La Fondation Paul Gérin-Lajoie assure une formation de base à des talibés, de jeunes garçons qui étudient le Coran auprès d'un marabout, et à des enfants « en difficulté », c'est-à-dire qui n'ont pas accès à l'école. J'ai accompagné des responsables de cette organisation non gouvernementale canadienne lors d'une visite dans quelques villages sénégalais de la région de Saint-Louis.


Une rue du village de Médina Course

« Au Sénégal, les touristes aperçoivent ce qui est visible: les talibés, les enfants de la rue qui mendient. Ce qui est invisible, c'est la situation des filles », déplore Julie Grenier, responsable du volet éducatif des talibés offert par la Fondation Paul Gérin-Lajoie. « Dans les villages, il n'est pas rare qu'une famille envoie une fillette dans une grande ville comme Saint-Louis ou Dakar, dans l'espoir de la faire instruire. On l'envoie chez la sœur d'un ami ou chez « le petit cousin du frère de », poursuit la jeune femme. Très souvent, elles deviennent des bonnes et n'ont pas accès à l'éducation. »

Même si les garçons sont eux aussi touchés, les fillettes sont souvent les premières victimes de l'analphabétisme. Selon des données de 2003, la moitié des hommes de 15 ans et plus sont analphabètes. Une proportion qui grimpe à 70 % chez les femmes. Officiellement, le Sénégal rend l'instruction obligatoire pour tous les jeunes de 7 à 13 ans. Une loi qui se heurte à la réalité: certains villages n'ont même pas d'école. Pour pallier ce problème, la Fondation met sur pied des classes où les jeunes apprennent l'écriture, la lecture, le calcul et l'expression orale.

 

Des classes aux multiples visages

Premier arrêt de notre visite: N’Diabene Gandiole. Âgés de 7 à 14 ans, les talibés d'ici se font alphabétiser en français, mais, dans d'autres villages, l'enseignement se fait dans l'une ou l'autre des langues nationales, lorsque la langue officielle s'avère inutile dans leur milieu. À notre arrivée au village, une vingtaine de garçons accourent vers l'automobile. « Bonjour Toubab! Bonjour Toubab! », me crient-ils. « Blanche », en wolof. D'autres réclament des stylos à bille: « Madame, Madame, on veut du Bic. » Que des garçons, aucune fille. « Elles sont souvent dans les maisons, à vaquer aux tâches ménagères », explique Mme Grenier. La classe fait relâche aujourd'hui, à cause d'une « réunion importante » qui se déroule dans le daara, l'école coranique. La visite prendra tout de même fin sur une bonne note: leur enseignant nous apprend qu'une école sera construite. Les autres enfants du village pourront donc avoir accès à l'instruction. C'était cela, l'objet de la réunion.


Une hutte servant d'école

« Pas de doute, on est dans la brousse! », glisse Mme Grenier en route vers Wuro Gee. Dans ce village, pas de daara, mais une hutte où s'entassent quelque 50 filles et garçons, alphabétisés en langue peul. La hutte, de quelque 20 pieds carrés, est mal éclairée par la lumière naturelle. Le daara de N’Gayna dispose d'une hutte aussi sombre, mais un peu plus grande.

Situé dans une maison d'au moins huit pièces, dépourvues de meubles, le daara de N’Diolofene donne un choc. Leur ardoise sous le bras, les jeunes garçons - portant des T-shirts sales et déchirés, la plupart allant pieds nus- arrivent peu à peu dans la classe et s'assoient par terre, sur les nattes qu'ils ont apportées. Ils commencent a réviser leurs leçons, alors que tournoie autour d'eux une volée de mouches.
L'apparence de l'enseignante offre un contraste saisissant avec celle de ses élèves: tout de blanc vêtue, la chevelure voilée, elle se déplace sur le plancher de terre battue... en talons hauts! Sur son bureau sont déposés les cahiers des 36 élèves, dans lesquels on peut lire des notes sur 10 et des commentaires: passable, médiocre, très bien, assez bien, bien, mauvais...

Dix minutes me suffisent pour ressortir du daara avec une vingtaine de piqûres de puces sur les mollets. Les enfants, eux, vivent en permanence dans cet environnement. La responsable rédigera un rapport sur l'état des lieux.


Des enfants qui fréquentent la garderie

L'atmosphère à Médina Course est bien différente. On entre dans les quartiers de l'Association pour le mouvement humaniste de Saint-Louis. Ce regroupement de femmes a notamment mis sur pied un jardin d'enfants et deux classes d'alphabétisation en français (une pour les talibés et une autre, mixte). Ici aussi, le plancher est en terre, mais les élèves ont des pupitres.


Une classe de Médina Course où Julie Grenier faisait une visite

 


On arrive en pleine classe de calcul, donnée en français. Seuls 12 des 35 élèves sont présents: c'est bientôt la Korité, la fin du ramadan, et plusieurs élèves sont allés dans leur famille pour les célébrations. Aux questions de l'enseignante – elle aussi en talons hauts dans le sable - la majorité répond par des mains levées, des claquements de doigts et des « Madame, Madame! ». Les élèves, des apprentis artisans aux vêtements sales et des filles élégantes, dont quelques-unes sont voilées, disent tous trouver l'école « facile » et aimer « toutes les matières ».

 

S’adapter au milieu

Les classes supervisées par la Fondation Paul Gérin-Lajoie présentent des caractéristiques communes: dotées d'un tableau noir, de crayons, de craies, de cahiers et d'ardoises, fournis par la Fondation, elles comptent toutes au moins 30 élèves, débutent en octobre pour se poursuivre jusqu'en juin et sont dispensées neuf heures par semaine. Mais la diversité des endroits visités saute aux yeux. Les horaires des cours aussi sont variés. Il n'existe pas de structure fixe, puisque c'est la communauté qui met sur pied le projet.

« Le marabout ou le responsable de la communauté formule la demande d'ouverture de classes. On étudie le milieu, puis on choisit les centres qu'on retient », explique Mamadou Ly, coordonnateur du projet Alpha. « La personne qui a fait la demande doit participer: c'est le premier partenaire pour mener à bien notre programme », poursuit-il. C'est elle qui choisit l'enseignant, que l'ONG soumet d'abord à un test, forme, puis supervise.


Des élèves de Médina Course

Cette année, une seule classe de talibés de première année est venue s'ajouter aux sept classes de deuxième année déjà existantes. « Il faut créer l'équilibre entre le pourcentage de garçons et de jeunes filles qui ont accès à nos programmes. C’est ce qui nous a poussés à créer plus de classes dans les communautés rurales plutôt que de concentrer nos efforts sur l'enseignement aux talibés », explique M. Ly.

Le taux de réussite varie de 70 % à 80 % pour l'ensemble du programme, selon la Fondation. Pour des raisons budgétaires, le programme d'alphabétisation, qui s'adresse à des jeunes de 13 à 22 ans, ne dure que deux ans. Après, les jeunes, peuvent poursuivre la formation professionnelle destinée aux néo-alphabétisés.

Deux ans, c'est bien court, mais l'école traditionnelle n'arrive pas à instruire tous les enfants du Sénégal. « Même si le gouvernement ouvrait 2000 écoles, il n'y aurait pas plus d'enfants pour les fréquenter, notamment à cause du problème des cartes d'enregistrement, qui s'apparentent à nos certificats de naissance », juge Julie Grenier. De nombreux parents négligent de déclarer la naissance de leurs enfants, faute d'argent. Or, il est impossible d'inscrire son enfant à l'école sans cette carte. « Sans compter qu'il n'y a pas assez d'espace pour tous les enfants sénégalais dans les classes », conclut-elle. Les ONG sont donc assurées d'avoir du travail longtemps...

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