Journaliste: Sonia Duguay
9 mai 2006

 

 

 

LA DOLLARISATION

La dépréciation du dollar canadien remet régulièrement à l’ordre du jour la polémique sur la dollarisation, c'est-à-dire l’adoption par le Canada du dollar américain. Le redressement spectaculaire de notre huard face au billet vert clôt cependant ce débat, du moins pour l’instant.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, en 2002, la question de l’adoption du dollar américain faisait la une de tous les journaux. Notre pauvre huard poursuivait alors son inexorable chute, au point de ne valoir qu’environ 62 ¢US. Puisque ce débat risque un jour ou l’autre de refaire surface, revenons sur les arguments des partisans et des opposants à la dollarisation.

Les partisans

Les partisans de la dollarisation font valoir que les variations prononcées des taux de change entraînent une instabilité qui n’est pas souhaitable. Ces mouvements brusques de valeur de notre monnaie empêchent notamment les entreprises de planifier leur structure de coûts, sans compter qu’ils entraînent des frais élevés de conversion de devises.

Ils font également valoir que les économies canadienne et américaine sont de plus en plus intégrées, et qu’il serait donc préférable de sceller cette intégration économique par une union monétaire en adoptant le dollar américain.

Enfin, ils rappellent que la dollarisation est déjà commencée dans le milieu des affaires, car plusieurs grandes entreprises comme Alcan, Bombardier ou Inco comptabilisent leurs états financiers en dollars américains.

L’économiste en chef de BMO Nesbitt Burns, Sherry Cooper, qui enfourche régulièrement ce cheval de bataille dans les journaux, croit que « la dollarisation est un enjeu que l’on doit envisager sur un horizon de 5 à 10 ans. » (1)

 

David Dodge


David Dodge, gouverneur de la Banque du Canada

Même le gouverneur de la Banque du Canada, David Dodge, n’a pas exclu la possibilité d’une union monétaire entre le Canada et les États-Unis, mais il l’entrevoit sur un horizon plus lointain, de 10 à 30 ans.

Le 12 mars 2003, M. Dodge déclarait à l’émission Business Today sur la chaîne de télévision britannique BBC : « Je ne crois pas que cela pourrait arriver à très court terme. Mais si vous regardez 10, 20 ou 30 ans dans l’avenir, les conditions pourraient être telles que les économies du Canada et des États-Unis seront tellement intégrées […] que, dans ces circonstances, on ne pourrait pas éliminer cette possibilité. » (2)

Les opposants

William Robson et David Laidler, respectivement premier vice-président-directeur de la recherche et chargé de recherche invité à l’Institut C.D. Howe, croient qu'« une union monétaire requiert une plus grande intégration économique et une coopération politique plus large entre le Canada et les États-Unis. Une telle situation – si elle se produit – pourrait un jour plaider en faveur de l’union monétaire en Amérique du Nord, mais tant que cette possibilité ne deviendra pas réalité, les Canadiens seront mieux servis par le régime monétaire actuel. » (3)

L’économiste en chef adjoint de la Financière Banque Nationale Stéfane Marion estime, lui aussi, qu’il est préférable, pour le moment, de conserver le régime de taux de change flottant : « Le Canada perdra un important instrument d’intervention économique en n’ayant plus le contrôle de sa politique monétaire. Je crois que pour l’économie et les consommateurs canadiens, il est plus important de conserver cet élément de flexibilité. »

Stéfane Marion nous dit pourquoi il croit que la dollarisation n'est pas souhaitable.

Un point de vue que partage son collègue François Dupuis de Desjardins, qui souligne qu’il y a actuellement plus d’inconvénients (perte de souveraineté en matière de politique monétaire) que d’avantages à la dollarisation. M. Dupuis croit qu’il y aurait un déséquilibre entre le poids des États-Unis et celui du Canada dans les éventuelles décisions concernant l’établissement de la politique monétaire commune : « La Banque centrale américaine se ficherait un peu du Canada dans l’établissement de sa politique monétaire. »

En d’autres termes, ce sont les intérêts des Américains, dont l’économie pèserait pour 92 % contre 8 % pour le Canada dans ce nouvel espace monétaire, qui l’emporteraient advenant une mésentente sur la direction à prendre dans l’établissement des taux d’intérêt.

Mathieu Arès, professeur d’économie politique à l’Université de Montréal, fait cette mise en garde : « La dollarisation n’est pas une panacée. Les pays dollarisés perdent un important symbole national […] ils perdent aussi leurs droits de seigneuriage liés à l’émission d’une monnaie, droits qu’on évalue à plus ou moins 1 % du PIB. » (4)

M. Arès ajoute que la situation au Canada ne peut se comparer à celle des pays d’Amérique latine qui ont adopté le dollar américain comme mesure extrême pour faire face à de graves désordres économiques.

Il cite l’exemple de l’Équateur et du Salvador, qui ont adopté le dollar américain pour diminuer une inflation galopante, contrer une fuite de capitaux et rétablir la crédibilité macro-économique de leur pays : « Au Canada, il n’y pas d’urgence. L’utilisation du dollar américain dans les transactions courantes demeure l’exception […] et il est facile d’emprunter à long terme. »

L’exemple de l’euro

L’adoption de l’euro a donné naissance à une vaste zone d’intégration économique et monétaire dont le PIB atteignait près de 9 milliards de dollars en 2001, comparativement à 11 milliards pour les États-Unis.

La mise en place de ce nouvel espace économique en Europe a également contribué à relancer le débat sur la dollarisation et la création d’une union monétaire entre les États-Unis et le Canada (et peut-être le Mexique, membre de l’Accord de libre-échange nord-américain).

Certains économistes favorisent d’ailleurs une solution à mi-chemin entre la dollarisation et le statu quo pour le Canada. Une solution qui s’inspirerait justement de l’exemple européen.

L’économiste Richard G. Harris, professeur à l’Université Simon Fraser à Vancouver, croit que « l'argument en faveur d'une monnaie commune ou encore d’un taux de change fixe est, du point de vue du Canada, au moins aussi irrésistible que pour un membre moyen de l'Union européenne ».


Dans un article paru dans La Revue canadienne de recherche sur les politiques, il écrit : « la participation à une union monétaire nord-américaine est parfaitement logique pour le Canada, compte tenu des tendances de plus en plus marquées à l'intégration économique sur le continent et sur la planète ». (5)

M. Harris ajoute : « La meilleure solution de rechange à la dollarisation serait une union monétaire nord-américaine – l'équivalent de l'euro pour l'Amérique du Nord. Dans le cas de l'euro, il s'agit d'une banque centrale supranationale avec un conseil d'administration dont certains membres proviennent des banques nationales existantes. Donc, la Banque du Canada aurait son rôle à jouer dans l'élaboration d'une politique monétaire nord-américaine (au minimum une voix sur quatorze) qui viendrait s'ajouter à celles des 12 banques de la Réserve fédérale américaine et à celle de la Banque centrale du Mexique. » Mais l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, Gordon Thiessen, n’est pas de cet avis.

En 1999, M. Thiessen déclarait devant le cercle canadien d’Ottawa : « L’avènement de l’euro est un remarquable exploit […] l’union monétaire européenne ne constitue toutefois pas un modèle qui se prête au contexte nord-américain. » (6)

Il rappelait qu’en Europe, l’union monétaire était alors composée de trois grands pays de taille égale et de huit autres de plus petite taille. Le principal problème pour le Canada, disait-il, c’est qu’il devra adopter la politique monétaire des États-Unis et renoncer à sa politique de taux de change flottant qui lui permet actuellement d’amortir les chocs économiques.

L’économiste François Dupuis est d’accord avec M. Thiessen. Il souligne que la situation en Amérique est très différente de ce qui existe sur le continent européen : « En Europe, ce sont des pays de zones économiques assez égales qui se sont regroupés depuis 40 ans pour réaliser une intégration économique et politique qui a finalement abouti à une monnaie unique. Tandis qu’ici, c’est complètement différent. On est à côté d’un géant, les États-Unis, qui contrôle tout. Les Américains ne vont jamais laisser aller leur souveraineté économique et politique en faveur du Canada. »

L'ancien président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, avait d’ailleurs lancé cette mise en garde en 1999 au moment où plusieurs pays d’Amérique latine se préparaient à adopter le dollar américain : « Notre politique monétaire est d’abord et avant tout pour les États-Unis, nous ne pouvons pas être une banque centrale à la fois pour les États-Unis et pour les autres. » (7)

Une affirmation qui laissait clairement entendre que les États-Unis établiraient leur politique monétaire en fonction des besoins de LEUR économie.

Il faut rappeler que pour instaurer une union monétaire avec les États-Unis, il faudrait d’abord que les États-Unis (et le Mexique) acceptent de négocier cette union monétaire.

Pamela Starr, professeure au département de relations internationales à l’institut technologique autonome de Mexico, rappelle que dans le cas d’une dollarisation, aucune négociation n’est nécessaire pour adopter le dollar américain. Un pays peut décider unilatéralement de se dollariser.

Mme Starr précise: « Les États-Unis ont toujours refusé de négocier la dollarisation ou d’en faire la promotion. Mais ils ne peuvent pas, théoriquement, empêcher un pays de le faire. » (8)

Débat politique

La dollarisation soulève non seulement un débat économique, mais également politique.

L’abandon du dollar canadien au profit de la devise américaine est considéré par de nombreux fédéralistes comme une perte de souveraineté canadienne inacceptable. L’identité nationale est donc au cœur de ce débat.

En 2001-2002, au moment où la polémique sur la dollarisation faisait de nouveau la une des journaux, le premier ministre du Canada, Jean Chrétien, a clairement rejeté cette idée, affirmant que le pays avait besoin de la flexibilité du régime actuel de taux de change flottant.

Pendant ce temps, les souverainistes comme le premier ministre du Québec d’alors, Bernard Landry, et le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, se portaient à la défense d’une union monétaire en Amérique jugée nécessaire et incontournable.

Certes, les deux parties défendent leur position avec des arguments économiques, mais ces arguments servent également leurs objectifs politiques respectifs.

En prônant l’union monétaire, les souverainistes enlèvent aux fédéralistes un argument de taille dans l’éventualité de la tenue d’un autre référendum sur la souveraineté.

Jean Charest l’avait sûrement compris lorsqu’il a déclaré lors de la campagne référendaire de 1995, que les souverainistes faisaient croire aux électeurs qu'ils pourraient conserver le dollar canadien advenant un oui. « C'est comme une partie de cartes. Mais il n'y a qu'une seule carte Canada. L'un des joueurs la tient, et l'autre bluffe. » (9)

Or, l’adoption de la devise américaine dans le cadre d’une union monétaire rendrait caduc cet argument des fédéralistes, et les souverainistes le savent très bien.

Avant d’être nommé ministre du Revenu national par l'ancien premier ministre Paul Martin, l’économiste John McCallum avait déclaré dans un texte publié dans Le Devoir en 2001: « La dollarisation […] est mauvaise à trois égards. Elle réduirait la capacité du Canada de prendre des décisions librement, elle nuirait à l’économie canadienne et elle serait bénéfique aux séparatistes québécois. La question de la monnaie constitue un obstacle de taille pour les séparatistes puisque nous utilisons tous le dollar canadien, mais elle n’est plus un problème si l’ensemble de l’Amérique du Nord utilise un dollar américain. » (10)

(1) COOPER, Sherry. The National PostFinancial Post, "Dollarization not dead yet", May 16, 2003
(2) Reuters, 12 mars 2003
(3) ROBSON, William et David LAIDLER. The Globe and Mail, "Don’t tie down the loonie", April 29, 2005, p. A27
(4) La Presse, 9 juin 2001, p. A-19
(5) La Revue canadienne de recherche sur les politiques, vol. 1, no 1, printemps 2000, p. 93-96
(6) Allocution du gouverneur de la Banque du Canada devant le Cercle canadien d’Ottawa, 20 janvier 1999.
(7) Le Devoir, AFP, 27 février 1999, p.C-5
(8) Le Devoir, « La Dollarisation en 10 questions», entrevue avec Pamela Starr, 7 avril 2001, p. A-1
(9) Le Devoir, « Charest dénonce le bluff souverainiste », 12 octobre 1995, p. A-7
(10) McCallum, John. Le Devoir, « L’avenir du huard : Abandonner le dollar canadien? Jamais! », 12 septembre 2001, p. A-11