LES CONSÉQUENCES
Sur le champ de bataille, les entreprises
exportatrices sont les premières au front
lorsque le dollar s’apprécie par rapport
au dollar américain.
85 % de nos exportations
aboutissent aux États-Unis. Lorsque le dollar
canadien s’apprécie face au billet vert,
les produits des manufacturiers canadiens exportés
aux États-Unis sont plus coûteux pour
les Américains. Ils deviennent ainsi moins
compétitifs face à ceux de nos concurrents.
Les exportateurs souffrent
L’ascension
très rapide du dollar canadien
a laissé très peu de temps à nos
entreprises pour s’adapter. Plusieurs d’entre
elles ont dû sabrer leurs coûts pour maintenir
leur rentabilité et comprimer leurs marges
de profits pour conserver leurs parts de marché aux États-Unis.
L’industrie
forestière qui exporte beaucoup au sud de la
frontière a été particulièrement
touchée.
Pourquoi a-t-elle été frappée
plus sévèrement que les autres? Parce
que l’appréciation du dollar canadien
s’est ajoutée à d’autres
facteurs qui pesaient déjà sur sa rentabilité.
La baisse de la demande de papier journal
avait notamment créé une surcapacité de
production dans l’industrie, ce qui a contribué
à faire chuter les prix.
De plus, l’imposition
de droits compensatoires sur les exportations de bois
d’œuvre aux États-Unis a coûté très
cher aux producteurs. L’envolée du dollar
canadien a donc donné le coup de grâce à l’industrie
forestière.
Domtar, Tembec et Abitibi Consolidated ont dû s’engager
dans de profondes restructurations qui ont mené à la
fermeture de nombreuses usines et scieries en 2004
et 2005.
Autre victime de l’appréciation du huard
: l’industrie de la fabrication de meubles, qui
avait déjà du mal à composer avec
la concurrence féroce de la Chine où les
coûts de main d’œuvre sont extrêmement
bas.
Difficile de concurrencer un pays comme la Chine
où le salaire moyen est de 50 ¢ l’heure.
Si, en plus, le dollar canadien s’apprécie
de 45 % et qu’il rend nos produits beaucoup plus
chers pour les Américains qui les achètent,
cela peut réduire à néant la rentabilité. Le fabricant de meubles Shermag de Sherbrooke a ainsi été contraint,
en 2005, de fermer une de ses usines du Québec
située à Scotstown. Shermag a également
transféré une partie de sa production
de meubles en Chine dans l’espoir de réduire
ses coûts.
Le
Québec et l’Ontario sont les plus touchés
par les pertes d’emplois dans le secteur manufacturier,
car c’est dans ces deux provinces qu’est
concentrée l’industrie manufacturière
au pays.
Selon Marc Pinsonneault, économiste
principal à la Financière Banque Nationale
cela explique pourquoi le Québec a connu une
croissance économique moins élevée
que la moyenne nationale. Comme on le voit sur ce graphique, lorsque le dollar
canadien s’apprécie les pertes d’emplois
dans le secteur manufacturier s’accélèrent
au cours des 24 mois suivants. La forte appréciation
du huard en 2006 laisse donc croire que l'emploi manufacturier
continuera à décliner au pays.

Entre les mois de mai 2004 et d’avril 2006,
le secteur manufacturier a perdu environ 156 000 emplois
au pays. C’est énorme. Mais M. Pinsonneault
rappelle qu’au même moment, l’économie
canadienne a réussi à générer
623 000 emplois dans d’autres secteurs, comme
celui des services.
Rappelons que l’industrie
manufacturière ne représente plus que
17 % de notre économie alors que les services
comptent pour près de 70 %.
Malgré les pertes d’emplois dans le secteur
manufacturier, l’économie canadienne a
connu une croissance soutenue. La création d’emploi
dans des secteurs comme la construction, le commerce
et l’éducation a permis d’abaisser
le taux de chômage à 6,3 % en mars 2006,
son plus bas niveau depuis 1974.
Le côté positif
Sans
vouloir minimiser les coûts de l’appréciation
du dollar pour l’industrie manufacturière,
il faut en souligner les côtés
positifs. Au premier chef, l’envolée du
huard réduit le coût d’achat de
la machinerie fabriquée aux États-Unis.
Les manufacturiers canadiens en ont donc profité pour
acheter des équipements et pour moderniser leurs
usines afin d’améliorer leur productivité et,
par le fait même, leur compétitivité.
L’économiste François Dupuis rappelle
que «
le secteur manufacturier a augmenté sa productivité
de 5,5 % entre le premier trimestre de 2004 et celui
de 2005… Cela a été le secteur
le plus productif avec celui des transports au Canada ».
Pendant le reste de l’année 2005,
le Canada a continué d’améliorer
sa productivité, y compris dans le secteur manufacturier.
Autre aspect positif qu’il ne faut pas négliger
: l’appréciation du huard permet d’augmenter
le niveau de vie des consommateurs canadiens, car les
biens importés que l’on achète,
comme les voitures et les meubles, coûtent moins
cher.
Un dollar à 90 ¢US est-il soutenable?
Depuis 2002, les manufacturiers ont réussi
tant bien que mal à s’adapter à l’appréciation
rapide du dollar canadien en investissant massivement
pour rester compétitifs face aux Américains.
Mais en avril 2006, notre huard a franchi la barre
des 90 ¢US. Les exportateurs pourront-ils encore tenir
le coup passé ce seuil fatidique?
L’économiste Stéfane
Marion croit que ce sera difficile. « Certains
exportateurs qui sont dans des secteurs niches pourront
rester concurrentiels,
mais d'autres devront carrément revoir leur
plan d’affaires. Il faut s’attendre à ce
que la restructuration s’accentue si on passe
les 90 ¢US et si on reste à ce niveau
pour un bout de temps ».
Autrement dit, les mises à pied, les fermetures
d’usines et le transfert de la production vers
les pays asiatiques risquent de s’accélérer
dans le secteur manufacturier.
L’économiste François Dupuis croit
que « ceux qui n’ont pas encore écopé risquent
maintenant d’être frappés de plein
fouet, au fur et à mesure que l’on approche
de la parité avec le dollar américain.
Beaucoup d’entreprises manufacturières
ne pourront pas suivre la cadence de la progression
du dollar qui est trop rapide »
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