| Après avoir couvert le référendum
du 15 octobre en Irak, qui a plébiscité Saddam Hussein,
le correspondant de la télévision de Radio-Canada
à Londres, Don Murray, s’est rendu dans le sud-est
de la Turquie, région à forte concentration de population
kurde. Don y a séjourné une semaine, pour préparer
un reportage qui a été diffusé au Point. À
son retour, il nous a fait parvenir ce texte sur l’histoire
et le destin tragique du peuple kurde.
 |
Londres, 3 janvier 2003 —
Diyarbakir. Vous avez entendu parler? Probablement pas. Et pourtant,
Diyarbakir est une ville ancienne, une ville-clé dans un
monde qui autrefois était florissant. La ville est entourée
de murs de basalte, noirs et immenses. Ils remontent à l’époque
byzantine avant l’arrivée et la conquête des
musulmans. Pendant des siècles ces murs ont abrité
des caravanes de chameaux. Diyarbakir était un maillon dans
la chaîne commerciale qui reliait Istanbul, capitale de l’empire
ottoman, aux autres grands centres commerciaux de son empire : Bagdad
et Damas. Les caravanes ont disparu, remplacées par des légions
de chômeurs, des centaines d’hommes qu’on rencontre
à presque chaque coin de rue. Debout, ils attendent du travail.
Ils attendent pendant des journées, pendant des semaines
entières parce qu’il y a très peu de travail.
Du centre commercial important d’un empire, Diyarbakir est
devenue une ville provinciale poussiéreuse du sud-est de
la Turquie, au milieu d’une région dévastée
par deux guerres récentes.
 |
Les habitants de Diyarbakir sont des Kurdes.
En Turquie, il y a au moins douze millions de Kurdes, la plupart
vivant dans cette région du sud-est. Il y en a plusieurs
millions d’autres, vivant en Irak du nord, en Syrie et en
Iran. C’est là la tragédie des Kurdes. Le destin
de ce peuple musulman mais non arabe a été de vivre
au carrefour de différents empires, et d’être
dispersé et subjugué en conséquence.
Les défaites récentes subies par
les Kurdes ont été cuisantes. À deux reprises,
en 1976 et en 1991, encouragés par les Américains,
les Kurdes en Irak du nord se sont soulevés contre le régime
de Saddam Hussein. À chaque occasion les Américains
les ont lâchés. Saddam a riposté en massacrant
des dizaines de milliers de personnes. Hantés peut-être
par le remords, les Américains ont créé ce
qu’on appelle une « zone d’exclusion aérienne »
au nord du pays, patrouillée par leurs avions de chasse.
Dans cette enclave protégée, les Kurdes ont, pour
la première fois, goûté aux plaisirs de l’autonomie
politique et économique.
La loi de l'Ataturk

Le Mausolée de l'Ataturk à Ankara |
Leurs cousins en Turquie du sud-est ont connu
un destin beaucoup plus amer. Depuis la création de la Turquie
moderne par Ataturk en 1923, ils ont été privés
de tout statut particulier politique ou linguistique. Le but proclamé
d’Ataturk était de faire de chaque citoyen un Turc.
Donc, tout le monde allait à l’école en turc,
il n’y avait pas d’émissions à la télévision
ou à la radio en kurde. Le nombre exact de Kurdes en Turquie
n’est pas connu parce que le recensement ne donne pas l’origine
ethnique des citoyens du pays. Jusqu’en 1991, même le
fait de parler kurde dans la rue était illégal.
Le résultat fut une explosion. Au milieu
des années 80, le PKK, moitié parti politique kurde-moitié
mouvement armé, a lancé une guérilla contre
le régime turc. Son but n’était rien de moins
que l’établissement d’un État kurde indépendant.
La guerre contre les forces armées turques fut longue et
brutale. Le PKK a perdu. Le bilan est lourd: plus de 35 000 morts
au cours de quinze ans de combats et des centaines de milliers de
réfugiés intérieurs kurdes, victimes de la
politique de terre brûlée pratiquée par l’armée
turque. Des milliers de villages furent dévastés et
laissés en ruines.

Gamel Baser |
D’où les hommes sans travail et
sans espoir dans les rues de Diyarbakir. Ils ont fui vers la capitale
régionale. Gamel Baser était une de ces victimes.
Il gagne sa vie péniblement en vendant des légumes
dans des marchés da la ville. Il y a dix ans, Gamel était
un fermier prospère dans son village. Mais un jour l’armée
turque est arrivée dans la région à la recherche
de combattants kurdes. Baser se rappelle amèrement la suite:
« Nous savions que les soldats avaient tout détruit
dans le village avoisinant et nous avions peur que la même
chose nous arrive. Nous avons essayé de plaider notre cause.
Ce fut peine perdue. Ma mère avait 80 ans, elle les a suppliés
de ne pas détruire notre maison. Ils n’ont pas écouté,
ils ont versé du pétrole tout autour, ils ont tout
brûlé. » Ensuite, les soldats ont emmené
onze hommes du village. Ils ont disparu à jamais. Les autres
habitants du village ont dû fuir.

Les ruines du village de
Gamel Baser |
La famille de Baser et une autre vivent ensemble
– ils sont 18 personnes – dans un appartement à
Diyarbakir. Les deux familles voudraient retourner dans leur village;
ils n’en ont pas le droit. L’armée turque ne
leur permet pas d’y retourner à moins qu’ils
ne signent un document déclarant qu’ils ont quitté
leurs maisons à cause d’activités « terroristes »,
autrement dit, à cause des partisans kurdes. Les Baser refusent.
Ils tentent d’obtenir gain de cause et compensation devant
les tribunaux depuis huit ans, toujours sans succès. La Cour
européenne des droits de la personne est leur dernier espoir.
Le Québec d’un Irak fédéral

Préparation de la soupe populaire à Diyarbakir |
La guerre contre le PKK est terminée depuis
trois ans. Sous la pression de l’Union européenne,
la Turquie vient de lever l’état d’urgence dans
la région et de permettre la transmission d’émissions
en kurde à la radio et à la télévision
régionale, même si le nombre de ces émissions
est strictement limité. Mais on refuse toujours aux Kurdes
le droit d’apprendre à l’école dans leur
propre langue.

Ilnur Cevik |
Maintenant le gouvernement turc est hanté
par un nouveau spectre: celui d’une guerre en Irak, juste
à côté. Une victoire américaine pourrait
aboutir à l’éclatement du pays et à l’établissement
d’un état kurde dans le nord. Ilnur Cevik est rédacteur
en chef d’un quotidien à Ankara et un ancien conseiller
pour les affaires kurdes au gouvernement central. « Si
on crée un État kurde à côté,
ça risque d’augmenter l’appétit des séparatistes
en Turquie. Ils pourraient dire aux kurdes d’ici: regardez,
ils ont un état indépendant là-bas, pourquoi
pas ici? Mais il n’y aura pas d’autres concessions territoriales
en Turquie. Alors, si quelqu’un veut retracer les frontières,
qu’il aille vivre dans un autre pays. On peut trouver des
bateaux, on peut les mettre à bord et on peut les expédier
dans un autre pays, ou ils peuvent aller vivre dans l’enclave
kurde en Irak. Mais ils ne vont pas vivre ici, personne ne tolérera
cela, y compris les plus démocrates d’entre nous. »
Officieusement, le gouvernement turc a fait savoir
aux Américains que ses forces armées envahiraient
l’Irak du nord pour empêcher la proclamation d’un
État indépendant kurde. Les Américains, et
leurs alliés kurdes dans le nord, ont reçu le message.
Ainsi Jalal Talabani, le chef d’un des deux partis kurdes
dans le nord, a employé un langage très prudent en
parlant de l’après-Saddam Hussein: « Je
ne suis pas un rêveur, je suis un homme politique réaliste.
Quand j’étais un jeune homme, je rêvais d’un
Kurdistan indépendant, mais aujourd’hui je suis un
chef responsable. Il faut mettre fin à la tragédie
et aux souffrances de mon peuple. L’indépendance n’est
pas une exigence réaliste. »
Une exigence réaliste, pour les Kurdes
de l’Irak du nord, c’est la solution fédéraliste.
Ils rêvent de la création d’une province kurde;
ils rêvent de devenir le Québec d’un Irak fédéral.
* * *

|