| Vous êtes le Prince de Galles. Vous êtes
riche et en santé. Votre femme, que vous avez fini par détester,
est morte depuis cinq ans. Vos fils sont grands et beaux. Votre
ménage avec votre maîtresse ne semble pas déranger
le public. Mais il y a toujours votre mère. Elle vient de
célébrer ses cinquante ans sur le trône britannique.
Elle est infatigable et elle a clairement indiqué qu'elle
n'abdiquera jamais. Pour Charles, la situation est détestable.
Il l'a dit lui-même au rédacteur d'un grand quotidien:
« Personne, à part moi, ne peut comprendre à
quel point la vie du Prince de Galles est parfaitement atroce. »
Que faire?
Londres, octobre 2002 - Depuis
quelques jours, nous connaissons la réponse du prince : il
écrit. Des lettres, des centaines de lettres. Il envoie ses
lettres, non pas aux journaux mais aux ministres du gouvernement.
Tony Blair lui-même en a reçu beaucoup. Nous sommes
au courant de l'existence de ces lettres parce que plusieurs d'entre
elles ont été publiées dans la presse britannique.
Le
prince n'a pas la langue dans sa poche. Dans ses lettres, il fustige
le gouvernement pour avoir encouragé une culture « politiquement
correcte ». « Je suis étoné,
écrit-il à un ministre, de constater à quel
point un degré absurde d'interférence « politiquement
correcte » domine nos vies. » Il proteste
contre l'expérimentation et l'usage de céréales
génétiquement modifiées, et ceci dans une lettre
à la femme du premier ministre, Cherie Blair, alors qu’elle
était enceinte de son quatrième enfant. Il proteste
directement au premier ministre lui-même contre l'initiative
du gouvernement qui vise à abolir la chasse à courre.
C'est une initiative très controversée qui, selon
les derniers sondages, divise le pays exactement en deux. 50 % des
électeurs veulent l'abolition de la chasse; l'autre moitié
croit que c'est le droit historique des habitants de la campagne
de poursuivre les animaux à cheval et de voir leurs chiens
les déchirer. Le prince fait partie de cette deuxième
moitié. C'est un chasseur passionné. Il aurait même
dit à un ami récemment: « Si le gouvernement
réussit à abolir la chasse à courre, il ne
me restera qu'à quitter le pays et à faire du ski
jusqu'à la fin de mes jours. »

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Manifestation du 23 septembre, à Londres |
Et ce n'est pas tout. Le prince a écrit
au premier ministre que le gouvernement travailliste était
moins ouvert aux problèmes des gens de la campagne qu'à
ceux des noirs et des homosexuels. Tony Blair a reçu cette
lettre à peine quelques jours avant une énorme manifestation
des gens de la campagne venus à Londres protester contre
toute une série de politiques du gouvernement avec, en tête,
le projet d'abolir la chasse au renard. Le jour même de cette
manifestation, une sélection de ces lettres a fait l'objet
d'une fuite. Un journal ouvertement hostile au gouvernement, le
Mail, les a publiées.
Plusieurs
députés travaillistes ont réagi furieusement.
Ils ont accusé le prince d'avoir brisé la première
règle de la monarchie moderne en prenant position publiquement
sur des questions d'actualité. Un député l'a
traité d'hypocrite colossal. « Soyons sérieux,
a dit Ian Davidson, (le prince) est un fermier-aristocrate d'une
richesse immense. Ce n'est pas un homme du peuple. S'il veut participer
à la politique, qu'il se présente aux prochaines élections! »
Le plus grand quotidien du pays, le Sun, a repris ce thème
sous un angle nettement plus favorable, en comparant le prince au
chef de l'opposition. « Un de ces hommes s'est fait le
porte-parole de millions d'électeurs. Il n'a pas peur d'attaquer
le gouvernement. L'autre est le chef du parti conservateur. »
Un émule de la reine Victoria?
L'histoire devient plus embarrassante pour le
prince avec la révélation qu'un de ses adjoints a
pris la décision de refiler les lettres à la presse.
Les experts sont divisés, les uns pensant que Charles, tout
comme sa mère, doit se taire sur les questions brûlantes,
les autres soulignant qu'il existe des précédents
historiques. La reine Victoria et son mari Albert (un Allemand en
plus) ont bombardé les gouvernements de l'époque de
lettres et de conseils.

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Le palais de Buckingham |
Pour sa part, le premier ministre, Tony Blair,
se contente de dire qu'il lit avec intérêt les lettres
du prince et encourage ses efforts épistolaires. Cette attitude
diplomatique découle peut-être du fait que le prince
n'est plus le paria de l'époque où sa femme, Diana,
dominait la couverture médiatique. Après la mort de
Diana, Charles s'est refait une réputation de père
dévoué et d'homme attentif aux problèmes des
sujets de la reine, surtout ceux qui vivent à la campagne.
Les sondages montrent qu'il est populaire et Tony Blair respecte
la popularité.
Cette popularité du prince est apparue
évidente lors de sa première sortie publique après
l'éclatement de cette controverse. C'était à
la campagne, dans le comté de Dorset. Charles était
allé y inaugurer un projet immobilier. Des centaines de citoyens
l'ont applaudi. Plusieurs d'entre eux lui ont exprimé leur
gratitude pour ses lettres. « Je lui ai dit : merci mille
fois, a dit Jenny Mortimer. Il s'est arrêté et m'a
dit : il n'y a pas de quoi, madame. »
Que faire en attendant de devenir roi?
La réponse est claire: continuer
à écrire.
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