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Guztavo Guzman |
Guztavo Guzman a le sourire triste et le regard fatigué.
Sauf le temps d'une photo. Son domicile, c'est la rue. À
11 ans, il consacre ses soirées à écumer
les ordures pour en retirer le papier et le carton, qu'il revend
pour une poignée de pesos. Un revenu hebdomadaire de 10 pesos,
l’équivalent de 5 $. Comme des milliers d’Argentins,
ses parents ont perdu leur emploi, victimes de la crise économique
qui a suivi la dévaluation de la monnaie argentine, en janvier
2002. L’an dernier, Guztavo s’est ajouté aux
milliers de cartoneros (« cartonniers »)
de Buenos Aires.

Cristina Galban |
Cristina Galban, 20 ans, récolte de 8 à 10 pesos
par jour. Sans diplôme, elle dit que c'est sa seule option.
Elle habite avec sa mère, autrefois femme de ménage,
elle aussi cartonero.
Avant, ils étaient ouvriers de la construction, employés
d'usine, cuisiniers ou femmes de ménage, pour la plupart.
La crise a fait d'eux des recycleurs informels. Armés de
paniers d'épicerie, de chariots ou de sacs de jute, ils arpentent
chaque soir les rues de la capitale avant la collecte des ordures,
à la recherche d'un butin fait de plastique, de verre, de
boîtes de conserve, de canettes, de journaux ou de boîtes.
Quelques
chiffres
– Population: 39,5 millions (juillet
2005)
– Population sous le seuil de pauvreté:
44,3 % (juin 2004)
– Taux de chômage: 14,8 % (2004) |
« La crise économique a radicalement changé
le paysage urbain. Le nombre des cartoneros s'est multiplié
de façon scandaleuse et un commerce informel s'est mis en
place », observe Gabriel Fajn, doyen à la chaire
de sociologie de l'université de Buenos Aires et auteur d'une
étude sur les cartoneros réalisée en
2002. Le phénomène existait avant, mais le nombre
de personnes visées aurait décuplé avec la
crise. La Ville de Buenos Aires estime à 10 000 le nombre
de cartoneros dans la capitale, un chiffre prudent. « Il
serait plus juste d'évaluer leur nombre à 100 000
pour la région du grand Buenos Aires », avance
M. Fajn, un chiffre tenant compte des cartoneros originaires
des banlieues, qui envahissent les rues de la capitale à
la tombée de la nuit.

Maria Lena, sur l'avenue
piétonnière Florida |
Parmi eux, Maria Lena et sa fille de 14 ans, Viviana. Tous
les jours, elles partent de Grand Bourg, en périphérie,
pour un revenu d'à peine 10 à 20 pesos par jour.
« Pour ceux qui n'ont rien, c'est déjà
beaucoup, laisse tomber la femme de 46 ans. De toute façon,
je n'ai pas le choix: je n'ai pas de diplôme, pas de compétences.
Je le fais pour que ma fille de 17 ans aille à l’école. »
Une fois par semaine, elle apporte les matières recueillies
à l'un des nombreux entrepreneurs qui disposent des fonds
nécessaires pour posséder des camions et des entrepôts.
Ces intermédiaires - des « capitalistes des ordures »,
commente le sociologue Gabriel Fajn - les vendent à leur
tour à des entreprises de recyclage. En effet, après
la crise, un commerce informel de recyclage s'est rapidement mis
en place pour écouler le butin des cartoneros.
Un métier comme un autre?
Marcello Dejado travaillait dans une usine de pièces informatiques
avant de devenir cartonero, il y a six ans. Il blâme
l'ex-président Carlos Menem (1989-1999) pour son infortune.
Il faut dire que l'ancien dirigeant du pays a privatisé bon
nombre de sociétés d'État, réduit la
fonction publique et instauré la parité artificielle
du peso avec le dollar américain, une décision qui
a fini par se retourner contre l'Argentine.
Comme le pays affiche une certaine reprise, le jeune homme de 32 ans
pourrait désormais trouver un emploi, croit-il. Une option
qu'il choisit d'écarter, satisfait de ses 15 ou 20 pesos
quotidiens. « Les entreprises paient deux fois rien maintenant.
C'est de l'exploitation, juge-t-il. Je fais autant en cinq heures
que je ferais si je travaillais 12 heures par jour dans une usine.
J'aime encore mieux rester cartonero, même si je n’aime
pas ça et si je ne peux jamais prendre de vacances »,
explique-t-il.

Ramon Silva |
Ramon Silva, père de deux enfants, travaille neuf heures
par jour. Ancien peintre en bâtiment qui gagnait 200 pesos
par semaine, il perçoit les choses différemment. Ce
quadragénaire de la banlieue d'Avellaneda est devenu cartonero
lorsqu'il a perdu son emploi, mais a cessé dès que
l'occasion s'est présentée, après quatre ans.
Depuis 2004, il travaille à la coopérative La Toma
del Sur.

Coopérative
La Toma del Sur |
Paradoxalement, la coopérative La Toma del Sur squatte une
ancienne usine de fabrication de carton, abandonnée lors
de la crise économique. L'association de 15 membres
achète les matériaux recyclables à des cartoneros,
puis les trie pour les vendre à des entreprises de recyclage.
Rémunéré 10 pesos par jour – deux
à trois fois moins que ce qu'il touchait comme cartonero
-, Ramon Silva préfère tout de même cette
option. « Aujourd'hui, j'ai un vrai job, confie-t-il.
J'aime mieux travailler dans un lieu fixe, avec des compagnons de
travail. On n'est plus tout seuls, ici, on peut compter sur la force
de tous. »
« Les chômeurs n'ont pas seulement perdu leur
emploi: le travail confère une identité professionnelle
et permet de créer des liens sociaux, souligne Gabriel Fajn.
Les cartoneros subissent de plus le jugement des autres et
sont victimes d'exclusion sociale, poursuit-il. C'est un travail
dénigrant: eux-mêmes ont une vision négative
de ce qu'ils font pour survivre. »
Le milieu de la rue est en outre propice à la violence.
« Il y a des jeunes délinquants, des voleurs ou
d'autres cartoneros qui se battent pour leur territoire »,
confirme Ramon Silva.
Le commerce des déchets
Il aura fallu une crise sociale et économique pour que la
capitale argentine vire au vert. Selon la Ville de Buenos Aires,
les cartoneros récupèrent 900 tonnes de
résidus recyclables par semaine. « Maintenant,
il y a des gens qui trient eux-mêmes leurs déchets »,
remarque Marcello Dejado. Mais la situation dérange, notamment
les entreprises de ramassage des ordures, payées à
la tonne de déchets ramassés.
Venant à la rescousse des entreprises, le candidat défait
Mauricio Macri, un riche homme d'affaires proche de l'ancien président
Menem, a même traité les cartoneros de « voleurs »
lorsqu'il s'est présenté aux élections pour
diriger la capitale, en 2003.

Alberto Paria |
Alberto Paria, 49 ans, travaille le jour comme employé
de stationnement et le soir comme cartonero, une activité
qu'il mène depuis 20 ans et qui lui donne entre 20 et
40 pesos par jour. « Avec la compétition,
c'est plus difficile. Dans mon secteur, on doit être trois
plus qu'avant. »
Il a fallu attendre mai 2003 pour que la Ville de Buenos Aires reconnaisse
par une loi l'activité des « récupérateurs
urbains », jusqu'alors interdite. Même si la Ville
fournit le matériel et la formation, seuls 9000 d'entre eux
se sont inscrits au registre. Certains cartoneros n'y voient
qu'un mécanisme des dirigeants pour les obliger à
traiter avec certaines entreprises et pour leur faire payer des
impôts...
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