|
ITZHAK
RABIN
LA COLOMBE ASSASSINÉE
Journaliste :
Sophie-Hélène
Lebeuf
« Des
ennemis du processus de paix essaient de nous nuire.
Mais la violence mine la démocratie, elle doit être dénoncée et isolée. »
Itzhak
Rabin, lors du discours prononcé à un rassemblement pour la paix,
tout juste avant son assassinat
Pour
plusieurs, il représentait le nouveau citoyen juif, né en terre
israélienne. Homme d'armes avant d'être un homme de paix, il fut
à la fois héros de guerre et prix Nobel. Pragmatique, volontaire,
il en vint à voir la paix comme un « choix stratégique »
dans le meilleur intérêt d'Israël. Devenu partisan de la discussion
avec l'ennemi, il négociait en position de force. Le destin tragique
d'Itzhak Rabin l'a immortalisé comme colombe et l'a fait entrer
dans la légende. Six ans après sa mort, modérés comme radicaux
se réclament de son héritage.
|
Natif
de Jérusalem, Itzhak Rabin est le premier
premier ministre israélien né en Israël.
|
Les
années dans l'armée
| En
1964, il devient le plus jeune chef d'état-major de l'histoire
israélienne. Dix ans plus tard, il deviendra le plus jeune
premier ministre qu'a connu son pays. |
Son
ascension dans l'armée se confond avec les succès que cette dernière
enregistre. À 18 ans, le jeune diplômé en génie agronome s'engage
comme volontaire dans l'armée clandestine juive, qui prépare la
naissance de l'État hébreu. Il combattra également l'occupation
britannique en Palestine et sera même emprisonné par
les Britanniques pendant six mois. À 26 ans, il devient le plus
jeune officier du Palmach, l'unité d'élite de l'armée juive. À la
tête des brigades Harel, qui défendront Jérusalem lors de la première
guerre israélo-arabe, également connue des Israéliens
sous le nom de « guerre d'indépendance »,
il supervise l'expulsion de 50 000 Palestiniens. À 33 ans, il devient
général; à 42, chef d'état-major.
La
guerre-éclair de 1967, qu'il planifie avec le ministre de la Défense,
Moshe Dayan, fait de lui un héros. Tsahal n'a besoin que de six
jours pour agrandir le territoire de l'État hébreu : les troupes
israéliennes ont enlevé la Cisjordanie et Jérusalem-Est à la Jordanie,
la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï à l'Égypte,
et les hauteurs du Golan à la Syrie. En janvier 1968, Itzhak Rabin
met un terme à une carrière militaire de 26 ans.
« Ayant
prévu que la guerre nous coûterait la vie de 1000 soldats, j'avais
commandé 1000 cercueils à la mairie de Tel-Aviv. En signant le
bon de commande, je réalisai brutalement l'horreur de la situation
:
j'allais envoyer 1000 de nos enfants à la mort. »
propos rapportés dans Jeune Afrique,
en novembre 1995
à propos de la guerre déclenchée le 5 juin 1967
Des
armes à la politique
Sa
carrière diplomatique débute à Washington, où Israël le nomme
ambassadeur. Il rencontre Henry Kissinger, alors conseiller du
président américain en matière de sécurité nationale. Celui-ci
deviendra son mentor. Au cours de ces cinq ans passés aux
États-Unis, il fait la promotion d'une
coopération stratégique entre les deux pays, une
doctrine qui mènera Washington à offrir une aide
militaire massive à Israël. La première ministre Golda
Meir, qui se retirera dans la foulée de la guerre du Kippour (1973),
fait revenir le diplomate au pays pour en faire son successeur.
Élu député en décembre, il est nommé
ministre du Travail. Malgré son inexpérience politique, Itzhak
Rabin prend alors la tête du Parti travailliste quelques mois
plus tard.
| |
Leah
Rabin avait transgressé la loi fiscale en gardant un compte
bancaire aux États-Unis. |
En
1975, le gouvernement d'Itzhak Rabin conclut avec l'Égypte
un accord intérimaire qui mènera les troupes israéliennes
à se retirer du canal de Suez, en retour d'un passage gratuit
des navires israéliens. Globalement, le bilan de ce premier
mandat est toutefois peu reluisant : inflation élevée, scandales,
suicide d'un ministre. Après trois ans à la tête
du gouvernement, il doit démissionner à cause d'un scandale financier
dans lequel est impliquée son épouse. Il restera un membre actif
du parti.
Le
retour à l'avant-scène
De
1984 à 1990, Itzhak Rabin est à la tête du
ministère de la Défense dans deux gouvernements
d'unité nationale Likoud-Parti travailliste. En 1985, il
gère avec succès un retrait majeur des forces israéliennes
du Liban. Il connaît moins de succès lors de l'Intifada
(la guerre des pierres), amorcée en décembre 1987 par les
Palestiniens pour protester contre l'occupation israélienne à
Gaza et en Cisjordanie. Croyant que le soulèvement sera de courte
durée, il ordonne à ses troupes de « briser les os »
des émeutiers. Il prévoit arrêter le soulèvement par la répression
et l'usage de la force : il fait arrêter, emprisonner puis expulser
des milliers de Palestiniens. Paradoxalement, en même temps, il
est prêt à leur reconnaître des droits nationaux.
À
l'été 1992, Itzhak Rabin et sa coalition remportent les élections
législatives israéliennes, défaisant ainsi le Likoud, plus radical.
C'est la première fois depuis 15 ans qu'une coalition menée par
les travaillistes a dans ses mains l'ensemble du pouvoir. Redevenu
premier ministre, il en vient peu à peu à penser que le conflit
israélo-palestinien peut se régler autrement que par la voie militaire.
Sur les conseils insistants de Shimon Peres, son ministre des
Affaires étrangères, il finit par négocier avec l'Organisation
de libération de la Palestine.
Homme
de paix
En
septembre 1993, dans des lettres qu'ils échangent, Palestiniens
et Israéliens font tous deux des concessions majeures.
«
L'OLP reconnaît le droit de l'État d'Israël à vivre en
paix et dans la sécurité. [...] Ainsi, l'OLP renonce à recourir
au terrorisme et à tout autre acte de violence... »
extrait de la lettre de Yasser Arafat
adressée à Itzhak Rabin (9 septembre 1993)
« ...
le gouvernement d'Israël a décidé de reconnaître l'OLP comme
le représentant du peuple palestinien et de commencer des
négociations avec l'OLP dans le cadre du processus de paix
au Proche-Orient. »
extrait de la réponse d'Itzhak Rabin
à Yasser Arafat (10 septembre 1993)
|

Une
poignée de main historique, celle
que s'échangent Itzhak Rabin et Yasser Arafat, en 1993.
Une
image passera à l'Histoire : la poignée de mains qu'il échangera
quelques jours plus tard à Washington avec Yasser Arafat, dans
la foulée des accords d'Oslo, conclus en septembre 1993. C'est
toutefois à contrecur qu'il serre la main de son vieil ennemi.
Son action lui vaudra tout de même, comme à Shimon Peres
et à Yasser Arafat, le prix Nobel de la paix.
« De
toutes les mains, celle d'Arafat est bien celle
que j'ai le moins envie de serrer. »
septembre 1993

En
1994, Itzhak Rabin conclut un traité de paix avec la Jordanie.
Il initiera également les discussions de paix avec la Syrie,
mais peu de progrès seront enregistrés avant sa
mort.
Cependant,
il paiera de sa vie cet engagement envers la paix. Après une réunion
pour la paix, à Tel-Aviv, Itzhak Rabin est assassiné par Yigal
Amir, un étudiant d'extrême droite proche du mouvement des colons.
Six ans après sa mort, la paix entre Israéliens et Palestiniens
semble bien loin.
« Mon
devoir était de tuer Rabin. C'était un devoir sacré.
Il faut tuer celui qui sacrifie son pays. »
Yigal Amir

|
Quelques
dates
1922
: naît à Jérusalem
1940 : joint les troupes d'élite du Palmach
1945 : devient le plus jeune commandant de l'armée
israélienne
1946 : arrêté par les Britanniques et emprisonné
à Gaza pendant six mois
1947 : crée et dirige les brigades Harel
1948-1949 : participe à la première guerre israélo-arabe
1960-1962 : devient commandant du front nord puis
chef des opérations
1964 : prend la tête de Tsahal (nommé chef d'état-major)
juin 1967 : mène les troupes israéliennes à la victoire
lors de la guerre de Six Jours
1968-1973 : est ambassadeur d'Israël aux États-Unis
1973: est élu député
1974 : devient ministre du Travail
mars 1974 : prend la tête du Parti travailliste et
du gouvernement
1977 : démissionne
1984-1990 : est ministre de la Défense dans un cabinet
d'union nationale Likoud-Parti travailliste sous Itzhak
Shamir
1992 : redevient chef du Parti travailliste, puis
premier ministre
1993 : signe avec Arafat la Déclaration de principes
sur l'autonomie palestinienne; il échange avec Arafat
une poignée de mains historique, à Washington
1994 : partage le prix Nobel de la paix avec Shimon
Peres et Yasser Arafat
1995 : signe avec Peres et Arafat un accord sur l'extension
de l'autonomie palestinienne
4 novembre 1995 : meurt assassiné par un extrémiste
juif
|
-
Retour aux nouvelles -
|
 |
 |
IL
A DIT... |
| |
« J'ai
fait la guerre aussi longtemps qu'il n'y avait aucune chance
de faire la paix. »
« Pour
moi, le plus important est d'avoir un État juif qui compte
au moins 80 % de Juifs au sein de sa population. Mais
les citoyens qui ne sont pas juifs les Palestiniens,
les musulmans, les chrétiens devraient tous pouvoir
jouir de droits civiques, parce que je crois que, par essence,
le racisme et le judaïsme sont en contradiction. »
dans une entrevue accordée à la revue
Time, en octobre 1995
|
 |
ILS
ONT DIT : |
| |
Yasser
Arafat :
« Avec Rabin, j'ai entamé la paix des braves. »
4 novembre 1997
Shimon
Peres :
« On peut assassiner un homme de l'ampleur d'Itzhak
Rabin, mais on ne peut détruire son souvenir et son projet. »
8 novembre 1997
Bill
Clinton, ancien président des États-Unis :
« Votre
premier ministre a été un martyr pour la paix
mais aussi une victime de la haine. [...]
Nous devons maintenant faire [de son engagement envers la
paix] un héritage durable. Son esprit doit survivre
en nous. »
6 novembre 1995, aux funérailles d'Itzhak Rabin
Hosni
Moubarak, président égyptien :
« Ses
efforts sincères en faveur de la paix au Proche-Orient
sont un credo de sa vision, que nous partageons, de mettre
un terme à la souffrance de tous les peuples de la
région. »
6 novembre 1995, aux funérailles d'Itzhak Rabin
|

Sa
femme, Leah Rabin
|