Journaliste: Sonia Duguay
9 mai 2006

 

 

 

LES CONSÉQUENCES

Sur le champ de bataille, les entreprises exportatrices sont les premières au front lorsque le dollar s’apprécie par rapport au dollar américain.

85 % de nos exportations aboutissent aux États-Unis. Lorsque le dollar canadien s’apprécie face au billet vert, les produits des manufacturiers canadiens exportés aux États-Unis sont plus coûteux pour les Américains. Ils deviennent ainsi moins compétitifs face à ceux de nos concurrents.

Les exportateurs souffrent

L’ascension très rapide du dollar canadien a laissé très peu de temps à nos entreprises pour s’adapter. Plusieurs d’entre elles ont dû sabrer leurs coûts pour maintenir leur rentabilité et comprimer leurs marges de profits pour conserver leurs parts de marché aux États-Unis.

L’industrie forestière qui exporte beaucoup au sud de la frontière a été particulièrement touchée.

Pourquoi a-t-elle été frappée plus sévèrement que les autres? Parce que l’appréciation du dollar canadien s’est ajoutée à d’autres facteurs qui pesaient déjà sur sa rentabilité. La baisse de la demande de papier journal avait notamment créé une surcapacité de production dans l’industrie, ce qui a contribué à faire chuter les prix.

De plus, l’imposition de droits compensatoires sur les exportations de bois d’œuvre aux États-Unis a coûté très cher aux producteurs. L’envolée du dollar canadien a donc donné le coup de grâce à l’industrie forestière.

Domtar, Tembec et Abitibi Consolidated ont dû s’engager dans de profondes restructurations qui ont mené à la fermeture de nombreuses usines et scieries en 2004 et 2005.

Autre victime de l’appréciation du huard : l’industrie de la fabrication de meubles, qui avait déjà du mal à composer avec la concurrence féroce de la Chine où les coûts de main d’œuvre sont extrêmement bas.

Difficile de concurrencer un pays comme la Chine où le salaire moyen est de 50 ¢ l’heure. Si, en plus, le dollar canadien s’apprécie de 45 % et qu’il rend nos produits beaucoup plus chers pour les Américains qui les achètent, cela peut réduire à néant la rentabilité.

Le fabricant de meubles Shermag de Sherbrooke a ainsi été contraint, en 2005, de fermer une de ses usines du Québec située à Scotstown. Shermag a également transféré une partie de sa production de meubles en Chine dans l’espoir de réduire ses coûts.

Le Québec et l’Ontario sont les plus touchés par les pertes d’emplois dans le secteur manufacturier, car c’est dans ces deux provinces qu’est concentrée l’industrie manufacturière au pays.

Selon Marc Pinsonneault, économiste principal à la Financière Banque Nationale cela explique pourquoi le Québec a connu une croissance économique moins élevée que la moyenne nationale.

Comme on le voit sur ce graphique, lorsque le dollar canadien s’apprécie les pertes d’emplois dans le secteur manufacturier s’accélèrent au cours des 24 mois suivants. La forte appréciation du huard en 2006 laisse donc croire que l'emploi manufacturier continuera à décliner au pays.

Entre les mois de mai 2004 et d’avril 2006, le secteur manufacturier a perdu environ 156 000 emplois au pays. C’est énorme. Mais M. Pinsonneault rappelle qu’au même moment, l’économie canadienne a réussi à générer 623 000 emplois dans d’autres secteurs, comme celui des services.

Rappelons que l’industrie manufacturière ne représente plus que 17 % de notre économie alors que les services comptent pour près de 70 %.

Malgré les pertes d’emplois dans le secteur manufacturier, l’économie canadienne a connu une croissance soutenue. La création d’emploi dans des secteurs comme la construction, le commerce et l’éducation a permis d’abaisser le taux de chômage à 6,3 % en mars 2006, son plus bas niveau depuis 1974.

Le côté positif

Sans vouloir minimiser les coûts de l’appréciation du dollar pour l’industrie manufacturière, il faut en souligner les côtés positifs. Au premier chef, l’envolée du huard réduit le coût d’achat de la machinerie fabriquée aux États-Unis.

Les manufacturiers canadiens en ont donc profité pour acheter des équipements et pour moderniser leurs usines afin d’améliorer leur productivité et, par le fait même, leur compétitivité.

L’économiste François Dupuis rappelle que « le secteur manufacturier a augmenté sa productivité de 5,5 % entre le premier trimestre de 2004 et celui de 2005… Cela a été le secteur le plus productif avec celui des transports au Canada ».

Pendant le reste de l’année 2005, le Canada a continué d’améliorer sa productivité, y compris dans le secteur manufacturier.

Autre aspect positif qu’il ne faut pas négliger : l’appréciation du huard permet d’augmenter le niveau de vie des consommateurs canadiens, car les biens importés que l’on achète, comme les voitures et les meubles, coûtent moins cher.

Un dollar à 90 ¢US est-il soutenable?

Depuis 2002, les manufacturiers ont réussi tant bien que mal à s’adapter à l’appréciation rapide du dollar canadien en investissant massivement pour rester compétitifs face aux Américains. Mais en avril 2006, notre huard a franchi la barre des 90 ¢US. Les exportateurs pourront-ils encore tenir le coup passé ce seuil fatidique?

L’économiste Stéfane Marion croit que ce sera difficile. « Certains exportateurs qui sont dans des secteurs niches pourront rester concurrentiels, mais d'autres devront carrément revoir leur plan d’affaires. Il faut s’attendre à ce que la restructuration s’accentue si on passe les 90 ¢US et si on reste à ce niveau pour un bout de temps ».

Autrement dit, les mises à pied, les fermetures d’usines et le transfert de la production vers les pays asiatiques risquent de s’accélérer dans le secteur manufacturier.

L’économiste François Dupuis croit que « ceux qui n’ont pas encore écopé risquent maintenant d’être frappés de plein fouet, au fur et à mesure que l’on approche de la parité avec le dollar américain. Beaucoup d’entreprises manufacturières ne pourront pas suivre la cadence de la progression du dollar qui est trop rapide »