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Journaliste: Henri Gaucher
Image d'Épinal du Vietnam: nature luxuriante, rizières
verdoyantes, calme poétique… Rien de tout cela à
Ho Chi Minh-Ville, anciennement Saigon. À ma sortie de l'aéroport,
j'ai sauté dans un taxi (ou j'ai plutôt été
happé par sa conductrice), et la course folle a commencé.
Durant la trentaine de minutes qu'a duré le trajet entre
l'aéroport et l'hôtel, nous avons été
entourés de dizaines de motos-scooters. Devant, derrière,
à gauche, à droite...
Voyant mon regard ahuri, mon chauffeur me lance, dans un anglais
approximatif, « Many people? ». Un peu nerveux
face à ce mouvement de foule qui, a priori, n'obéit
à aucune règle, je lui demande, espérant qu'elle
va me rassurer: « Est-ce qu'il y a des accidents? »
« Bien sûr, ose-t-elle répondre, des personnes
meurent parfois. » « Quoi? Je ne suis pas
Luc Chartrand, moi. Je n'ai pas eu de formation pour circuler sur
un champ de bataille! », me suis-je écrié
intérieurement. Comme toute bonne chose a une fin, je suis
arrivé à mon hôtel. Ce que j'appréhendais
depuis 15 minutes est devenu inévitable: il me fallait
quitter la forteresse métallique que constituait le taxi
contre ces fous du guidon.

Qu'on soit seul ou avec un ami ou plus, la moto reste
le principal moyen de transport.
Finalement, au bout d'une semaine d'observation de ce flux incessant,
j'ai fini par comprendre que ce qui, pour un novice, avait toutes
les allures du chaos obéissait en fait à une certaine
logique (toute relative). Si j'ai eu besoin de plusieurs jours pour
percevoir cette logique, en revanche, il m'a fallu moins d'une minute
dans la rue pour faire un autre constat: le respect des feux de
circulation n'est pas obligatoire.
En fait, ceux-ci sont plutôt là à titre indicatif.
Le rouge signifie que vous n'avez pas la priorité, mais non
que vous n'avez pas le droit d'essayer de traverser le carrefour!
Naturellement, ici, les tribunes publiques qu'on a entendues régulièrement
au Québec sur le virage à droite seraient totalement
incompréhensibles, car il va de soi que le feu rouge ne s'applique
pas à celui qui veut tourner à droite! Il est vrai
que l'apparition des feux en ville est encore très récente,
et tous les carrefours n’en sont pas équipés.
Le piéton est évidemment le plus vulnérable
dans cet enfer. Tous les guides touristiques que j'avais consultés
m'avaient d’ailleurs mis en garde, et les Occidentaux expatriés
me l'avaient confirmé: traverser la rue relève de
l'aventure. Certains guides y vont même d'un conseil: marcher
tout droit, en gardant la même allure. Après quelques
tentatives, ce conseil m'est rapidement apparu insuffisant, en particulier
sur les principales artères.

Retour à la maison en fin d'après-midi
Certes, la règle (cette fameuse logique) dit que les conducteurs
doivent faire attention à ce qui se trouve devant eux. Mais
sur une avenue, le piéton n'est qu'un élément
parmi d'autres (et certainement pas le plus impressionnant). J'ai
donc rapidement apporté mes propres modifications à
ce conseil: marcher droit, à une allure modeste, en regardant
attentivement vers la gauche, en marquant, si besoin, une pause.
Attention, toutefois, pas d'arrêt prolongé, car quelque
chose d'immobile dans ce flux dynamique peut être perturbant,
et alors on court à la catastrophe. Si cela vous semble relever
du bon sens, pensez que, pris dans l'action, on perd souvent toute
rationalité. On voit d'ailleurs assez souvent des touristes,
pris de panique, qui se mettent à courir... à leur
perte.
Personnellement, il m'a fallu une journée de pratique assidue
avant de maîtriser la technique. J'ai même traversé
mon premier gros carrefour en suivant docilement les pas d'une fillette
de 10 ans. Eh oui, on n'a pas tous les jours l'âme d'un
héros! Avec le temps, on gagne en assurance et on devient
plus audacieux: on se surprend alors à sélectionner
les croisements les plus imposants pour connaître une nouvelle
montée d'adrénaline. Ici, pas besoin de sauter d'un
pont, attaché à un élastique, pour connaître
des émotions fortes: traverser la rue suffit. Une fois franchi
l'obstacle, on se retourne, le sourire triomphant, la poitrine gonflée
d'orgueil. Et à l'instar de ces alpinistes qui ont gravi
l'Everest, je peux dire que j'ai traversé le rond-point du
marché Bên Thanh. Attention, toutefois, à l'excès
de confiance, car un pas trop rapide au moment du passage et c'est
la collision assurée. Et la déroute, naturellement!
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à Chroniques du bout du monde

Le cyclo-pousse
Le xich lô (prononcé cyclo),
ou cyclo-pousse, n'a plus la cote. Ce mélange de pousse-pousse
chinois et de bicyclette, inventé en France et envoyé
en Indochine française à la fin des années
30, a longtemps été le roi de la rue saigonaise.
Plus imposant que le vélo ordinaire avec son conducteur
haut perché, il était roi et maître. On faisait
appel à lui pour se déplacer à plusieurs,
pour transporter des marchandises ou tout simplement quand on
avait un long trajet à faire.
C'était avant... Avant l’arrivée
massive de la moto et de ce nouveau concurrent qu'est la moto-taxi.
Plus rapide (sous le soleil de Ho Chi Minh-Ville, la durée
du trajet est un facteur important) et souvent moins chère,
en quelques années, la moto-taxi a relégué
le cyclo au rang de vieillerie inutile. C'était aussi avant
que les autorités ne ferment certaines rues à la
circulation des cyclos. Encombrants, ceux-ci sont en effet de
plus en plus exclus des rues étroites ou fortement achalandées.

À vrai dire, ce n'est pas moi qui les regretterai.
Image du passé, le cyclo est aussi de la vieille école
en ce qui concerne les règles de circulation. Fréquemment,
on doit s'arrêter au milieu d'un carrefour, bien qu'on ait
la priorité, parce qu'un conducteur de cyclo n'a pas jugé
bon de respecter le feu rouge. De même, quand il veut changer
de voie, le conducteur de cyclo se contente souvent de mettre
le bras sur le côté, sans le moindre regard pour
les véhicules en arrière, vous obligeant parfois
à des écarts miraculeux.
Lent et partiellement interdit, le cyclo est aujourd'hui
surtout utilisé pour le transport de marchandises, qui
vont des légumes achetés au marché à
des armatures en fer de plusieurs mètres de long. Sans
compter les femmes âgées effrayées par les
intrépides conducteurs de moto-taxi, qui préfèrent
la nacelle confortable et douillette du cyclo. Témoin d'une
époque quasi révolue, le cyclo est aussi très
prisé par les touristes en mal d'authentique. Mais, si
certains conducteurs transportent fièrement ces passagers
fortunés dans un cyclo aux chromes rutilants, la majorité
d'entre eux semblent en aussi piteux état que leur engin.
On les voit au coin des rues en attente d'un client à transporter,
avant d'être eux-mêmes définitivement emportés
par le courant du développement économique qui s'accélère.
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