LA DOLLARISATION
La
dépréciation du dollar canadien remet
régulièrement à l’ordre
du jour la polémique sur la dollarisation, c'est-à-dire
l’adoption par le Canada du dollar américain.
Le redressement spectaculaire de notre huard face au
billet vert clôt cependant ce débat, du
moins pour l’instant.
Pourtant, il n’y a pas si longtemps, en 2002,
la question de l’adoption du dollar américain
faisait la une de tous les journaux. Notre pauvre huard
poursuivait alors son inexorable chute, au point de
ne valoir qu’environ 62 ¢US. Puisque ce
débat risque un jour ou l’autre de refaire
surface, revenons sur les arguments des partisans et
des opposants à la dollarisation.
Les partisans
Les partisans de la dollarisation font valoir que
les variations prononcées des taux de change
entraînent une instabilité qui n’est
pas souhaitable. Ces mouvements brusques de valeur
de notre monnaie empêchent notamment les entreprises
de planifier leur structure de coûts, sans compter
qu’ils entraînent des frais élevés
de conversion de devises.
Ils font également valoir que les économies
canadienne et américaine sont de plus en plus
intégrées, et qu’il serait donc
préférable de sceller cette intégration économique
par une union monétaire en adoptant le dollar
américain.
Enfin, ils rappellent que la dollarisation est déjà commencée
dans le milieu des affaires, car plusieurs grandes
entreprises comme Alcan, Bombardier ou Inco comptabilisent
leurs états financiers en dollars américains.
L’économiste en chef de BMO Nesbitt
Burns, Sherry Cooper, qui enfourche régulièrement
ce cheval de bataille dans les journaux, croit que « la
dollarisation est un enjeu que l’on doit envisager
sur un horizon de 5 à 10 ans. » (1)
David Dodge

David
Dodge, gouverneur de la Banque du Canada |
Même
le gouverneur de la Banque du Canada, David Dodge,
n’a pas exclu la possibilité d’une
union monétaire entre le Canada et les États-Unis,
mais il l’entrevoit sur un horizon plus lointain,
de 10 à 30 ans.
Le 12 mars 2003, M. Dodge déclarait à l’émission
Business Today sur la chaîne de télévision
britannique BBC : «
Je ne crois pas que cela pourrait arriver à très
court terme. Mais si vous regardez 10, 20 ou 30 ans
dans l’avenir, les conditions pourraient être
telles que les économies du Canada et des États-Unis
seront tellement intégrées […]
que, dans ces circonstances, on ne pourrait pas éliminer
cette possibilité. » (2)
Les opposants
William Robson et David Laidler, respectivement premier
vice-président-directeur de la recherche et
chargé
de recherche invité à l’Institut
C.D. Howe, croient qu'«
une union monétaire requiert une plus grande
intégration économique et une coopération
politique plus large entre le Canada et les États-Unis.
Une telle situation – si elle se produit –
pourrait un jour plaider en faveur de l’union
monétaire en Amérique du Nord, mais
tant que cette possibilité ne deviendra pas
réalité,
les Canadiens seront mieux servis par le régime
monétaire actuel. » (3)
L’économiste en chef adjoint de la Financière
Banque Nationale Stéfane Marion estime, lui aussi,
qu’il est préférable, pour le moment,
de conserver le régime de taux de change flottant
: « Le Canada perdra un
important instrument d’intervention économique
en n’ayant plus le contrôle de sa politique
monétaire. Je crois que pour l’économie
et les consommateurs canadiens, il est plus important
de conserver cet élément de flexibilité. »
Stéfane
Marion nous dit pourquoi il croit que la dollarisation
n'est pas souhaitable.
Un point de vue que partage son collègue François
Dupuis de Desjardins, qui souligne qu’il y a actuellement
plus d’inconvénients (perte de souveraineté
en matière de politique monétaire) que
d’avantages à la dollarisation. M. Dupuis
croit qu’il y aurait un déséquilibre
entre le poids des États-Unis et celui du Canada
dans les éventuelles décisions concernant
l’établissement de la politique monétaire
commune : « La Banque centrale
américaine se ficherait un peu du Canada dans
l’établissement de sa politique monétaire.
»
En d’autres termes, ce sont les intérêts
des Américains, dont l’économie
pèserait pour 92 % contre 8 % pour le Canada
dans ce nouvel espace monétaire, qui l’emporteraient
advenant une mésentente sur la direction à prendre
dans l’établissement des taux d’intérêt.
Mathieu Arès, professeur d’économie
politique à l’Université de Montréal,
fait cette mise en garde : «
La dollarisation n’est pas une panacée.
Les pays dollarisés perdent un important symbole
national […] ils perdent aussi leurs droits
de seigneuriage liés à l’émission
d’une monnaie, droits qu’on évalue
à plus ou moins 1 % du PIB. » (4)
M. Arès ajoute que la situation au Canada ne
peut se comparer à celle des pays d’Amérique
latine qui ont adopté le dollar américain
comme mesure extrême pour faire face à de
graves désordres économiques.
Il cite l’exemple de l’Équateur
et du Salvador, qui ont adopté le dollar américain
pour diminuer une inflation galopante, contrer une fuite
de capitaux et rétablir la crédibilité
macro-économique de leur pays : «
Au Canada, il n’y pas d’urgence. L’utilisation
du dollar américain dans les transactions courantes
demeure l’exception […] et il est facile
d’emprunter à long terme. »
L’exemple de l’euro
L’adoption
de l’euro a donné naissance à une
vaste zone d’intégration économique
et monétaire dont le PIB atteignait près
de 9 milliards de dollars en 2001, comparativement à 11
milliards pour les États-Unis.
La mise en place de ce nouvel espace économique
en Europe a également contribué à relancer
le débat sur la dollarisation et la création
d’une union monétaire entre les États-Unis
et le Canada (et peut-être le Mexique, membre
de l’Accord de libre-échange nord-américain).
Certains économistes favorisent d’ailleurs
une solution à mi-chemin entre la dollarisation
et le statu quo pour le Canada. Une solution qui s’inspirerait
justement de l’exemple européen.
L’économiste Richard G. Harris, professeur à l’Université Simon
Fraser à Vancouver, croit que « l'argument
en faveur d'une monnaie commune ou encore d’un
taux de change fixe est, du point de vue du Canada,
au moins aussi irrésistible que pour un membre
moyen de l'Union européenne ».
Dans un article paru dans La Revue canadienne de recherche
sur les politiques, il écrit : « la participation à une
union monétaire nord-américaine est parfaitement
logique pour le Canada, compte tenu des tendances de
plus en plus marquées à l'intégration économique
sur le continent et sur la planète ».
(5)
M. Harris ajoute : « La
meilleure solution de rechange à la dollarisation
serait une union monétaire nord-américaine
– l'équivalent de l'euro pour l'Amérique
du Nord. Dans le cas de l'euro, il s'agit d'une banque
centrale supranationale avec un conseil d'administration
dont certains membres proviennent des banques nationales
existantes. Donc, la Banque du Canada aurait son rôle
à jouer dans l'élaboration d'une politique
monétaire nord-américaine (au minimum
une voix sur quatorze) qui viendrait s'ajouter à
celles des 12 banques de la Réserve fédérale
américaine et à celle de la Banque centrale
du Mexique. » Mais l’ancien gouverneur
de la Banque du Canada, Gordon Thiessen, n’est
pas de cet avis.
En 1999, M. Thiessen déclarait devant le cercle
canadien d’Ottawa : « L’avènement
de l’euro est un remarquable exploit […]
l’union monétaire européenne ne
constitue toutefois pas un modèle qui se prête
au contexte nord-américain. » (6)
Il
rappelait qu’en Europe, l’union monétaire était
alors composée de trois grands pays de taille égale
et de huit autres de plus petite taille. Le principal
problème pour le Canada, disait-il, c’est
qu’il devra adopter la politique monétaire
des États-Unis et renoncer à sa politique
de taux de change flottant qui lui permet actuellement
d’amortir les chocs économiques.
L’économiste François Dupuis est
d’accord avec M. Thiessen. Il souligne que la
situation en Amérique est très différente
de ce qui existe sur le continent européen :
« En Europe, ce sont des
pays de zones économiques assez égales
qui se sont regroupés depuis 40 ans pour réaliser
une intégration économique et politique
qui a finalement abouti à une monnaie unique.
Tandis qu’ici, c’est complètement
différent. On est à côté
d’un géant, les États-Unis, qui
contrôle tout. Les Américains ne vont jamais
laisser aller leur souveraineté économique
et politique en faveur du Canada. »
L'ancien président de la Réserve fédérale,
Alan Greenspan, avait d’ailleurs lancé
cette mise en garde en 1999 au moment où plusieurs
pays d’Amérique latine se préparaient
à adopter le dollar américain : «
Notre politique monétaire est d’abord
et avant tout pour les États-Unis, nous ne
pouvons pas être une banque centrale à la
fois pour les États-Unis et pour les autres. »
(7)
Une affirmation qui laissait clairement entendre que
les États-Unis établiraient leur politique
monétaire en fonction des besoins de LEUR économie.
Il faut rappeler que pour instaurer une union monétaire
avec les États-Unis, il faudrait d’abord
que les États-Unis (et le Mexique) acceptent
de négocier cette union monétaire.
Pamela Starr, professeure au département de
relations internationales à l’institut
technologique autonome de Mexico, rappelle que dans
le cas d’une dollarisation, aucune négociation
n’est nécessaire pour adopter le dollar
américain. Un pays peut décider unilatéralement
de se dollariser.
Mme Starr précise: «
Les États-Unis ont toujours refusé de
négocier la dollarisation ou d’en faire
la promotion. Mais ils ne peuvent pas, théoriquement,
empêcher un pays de le faire. » (8)
Débat politique
La
dollarisation soulève non seulement un débat économique,
mais également politique.
L’abandon du dollar canadien au profit de la
devise américaine est considéré par
de nombreux fédéralistes comme une perte
de souveraineté canadienne inacceptable. L’identité nationale
est donc au cœur de ce débat.
En 2001-2002, au moment où la polémique
sur la dollarisation faisait de nouveau la une des
journaux, le premier ministre du Canada, Jean Chrétien,
a clairement rejeté cette idée, affirmant
que le pays avait besoin de la flexibilité du
régime actuel de taux de change flottant.
Pendant ce temps, les souverainistes comme le premier
ministre du Québec d’alors, Bernard Landry,
et le chef du Bloc québécois, Gilles
Duceppe, se portaient à la défense d’une
union monétaire en Amérique jugée
nécessaire et incontournable.
Certes, les deux parties défendent leur position
avec des arguments économiques, mais ces arguments
servent également leurs objectifs politiques
respectifs.
En prônant l’union monétaire, les
souverainistes enlèvent aux fédéralistes
un argument de taille dans l’éventualité de
la tenue d’un autre référendum
sur la souveraineté.
Jean Charest l’avait sûrement compris
lorsqu’il a déclaré lors de la
campagne référendaire de 1995, que les
souverainistes faisaient croire aux électeurs
qu'ils pourraient conserver le dollar canadien advenant
un oui. « C'est comme
une partie de cartes. Mais il n'y a qu'une seule carte
Canada. L'un des joueurs la tient, et l'autre bluffe.
» (9)
Or, l’adoption de la devise américaine
dans le cadre d’une union monétaire rendrait
caduc cet argument des fédéralistes,
et les souverainistes le savent très bien.
Avant d’être nommé ministre du
Revenu national par l'ancien premier ministre Paul
Martin, l’économiste
John McCallum avait déclaré
dans un texte publié dans Le Devoir en 2001:
« La dollarisation […]
est mauvaise à trois égards. Elle réduirait
la capacité du Canada de prendre des décisions
librement, elle nuirait à l’économie
canadienne et elle serait bénéfique
aux séparatistes québécois.
La question de la monnaie constitue un obstacle
de taille pour les
séparatistes puisque nous utilisons tous le
dollar canadien, mais elle n’est plus un problème
si l’ensemble de l’Amérique du
Nord utilise un dollar américain. » (10)
(1) COOPER, Sherry. The National
Post – Financial
Post, "Dollarization not dead yet", May 16,
2003
(2) Reuters, 12 mars 2003
(3) ROBSON, William et David LAIDLER. The Globe
and Mail, "Don’t tie down the loonie",
April 29, 2005, p. A27
(4) La Presse, 9 juin 2001, p. A-19
(5) La Revue canadienne de recherche sur les politiques,
vol. 1, no 1, printemps 2000, p. 93-96
(6) Allocution du gouverneur de la Banque du Canada
devant le Cercle canadien d’Ottawa, 20 janvier
1999.
(7) Le Devoir, AFP, 27 février 1999, p.C-5
(8) Le Devoir, « La Dollarisation en 10 questions»,
entrevue avec Pamela Starr, 7 avril 2001, p. A-1
(9) Le Devoir, « Charest dénonce le bluff
souverainiste », 12 octobre 1995, p. A-7
(10) McCallum, John. Le Devoir, « L’avenir
du huard : Abandonner le dollar canadien? Jamais! »,
12 septembre 2001, p. A-11
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