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JOURNALISTE : STÉPHANE
BORDELEAU
Juin 2002
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UNE HISTOIRE DE
GUERRES ET D'OCCUPATION
Après avoir connu
le règne des Moghols du XVIe au XVIIIe siècle, le Cachemire
redevient techniquement un État souverain, mais fortement soumis
à l'influence de la Couronne britannique, qui étend son empire sur
l'ensemble du sous-continent indien. En 1846, les autorités coloniales
britanniques
sèment la tempête au Cachemire en vendant littéralement le territoire
et sa population, majoritairement musulmane, à un chef de guerre
hindou, Gulab Singh, pour la somme de 7,5 millions de roupies.
La
vente du Cachemire est ensuite officialisée (traité d'Amritsar).
Dès lors, Gulab Singh se proclame « maharaja du Jammu
et Cachemire » et impose à la population locale, par
un règne particulièrement brutal, la culture et les préceptes religieux
de l'hindouisme. Le nouveau maharaja, complètement étranger à cette
région et à la foi musulmane, fait incendier les mosquées et exécuter
quiconque s'oppose à son règne ou aux préceptes de l'hindouisme.
En
1925, le maharaja Hari Singh succède à Gulab Singh et poursuit la
politique de son prédécesseur à l'égard de ses sujets musulmans,
qui constituent 94 % de la population du Cachemire. À partir
de 1931, les Cachemiris, excédés par la cruauté de leurs dirigeants,
commencent à démontrer ouvertement leur colère par des manifestations
que le maharaja réprime avec l'assentiment des Britanniques. Cette
répression conduit la population à se soulever contre le maharaja
Hari Singh, et divers mouvements de résistance voient le jour.
DISSOLUTION DE L'EMPIRE
BRITANNIQUE DES INDES
Au départ
du colonisateur britannique, un grand mouvement de frontières et
de luttes territoriales s'amorce alors entre l'Inde, qui hérite
de la plus grande partie du territoire, et les petits territoires
et royaumes indépendants qui défendent leur souveraineté. Ainsi,
au démantèlement de l'Empire, l'Inde, le Sri Lanka
et la Birmanie accèdent à l'indépendance alors que le Pakistan occidental
et le Pakistan oriental (futur Bangladesh) demeurent des dominions
liés à la Couronne britannique.
Création du Pakistan
La
création du Pakistan, en 1947, découle d'une
cinquantaine d'années de revendication des musulmans
du sous-continent indien,
auprès de la Couronne britannique, pour la création
d'un État musulman distinct de l'Inde. Ainsi, à
la dissolution de l'Empire des Indes,
les Britanniques créèrent, au grand déplaisir
des Indiens, un dominion musulman
constitué de deux territoires : le Pakistan occidental
(Pakistan actuel) et le Pakistan oriental (Bangladesh).
Les deux parties du Pakistan étant alors séparées
par une bande de 1600 kilomètres de territoire appartenant
à l'Inde.
Naissance
du Bangladesh
Les
relations entre hindous et musulmans étant à
l'époque déjà très tendues,
ce remaniement territorial engendra de nombreux massacres,
des famines et des épidémies qui firent près
de deux millions de victimes d'un bout à l'autre
du sous-continent indien. Le tout culminera en 1971, lors
d'une guerre indo-pakistanaise qui aboutira à l'indépendance
du Pakistan oriental, devenant peu après, sous les
bons offices de l'Inde, l'actuel Bangladesh.
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L'INDE ENVAHIT LE CACHEMIRE
En
1947, le combat s'engage entre les troupes du maharajaHari Singh
et des insurgés cachemiris, massivement soutenus par la population.
Les troupes royales sont rapidement débordées et le maharaja, qui
ne peut plus compter sur les Britanniques, occupés à liquider l'Empire
des Indes, doit fuir le Cachemire le 25 octobre 1947. Privé
de ses alliés britanniques, il sollicite le soutien militaire de
l'Inde pour retrouver son trône.
À
la demande du maharaja Hari Singh, le premier ministre de l'Inde,
Jawaharlâl Nehru, décide d'appuyer le monarque hindou tout en garantissant
aux Cachemiris, en novembre 1947, le droit à l'autodétermination
par la promesse d'un plébiscite national sur l'avenir du territoire.
Mais les Cachemiris ne sont pas dupes et pressentent la manœuvre.
Peu de temps après, l'armée indienne envahit le Cachemire et occupe
Srinagar. Une guerre acharnée s'engage aussitôt entre l'armée de
libération du Cachemire, soutenue par des miliciens pakistanais,
et les forces indiennes chargées, en principe, de rétablir le pouvoir
du maharaja Hari Singh. L'armée indienne bénéficie alors d'une supériorité
numérique et technique significative tandis que les Cachemiris n'ont
que l'appui de la population et une connaissance naturelle des régions
montagneuses comme meilleures armes. L'armée de libération réussit
tant bien que mal à reconquérir environ un tiers du territoire à
partir de l'Azad Kashmir.
Le
gouvernement indien réalise alors qu'il ne viendra pas facilement
à bout de cette guérilla soutenue par le Pakistan qui, via sa frontière
avec le Cachemire, soutient et arme les indépendantistes
musulmans. L'Inde transporte alors le conflit sur un autre terrain
et porte plainte, auprès du Conseil
de sécurité des Nations unies, contre le Pakistan, qu'elle accuse
d'engager ses propres troupes au Cachemire pour soutenir la guérilla.
Le Pakistan réplique que l'Inde tente d'aveugler les Cachemiris
avec des promesses d'autonomie, alors qu'elle projette en réalité
d'annexer le Cachemire et de rétablir le règne du maharaja Hari
Singh. Pris entre deux feux, le Conseil de sécurité refuse de faire
porter le blâme à l'un ou l'autre et tranche la question, en 1948,
en proposant un cessez-le-feu général au Cachemire, le retrait des
troupes étrangères du territoire et la tenue d'un référendum sur
l'indépendance du Cachemire sous la supervision de l'ONU. Consciente
d'un échec certain si un référendum sur l'indépendance était tenu
au Cachemire, l'Inde s'évertue, dans les mois suivants, à faire
échouer cette résolution sous divers prétextes.
LA CHINE PREND SA PART DU CACHEMIRE
En 1962, le gouvernement
chinois, dirigé par Mao Zedong, conteste la souveraineté indienne
au Cachemire sur une zone de 90 000 kilomètres carrés.
Au matin du 20 octobre, les troupes de l'armée populaire de
libération chinoise lancent une offensive et avancent de 18 kilomètres
à l'intérieur du Cachemire. L'Inde réplique aussitôt pour chasser
les Chinois. Des centaines de soldats indiens et chinois trouveront
la mort dans ces combats. Le 18 novembre 1962, la Chine se
retire, mais garde le contrôle de l'Aksaï-Chin, une zone de 47 735 kilomètres
carrés située à l'extrême est du Cachemire.
DEUXIÈME GUERRE INDO-PAKISTANAISE
En
1965, un conflit frontalier éclate entre l'armée indienne et l'armée
pakistanaise dans le Rann de Kutch, à l'extrême ouest du sous-continent
indien. À la fin de l'été, les combats s'étendent au Cachemire,
où de nombreux volontaires et mercenaires pakistanais de l'armée
de libération du Cachemire engagent le combat avec les forces indiennes
en présence. En guise de protestation, les États-Unis suspendent
leur aide financière au Pakistan, considéré comme responsable de
cette nouvelle escalade. Les Nations unies interviennent de nouveau
pour rétablir le cessez-le-feu.
Cette guerre de quelques
mois fera 5000 morts du côté indien contre 4000 dans les rangs
pakistanais. Peu après, l'Inde et le Pakistan s'engagent mutuellement,
sous les bons offices de l'URSS (déclaration de Tachkent), à renoncer
à toute action militaire l'un contre l'autre et à retirer leurs
troupes des zones de conflit.
CRÉATION DU BANGLADESH
En 1971, l'armée
indienne et l'armée pakistanaise s'affrontent de nouveau.
Cette fois, l'enjeu n'est pas le Cachemire mais le Pakistan oriental,
où un fort mouvement autonomiste (la ligue Awami), soutenu par les
Indiens, réclame l'indépendance de cette partie du Pakistan (à l'époque,
le Pakistan était composé de deux régions distinctes et relativement
éloignées l'une de l'autre : le Pakistan oriental, correspondant
au Bangladesh actuel, et le Pakistan occidental, correspondant au
Pakistan actuel).
Le
gouvernement pakistanais lance alors une violente répression contre
les indépendantistes, qui trouveront la mort par milliers. Mais
les indépendantistes résistent et proclament la République populaire
du Bangladesh. L'armée indienne, alliée à l'armée de libération
du Bengladesh, attaque les forces pakistanaises, qui capitulent
peu de temps après. Le Pakistan oriental est désormais chose du
passé. Bientôt, l'Inde, les pays du bloc de l'Est et la Grande-Bretagne
reconnaissent le nouvel État du Bangladesh. Isolé et vaincu, le
Pakistan se
retire du Commonwealth en signe de protestation.
L'ACCORD DE SIMLA
Pendant
la période qui suit la création du Bangladesh, la paix progresse
quelque peu au Cachemire. En 1972, l'Inde et le Pakistan s'entendent
(accord de Simla) sur l'établissement d'une ligne de cessez-le-feu
au Cachemire et sur la fin des affrontements dans cette région.
Cet accord doit, en principe, amener les deux nations à mettre un
terme aux opérations militaires au Cachemire et à favoriser la voie
diplomatique et les négociations pour régler les conflits potentiels.
LA GUERRE DES SOMMETS
Au
printemps 1999, tandis qu'un certain rapprochement s'amorce entre
l'Inde et le Pakistan, une petite armée composée de miliciens pakistanais
et d'indépendantistes cachemiris s'infiltre au Cachemire indien
et occupe plusieurs positions stratégiques dans les hautes montagnes
qui traversent la région. Des combats s'ensuivent. L'aviation indienne
entreprend des bombardements intensifs des positions rebelles, mais
constate rapidement que chaque kilomètre de terrain devra être repris
par les forces terrestres, appuyées par l'artillerie, car une connaissance
accrue du terrain et une bonne résistance à l'altitude avantagent
les miliciens.
Pendant
des semaines, l'aviation et l'artillerie indiennes maintiennent
les bombardements intensifs sur la région. Les troupes terrestres
indiennes peinent à reconquérir les positions que la guérilla occupe
sur plusieurs sommets stratégiques de la région. Parallèlement aux
combats, de timides efforts de paix s'amorcent entre l'Inde et le
Pakistan. Le président des États-Unis, Bill Clinton, intervient,
avec des résultats mitigés, pour relancer le dialogue entre les
deux nations. Lentement, les troupes indiennes redeviennent maîtres
des sommets, que la guérilla abandonne successivement.
Le 10 juillet 1999,
les deux pays s'entendent sur un retrait mutuel des hauteurs du
Cachemire. Dans les jours qui suivent, les combats se poursuivent
sporadiquement, tandis que la guérilla islamique évacue ses positions
à la demande du Pakistan, qui a subi les pressions de Washington.
Mais le problème reste entier et, quelques mois plus tard,
la tension est exacerbée par un attentat à la bombe dans un marché
de Srinagar; 17 personnes perdent la vie et une vingtaine d'autres
sont blessées.
ATTENTAT CONTRE LE PARLEMENT INDIEN
Le
13 décembre 2001, un commando suicide composé de cinq
hommes lourdement armés s'attaque au parlement indien, à
New Delhi. Armés de fusils d'assaut, de grenades et, pour
certains, de ceintures d'explosifs, les cinq hommes ont fait irruption
dans l'édifice du parlement, tuant neuf personnes alors que
plusieurs ministres et des centaines de parlementaires se trouvaient
sur les lieux.
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Le général Musharraf, homme
fort du régime pakistanais, affirme qu'aucun terroriste
ne transite par ses frontières.
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Miraculeusement, aucun d'eux
n'a été tué lors de l'attentat ou lors de la
riposte des forces de sécurité indiennes qui ont mis
peu de temps à cerner et abattre les quatre terroristes restant,
l'un d'eux s'étant sacrifié en actionnant sa ceinture
d'explosif pendant l'attaque.
Selon
New Delhi, un mouvement islamique indépendantiste basé
au Pakistan aurait revendiqué l'attentat. Bien que le gouvernement
pakistanais ait condamné cette attaque et nié toute
implication dans l'opération, le gouvernement indien persiste
à croire que le Pakistan accorde un soutien actif aux groupes
terroristes indépendantistes au Cachemire et en Inde.
Pour
le premier ministre indien, qui n'était pas au parlement
lors de l'attaque, ce geste est sans équivoque : « Ce
n'était pas seulement une attaque contre le bâtiment,
c'était un défi lancé à tout le pays.
Nous relevons le défi
»
Il
n'en fallait pas plus pour raviver l'hostilité entre l'Inde
et le Pakistan, qui recommencent à échanger des tirs
d'artillerie et d'armes légères le long de la ligne
de contrôle au Cachemire. Des dizaines de personnes périront
dans ces escarmouches. Alors que l'Inde et le Pakistan massent des
troupes à la frontière, plus de 100 000 civils sont
considérés en danger le long de la ligne de contrôle
du Cachemire. Près d'une trentaine de milliers d'entre eux
devront être déplacés. La guerre semble plus
que jamais imminente au Cachemire.
LE SOMMET DE KATMANDOU
En
janvier 2002, au Népal, c'est à l'occasion du Sommet
de l'Association des pays d'Asie du Sud pour la coopération
régionale (SAARC) que le premier
ministre indien, Atal Behari Vajpayee, et le président pakistanais,
Pervèz Musharraf, se sont rencontrés pour tenter de
désamorcer la situation et rétablir la paix au Cachemire.
N'ayant démontré ni l'un ni l'autre un grand intérêt
pour dialoguer sur le Cachemire, les deux chefs d'État se
sont tout de même serré la main à deux reprises,
mais sans plus.
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Qu'est-ce que La SAARC ?
Créée en 1985, la
SAARC regroupe l'Inde, le Pakistan, le Sri Lanka, le Népal,
le Bangladesh, le Bhoutan et les Maldives. Ce regroupement
régional représente un cinquième de la
population mondiale.
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Le nud du problème
réside dans le fait que New Delhi reproche aux Pakistanais
d'abriter deux groupes terroristes tenus pour responsables de l'attaque
suicide de décembre 2001 contre le parlement indien et de
ne pas faire assez pour lutter contre les groupes terroristes qui
s'attaquent à l'Inde à partir du Pakistan ou du Cachemire.
Bien qu'ayant reconnu certains efforts de lutte au terrorisme chez
son voisin pakistanais, l'Inde demeure malgré tout sceptique
et prête traverser à tout moment la ligne de contrôle
au Cachemire.
LA SPIRALE DE LA GUERRE
Dans
la période qui suivit l'attaque du parlement indien, le climat
continua dese détériorer
entre Islamabad et New Delhi. Les massacres religieux et les attentats
terroristes continuèrent de plus belle, poussant d'épisode
en épisode toujours un peu plus loin l'intégrisme
et la haine dans chaque camp.
Le 14
mai 2002, alors que le premier ministre indien, Atal Behari Vajpayee,
fait son arrivée dans la ville de Jammu, la capitale d'hiver
du Cachemire indien, trois militants cachemiris massacrent plusieurs
femmes et enfants de soldats indiens dans leur propre domicile,
démontrant ainsi aux militaires indiens, de la façon
la plus brutale, que leur présence dans la région
ne garantissait en rien la sécurité de leurs concitoyens
au Cachemire, pas même celle de leur propre famille.
MASSACRE, ASSASSINAT ET MISSILES
Le
leader politique de 70 ans et son garde du corps ont été
criblés de balles par deux assaillants alors qu'ils
assistaient à une cérémonie dans un cimetière
de Srinagar.
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Le 21 mai 2002,
Abdul Ghani Lone, un dirigeant séparatiste musulman, est
assassiné dans la ville de Srinagar lors d'une cérémonie
dans un cimetière. Les deux assaillants n'ont jamais été
identifiés. Connu comme un modéré, Abdul Ghani
Lone, 70 ans, était un dirigeant influent de l'Alliance Hurriyat,
une coalition d'une vingtaine de partis séparatistes musulmans.
L'homme, qui était devenu ces dernières années
l'une des figures de proue du séparatisme cachemiris, avait
été victime de plusieurs tentatives d'assassinat auparavant.
Survenant tout juste une semaine après le massacre de femmes
et d'enfants indiens par des militants cachemiris, cet assassinat,
en dépit des négations de l'Inde, avait toutes les
apparences d'une vengeance. Ce qui n'était rien pour calmer
le jeu dans la région.
Démonstration de force du Pakistan
Toujours
en mai 2002, pendant qu'à New Delhi et Islamabad on prétend
vouloir éviter la guerre, les démonstrations de force
vont bon train sur le terrain. Ainsi, ignorant les réprobations
de la communauté internationale, l'état-major pakistanais
procède à une série d'essais et de tirs de
missiles capables d'atteindre des objectifs situés à
plusieurs centaines de kilomètres à l'intérieur
du territoire indien. Les mots « guerre nucléaire »
sont définitivement ancrés dans la rhétorique
guerrière des deux nations. Bien qu'aucun des deux pays ne
projette d'utiliser l'arme nucléaire contre son voisin, chacun
se dit toutefois disposé à le faire, si la situation
l'exigeait.
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Selon le Pentagone, une
guerre nucléaire entre l'Inde et le Pakistan ferait,
dans sa première phase, au moins 12 millions de morts
et plus de 7 millions de blessés dans la région.
Source :
Jooneed Khan, La Presse, 1er juin 2002
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