| Un an après le début
de l’intervention en Irak, le correspondant de la télévision
à Londres, Don Murray, a séjourné pendant trois
semaines à Bagdad, pour faire le point sur l’évolution
du pays depuis l’arrivée des troupes de la coalition.
Une chose est claire, comme l’a constaté Don : les
Américains devront très vite régler des problèmes
criants, surtout le manque d'électricité et de sécurité
dans la capitale.
Londres, le 8 avril 2004 - Un an après
la chute de Saddam Hussein, l’ambiance à Bagdad est
morose et nerveuse. Il n’y aucune trace de joie. Les résidents
de la capitale de l’Irak sont profondément ambivalents
au sujet de leur «libération». Écoutons-les
:
Dans son jardin, un cheik nous offre du thé : « Nous
jetons les bases de la démocratie en Irak. De nouveaux journaux
foisonnent comme des lapins. Mais les généraux américains…
»
Un paysan contemple ses champs arides : « Il n’y
a pas d’eau pour l’irrigation. Je ne pouvais rien planter.
Et il n’y a aucune sécurité. »
Un commerçant renifle une de ses oranges : « J’ai
perdu mon emploi d’économiste sous Saddam. Maintenant
je suis vendeur de fruits et de légumes. Saddam a fait arrêter
mon voisin et mon cousin. Il les a pendus. Aujourd’hui nous
goûtons à la liberté. »
Un ex-général parle dans son salon : « Je
suis amer. Je suis un patriote et Saddam fait partie de l’histoire
de mon pays. Sous Saddam, la situation était meilleure qu’aujourd’hui.
»
Théologie de la démocratie
Les Irakiens vivent une révolution, une révolution
imposée d’en haut. Les révolutionnaires sont
des Américains, armés de leur théologie radicale
de la démocratie. C’est une entreprise pleine de contradictions.
Pour donner naissance à la démocratie en Irak, les
Américains l’ont envahi; la sage-femme à cet
accouchement était censée être l’armée
américaine, dont la structure ne doit rien à la démocratie.
Ghazi Al-Yawar |
Le cheik s’appelle Ghazi Al-Yawar. Il est chef d’une
énorme tribu de deux millions d’Irakiens, moitié
chiites, moitié sunnites. Il est aussi membre du conseil
provisoire irakien. Il aime les Américains; il a obtenu un
diplôme en génie d’une université en Amérique.
Il loue les bienfaits de la nouvelle constitution intérimaire,
une constitution qui, selon lui, protège, pour la première
fois, les droits des minorités en Irak. Il affirme que le
conseil provisoire a étudié des modèles constitutionnels
à travers le monde et il invoque l’exemple du Canada.
« Nous avons étudié le cas du Québec.
C’est pourquoi notre constitution est écrite en arabe
et en kurde. »
Mais il méprise les généraux américains.
« Leur mentalité est proche de celle des dictateurs.
Ils vous écoutent, ils notent tout, ils sourient et puis,
ils font ce qu’ils veulent. Si on leur disait qu’on
voulait des éléphants roses, ils noteraient cela aussi,
tout en souriant. C’est insultant. On a perdu un an pendant
que Washington conduisait une vaste expérience dans notre
pays, une vaste expérience avec beaucoup d’erreurs.
»
Pendant que le cheik nous parle, des hommes portant costume et
mitraillette nous servent des biscuits. Sa vie est constamment menacée
: un membre du conseil a déjà été assassiné
et un autre a évité le même destin de justesse
il y a quelques jours.
Un luxe, la démocratie?

Hassan Husain
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Le problème de sécurité hante aussi le paysan,
Hassan Husain. « Les Américains ont confisqué
ma mitraillette. Je n’ai rien pour défendre ma famille.
Il y a des vols dans le coin chaque jour. Hier soir, quelqu’un
a été assassiné tout près de ma maison.
Je ne permets pas à ma fille d’aller à l’université
cette année. C’est trop dangereux. Même moi,
je n’ose pas aller à Karbala (une ville sainte chiite
à une heure de route de Bagdad). Sous l’ancien régime
j’y allais une fois par mois. »
Pour Husain, la démocratie est un luxe. Sans eau, il ne
peut plus cultiver les tomates et les poivrons que sa famille vendait
aux marchés de Bagdad. Les pompes d’irrigation qui
amenaient l’eau du fleuve Tigre ne fonctionnent plus, faute
d’électricité. Malgré leurs promesses,
les Américains n’ont pas encore réparé
la grande centrale qui se trouve non loin de sa ferme.

Le 17 mars une explosion détruit
l'Hôtel Mont-Liban
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Néanmoins, le commerçant qui a goûté
à la liberté semble refléter l’opinion
de la vaste majorité; les nostalgiques du régime de
Saddam, comme l’ex-général, sont peu nombreux.
Or, ils sont déterminés, dangereux et apparemment
capables d’organiser des attentats sanglants là où
ils le veulent. Les scènes de carnage qui en résultent
sèment la peur dans un peuple qui, jusqu’à l’an
dernier, a vécu dans un cocon totalitaire.
Manque d’électricité, manque de sécurité
: sans des progrès sensibles dans ces deux domaines, la révolution
démocratique rêvée par les Américains
restera un slogan creux en Irak.
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