Durant ce séjour, mes conceptions stéréotypées sur l'Amazonie en ont pris un coup. J'imaginais une forêt vierge peuplée de quelques indigènes. Dans cette région, j'ai plutôt découvert un monde largement habité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Selon les chiffres mêmes du gouvernement, 80 % de la coupe de bois est illégale. Le reboisement? Une pratique presque inconnue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais il en va autrement dans l'État du Para: l'élite politique et économique ne voit le salut que dans le développement à tout crin.

 

 


:: MICHEL LABRECQUE  ::
Amazonie: l’autre guerre

Depuis mon arrivée comme correspondant au Brésil, le Bob Morane qui sommeille en moi rêvait de mettre les pieds en Amazonie. Toutes les images classiques défilaient dans ma tête: indigènes, anacondas géants, arbres majestueux et piranhas. L'Amazonie est la plus grande forêt du monde et un trésor en matière de biodiversité: 5000 espèces d'arbres, 30 000 types de plantes, plus de variétés de poissons (3000) que dans l'océan Atlantique. C'est aussi un patrimoine environnemental saccagé, menacé par l'irresponsabilité planétaire. 15 % de la forêt d'origine a déjà disparu.

Rio, le 19 juin 2003 - Je me demandais souvent quand je trouverais le temps et surtout la bonne « poignée » (prétexte journalistique) pour y aller. Tout à coup, au début de février, j'ai reçu un courriel de Jean-Pierre Leroy, un Français qui vit depuis 32 ans à Rio de Janeiro: il m'invitait à le suivre dans une expédition « politique » dans l'État du Para, le plus menacé par les problèmes de déforestation.

Leroy travaille pour la FASE, une ONG très impliquée dans les questions environnementales au Brésil. Il avait été désigné par des organismes des droits de la personne, ainsi que par l'ONU, pour faire une enquête sur la coupe de bois illégale et ses terribles conséquences sur les populations locales.

Leroy connaît l'Amazonie comme le fond de sa poche. Pour son enquête, il avait planifié des audiences publiques et des visites dans des communautés directement affectées par le problème. Pour moi, l'occasion était idéale d'avoir accès a beaucoup de gens dans un court laps de temps, quitte à compléter avec des interviews complémentaires. Cela tombait également bien, car les yeux du monde étaient tournés vers l'intervention américaine en Irak. Il n'y avait pas beaucoup de demandes pour de l'actualité « chaude » en provenance de l'Amérique du sud.


Au cœur de l’Amazonie

Je me suis donc retrouvé, fin février, dans une chaleur étouffante, à Porto de Moz, à 600 kilomètres à l'ouest de Belém, la capitale du Para. J'ai été plongé au coeur d'une toute autre guerre que celle de l'Irak: un conflit qui ne tue pas autant de gens, mais qui bouleverse le mode de vie de milliers de personnes et menace encore un peu plus le principal poumon de notre planète.

Porto de Moz est une ville de 20 000 habitants sur les rives du fleuve Xinghu, un autre grand fleuve au sud du mythique Amazone. Autour, trois scieries et des milliers d'hectares de bois. Aucune route ne la relie au reste du pays, mais on aperçoit vite les immenses barges qui remontent le fleuve en traînant des centaines de troncs d'arbres. C'est ici que plus de 100 compagnies forestières ont entrepris d'exploiter cette région qui était encore intacte il y a 8 ans, défiant la plupart du temps des lois brésiliennes sévères sur papier, mais laxistes dans la réalité.

Car I'IBAMA, l'organisme brésilien de surveillance de l'environnement, n'a pas les ressources et le personnel pour surveiller les activités fort louches de plusieurs entreprises. Selon les chiffres mêmes du gouvernement, 80 % de la coupe de bois est illégale. Le reboisement? Une pratique presque inconnue. Toute la moitié sud de l'État du Para a déjà été rasée et transformée en pâturages, avec des rendements très douteux. Le sol y est de très mauvaise qualité pour l'agriculture.

C'est sur l'ampleur du problème à cette « nouvelle frontière » de la coupe de bois que l'écologiste Jean-Pierre Leroy allait enquêter. Il souhaitait aussi se pencher sur une conséquence connexe: le « vol » de nombreuses terres de paysans par des compagnies peu scrupuleuses.

Mythes vs réalité

Durant ce séjour, mes conceptions stéréotypées sur l'Amazonie en ont pris un coup. J'imaginais une forêt vierge peuplée de quelques indigènes. Dans cette région, j'ai plutôt découvert un monde largement habité. Les affluents du fleuve Xinghu sont parsemés de villages ou de petites maisons sur pilotis peuplés par des « communautés » de la forêt. Ces paysans n'ont rien d'autochtones, bien qu'il y ait eu quelques mélanges : ce sont des habitants du « nordeste » brésilien, venus à l'époque du boom du caoutchouc et qui sont restés. Ils vivent modestement des ressources que leur offre la forêt, fabriquant des paniers avec des lianes, construisant des meubles avec du bois, etc. « Un paradis pour un pauvre », m'a dit Joao, l'un d'entre eux.

Mais plus maintenant: ce mode de vie est taillé en pièces par l'arrivée massive des entrepreneurs forestiers. Depuis 1997, ceux-ci ont envahi les lieux avec leur machinerie sophistiquée. Ils coupent tout le bois noble sur leur passage. On nous a montré des zones sinistrées et les gens n'ont pas caché leur peur: les entrepreneurs forestiers ou les fermiers qui veulent prendre un territoire sont accompagnés de « pistoleros » qui n'hésitent pas à passer à l'action si les paysans ne leur obéissent pas. Les conséquences environnementales ne s'arrêtent pas à la déforestation: les barges qui remorquent le bois polluent également les cours d'eau et tuent les poissons dont la population locale se nourrissait auparavant.

A Porto de Moz, le climat est tendu: le maire Gerson Campos et sa famille sont eux-mêmes des exploitants forestiers. Leurs opposants les accusent de nombreux crimes de falsification de documents pour s'emparer des terres paysannes. Il y a eu des morts lors d'affrontements entre partisans et adversaires de l'exploitation. « Un climat de terreur », dit Idalino Nunez, un syndicaliste paysan, lors d'une grande audience publique. Une collègue brésilienne venue 5 mois plus tôt s'était fait détruire ses cassettes vidéos par un groupe de bûcherons en colère.

Cela a été plus facile cette fois-ci: la présence de Jean-Pierre Leroy, enquêteur accrédité par l'ONU et accompagné d'une escorte policière, a adouci les mœurs locales. Les opposants à la coupe de bois s'étaient aussi mobilisés: ils sont venus de « l'intérieur » par centaines, dans leurs petits bateaux, et se sont entassés dans la salle paroissiale locale pour témoigner de leur inquiétude et de leur misère accrue. « J'ai vécu dans la forêt toute ma vie: que puis-je faire d'autre? » demandait Socorro, une paysanne de 48 ans.


Terre sans loi

Cette tragédie est un défi de plus pour le nouveau Brésil du président syndicaliste Lula Da Silva. Comment permettre un développement économique respectueux de l'environnement dans cette région magnifique, mais qui est une véritable terre sans loi? Il y a des pistes de solution: dans l'État voisin de l'Acre, également partie de l'Amazonie, le gouvernement local, associé au Parti des Travailleurs du président, a établi une politique économique qui vise à exploiter harmonieusement les richesses de la forêt. « Et ça marche, dit Jean-Pierre Leroy, même les entreprises forestières ont accepté de jouer le jeu ».

Mais il en va autrement dans l'État du Para: l'élite politique et économique ne voit le salut que dans le développement à tout crin. Pourtant, de nombreuses études ont maintenant prouvé que la déforestation a des impacts économiques négatifs à moyen terme et que les terres amazoniennes ne sont pas très bonnes pour l'exploitation agricole. Il faudra une intervention majeure du gouvernement fédéral pour arrêter le carnage. L'aide des pays développés, sous forme d'aide à la surveillance ou de boycott de produits du bois, ne serait pas à négliger non plus.

Pour ma part, outre un lot d'expériences exotiques (j'ai compté un matin de pluie 60 cafards géants (ou coquerelles?) sur un seul coin de rue à Porto de Moz), ce voyage a été un temps de moments intenses et de réflexions. Ainsi, quand nous sommes débarqués dans le petit hameau d'Espiritu Santo, perdu sur les bords du fleuve Majari, une petite femme de 70 ans m'a serré dans ses bras. C'était la première fois que des « étrangers » venaient dans son village et que quelqu'un semblait s'intéresser au sort de ses habitants. Malgré la faim qui envahit la région depuis la déforestation partielle, ils nous avaient préparé un repas de bienvenue. Ils nous ont également chanté un chant religieux de remerciement. Je me souviendrai longtemps de la mélodie et des paroles. Et des rires des enfants. Comme on dit en québécois, « ça vous remet les valeurs à la bonne place! »

Je n'oublierai pas non plus l'accueil des membres du « Comité de développement durable» de Porto de Moz. Des gens qui ont le coeur sur la main et qui souhaitent créer une « réserve extrativiste » (territoire soustrait à l'exploitation massive et sauvage du bois). Ces hommes et ces femmes nous ont hébergé dans leur modeste demeure et m'ont ouvert leur cœur. Au fait, ce petit regroupement a été subventionné par une organisation suisse l'an dernier, mais n'avait aucune garantie de renouvellement cette année.

Un organisme de chez nous a-t-il envie de prendre le relais?

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