dans l'histoire de l'Église, il n'y a jamais eu ça. Aujourd'hui encore, plusieurs personnes dans l'Église n'ont pas une position aussi avant-gardiste en ce qui a trait à l'environnement que Jean-Paul II. »

   

 

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