| Depuis mon arrivée comme
correspondant au Brésil, le Bob Morane qui sommeille en moi
rêvait de mettre les pieds en Amazonie. Toutes les images
classiques défilaient dans ma tête: indigènes,
anacondas géants, arbres majestueux et piranhas. L'Amazonie
est la plus grande forêt du monde et un trésor en matière
de biodiversité: 5000 espèces d'arbres, 30 000 types
de plantes, plus de variétés de poissons (3000) que
dans l'océan Atlantique. C'est aussi un patrimoine environnemental
saccagé, menacé par l'irresponsabilité planétaire.
15 % de la forêt d'origine a déjà disparu.
Rio, le 19 juin 2003 - Je me demandais souvent quand
je trouverais le temps et surtout la bonne « poignée »
(prétexte journalistique) pour y aller. Tout à coup,
au début de février, j'ai reçu un courriel
de Jean-Pierre Leroy, un Français qui vit depuis 32 ans à
Rio de Janeiro: il m'invitait à le suivre dans une expédition
« politique » dans l'État du Para,
le plus menacé par les problèmes de déforestation.
Leroy
travaille pour la FASE, une ONG très impliquée dans
les questions environnementales au Brésil. Il avait été
désigné par des organismes des droits de la personne,
ainsi que par l'ONU, pour faire une enquête sur la coupe de
bois illégale et ses terribles conséquences sur les
populations locales.
Leroy connaît l'Amazonie comme le fond de sa poche. Pour
son enquête, il avait planifié des audiences publiques
et des visites dans des communautés directement affectées
par le problème. Pour moi, l'occasion était idéale
d'avoir accès a beaucoup de gens dans un court laps de temps,
quitte à compléter avec des interviews complémentaires.
Cela tombait également bien, car les yeux du monde étaient
tournés vers l'intervention américaine en Irak. Il
n'y avait pas beaucoup de demandes pour de l'actualité «
chaude » en provenance de l'Amérique du sud.
Au cœur de l’Amazonie
Je me suis donc retrouvé, fin février, dans une chaleur
étouffante, à Porto de Moz, à 600 kilomètres
à l'ouest de Belém, la capitale du Para. J'ai été
plongé au coeur d'une toute autre guerre que celle de l'Irak:
un conflit qui ne tue pas autant de gens, mais qui bouleverse le
mode de vie de milliers de personnes et menace encore un peu plus
le principal poumon de notre planète.
Porto
de Moz est une ville de 20 000 habitants sur les rives du fleuve
Xinghu, un autre grand fleuve au sud du mythique Amazone. Autour,
trois scieries et des milliers d'hectares de bois. Aucune route
ne la relie au reste du pays, mais on aperçoit vite les immenses
barges qui remontent le fleuve en traînant des centaines de
troncs d'arbres. C'est ici que plus de 100 compagnies forestières
ont entrepris d'exploiter cette région qui était encore
intacte il y a 8 ans, défiant la plupart du temps des lois
brésiliennes sévères sur papier, mais laxistes
dans la réalité.
Car I'IBAMA, l'organisme brésilien de surveillance de l'environnement,
n'a pas les ressources et le personnel pour surveiller les activités
fort louches de plusieurs entreprises. Selon les chiffres mêmes
du gouvernement, 80 % de la coupe de bois est illégale.
Le reboisement? Une pratique presque inconnue. Toute la moitié
sud de l'État du Para a déjà été
rasée et transformée en pâturages, avec des
rendements très douteux. Le sol y est de très mauvaise
qualité pour l'agriculture.
C'est sur l'ampleur du problème à cette « nouvelle
frontière » de la coupe de bois que l'écologiste
Jean-Pierre Leroy allait enquêter. Il souhaitait aussi se
pencher sur une conséquence connexe: le « vol »
de nombreuses terres de paysans par des compagnies peu scrupuleuses.
Mythes vs réalité
Durant
ce séjour, mes conceptions stéréotypées
sur l'Amazonie en ont pris un coup. J'imaginais une forêt
vierge peuplée de quelques indigènes. Dans cette région,
j'ai plutôt découvert un monde largement habité.
Les affluents du fleuve Xinghu sont parsemés de villages
ou de petites maisons sur pilotis peuplés par des « communautés »
de la forêt. Ces paysans n'ont rien d'autochtones, bien qu'il
y ait eu quelques mélanges : ce sont des habitants du « nordeste »
brésilien, venus à l'époque du boom du caoutchouc
et qui sont restés. Ils vivent modestement des ressources
que leur offre la forêt, fabriquant des paniers avec des lianes,
construisant des meubles avec du bois, etc. « Un paradis
pour un pauvre », m'a dit Joao, l'un d'entre eux.
Mais plus maintenant: ce mode de vie est taillé en pièces
par l'arrivée massive des entrepreneurs forestiers. Depuis
1997, ceux-ci ont envahi les lieux avec leur machinerie sophistiquée.
Ils coupent tout le bois noble sur leur passage. On nous a montré
des zones sinistrées et les gens n'ont pas caché leur
peur: les entrepreneurs forestiers ou les fermiers qui veulent prendre
un territoire sont accompagnés de « pistoleros »
qui n'hésitent pas à passer à l'action si les
paysans ne leur obéissent pas. Les conséquences environnementales
ne s'arrêtent pas à la déforestation: les barges
qui remorquent le bois polluent également les cours d'eau
et tuent les poissons dont la population locale se nourrissait auparavant.
A
Porto de Moz, le climat est tendu: le maire Gerson Campos et sa
famille sont eux-mêmes des exploitants forestiers. Leurs opposants
les accusent de nombreux crimes de falsification de documents pour
s'emparer des terres paysannes. Il y a eu des morts lors d'affrontements
entre partisans et adversaires de l'exploitation. « Un climat
de terreur », dit Idalino Nunez, un syndicaliste paysan, lors
d'une grande audience publique. Une collègue brésilienne
venue 5 mois plus tôt s'était fait détruire
ses cassettes vidéos par un groupe de bûcherons en
colère.
Cela a été plus facile cette fois-ci: la présence
de Jean-Pierre Leroy, enquêteur accrédité par
l'ONU et accompagné d'une escorte policière, a adouci
les mœurs locales. Les opposants à la coupe de bois
s'étaient aussi mobilisés: ils sont venus de «
l'intérieur » par centaines, dans leurs petits bateaux,
et se sont entassés dans la salle paroissiale locale pour
témoigner de leur inquiétude et de leur misère
accrue. « J'ai vécu dans la forêt toute ma vie:
que puis-je faire d'autre? » demandait Socorro, une paysanne
de 48 ans.
Terre sans loi
Cette tragédie est un défi de plus pour le nouveau
Brésil du président syndicaliste Lula Da Silva. Comment
permettre un développement économique respectueux
de l'environnement dans cette région magnifique, mais qui
est une véritable terre sans loi? Il y a des pistes de solution:
dans l'État voisin de l'Acre, également partie de
l'Amazonie, le gouvernement local, associé au Parti des Travailleurs
du président, a établi une politique économique
qui vise à exploiter harmonieusement les richesses de la
forêt. « Et ça marche, dit Jean-Pierre Leroy,
même les entreprises forestières ont accepté
de jouer le jeu ».
Mais
il en va autrement dans l'État du Para: l'élite politique
et économique ne voit le salut que dans le développement
à tout crin. Pourtant, de nombreuses études ont maintenant
prouvé que la déforestation a des impacts économiques
négatifs à moyen terme et que les terres amazoniennes
ne sont pas très bonnes pour l'exploitation agricole. Il
faudra une intervention majeure du gouvernement fédéral
pour arrêter le carnage. L'aide des pays développés,
sous forme d'aide à la surveillance ou de boycott de produits
du bois, ne serait pas à négliger non plus.
Pour
ma part, outre un lot d'expériences exotiques (j'ai compté
un matin de pluie 60 cafards géants (ou coquerelles?) sur
un seul coin de rue à Porto de Moz), ce voyage a été
un temps de moments intenses et de réflexions. Ainsi, quand
nous sommes débarqués dans le petit hameau d'Espiritu
Santo, perdu sur les bords du fleuve Majari, une petite femme de
70 ans m'a serré dans ses bras. C'était la première
fois que des « étrangers » venaient dans son
village et que quelqu'un semblait s'intéresser au sort de
ses habitants. Malgré la faim qui envahit la région
depuis la déforestation partielle, ils nous avaient préparé
un repas de bienvenue. Ils nous ont également chanté
un chant religieux de remerciement. Je me souviendrai longtemps
de la mélodie et des paroles. Et des rires des enfants. Comme
on dit en québécois, « ça vous remet
les valeurs à la bonne place! »
Je n'oublierai pas non plus l'accueil des membres du « Comité
de développement durable» de Porto de Moz. Des gens
qui ont le coeur sur la main et qui souhaitent créer une
« réserve extrativiste » (territoire
soustrait à l'exploitation massive et sauvage du bois). Ces
hommes et ces femmes nous ont hébergé dans leur modeste
demeure et m'ont ouvert leur cœur. Au fait, ce petit regroupement
a été subventionné par une organisation suisse
l'an dernier, mais n'avait aucune garantie de renouvellement cette
année.
Un organisme de chez nous a-t-il envie de prendre le relais?
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