| Les nerfs du journaliste étranger peuvent
être mis rapidement à rude épreuve au Vénézuéla.
On entre dans un univers hyperpolarisé où il n’y
a aucune place pour la nuance. Les partisans d’Hugo Chavez
vénèrent leur président comme une espèce
de saint, ses adversaires le considèrent comme l’incarnation
du diable. Dans cette étrange société où
l’on vénère à la fois la salsa et le
baseball (Andres Galarraga, le «gros chat » des Expos,
est vénézuélien), se déroule un affrontement
politique où on flirte dangereusement avec la violence et
la guerre civile. Un test énorme pour la démocratie
en Amérique latine et un enjeu énorme pour nous, puisque
le Vénézuéla, cinquième producteur de
pétrole au monde, est un fournisseur important de l’Amérique
du nord.
Rio, le 22 novembre 2002 Le 21 octobre,
jour de mon arrivée à Caracas, j’ai été
tout de suite plongé dans le psychodrame politique vénézuélien
: les mouvements d’opposition au président Hugo Chavez
avaient organisé une grève générale
et l’action n’a pas manqué. Scène typique
: alors que des opposants à Chavez manifestent devant le
siège d’une centrale syndicale pour réclamer
sa démission, 3 camions de déchets surgissent à
l’improviste et déversent leur cargaison nauséabonde
à côté des manifestants. Plus tard, des partisans
de Chavez, béret rouge sur la tête, reviennent haranguer
les opposants. Ils sont « accueillis » par un concert
improvisé de casseroles en provenance des appartements voisins.
Cela fait près d’un an que ce pays de
25 millions d’habitants vit dans une tourmente politique ponctuée
d’immenses manifestations, de grèves et même
de simili-coups d’État. Tout cela à cause d’un
homme qu’ils ont pourtant eux-mêmes élu démocratiquement,
par une forte majorité, il y a à peine 2 ans : le
colonel et président Hugo Chavez.
Un président controversé
Mais qu’a donc fait Hugo Chavez pour enflammer
le pays à ce point? Porté au pouvoir par 56 % des
électeurs désillusionnés par les partis traditionnels,
il a enclenché une étrange révolution «
bolivarienne » (du nom de Simon Bolivar, père de l’indépendance
du Vénézuéla). Mélangeant la rhétorique
de gauche à la cubaine et le populisme latino-américain,
Chavez, qui est lui-même un métis de milieu défavorisé,
a promis de réformer un pays où 80 % des gens vivent
dans la pauvreté.
Hugo Chavez
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Il a partiellement réussi : l’enseignement
et les soins de santé ont été démocratisés.
Une réforme agraire controversée a été
entreprise. Mais surtout, Chavez a réussi ce que personne
n’avait fait avant lui : redonner une dignité et un
espoir aux millions de miséreux du pays, à qui il
s’adresse directement dans de longs discours-fleuve à
la télévision, chaque dimanche. Lorsqu’on se
rend au palais présidentiel de Miraflores, au centre de Caracas,
il est fascinant de voir les dizaines de pauvres qui attendent à
la réception et qui viennent rencontrer des fonctionnaires
du président pour expliquer directement leurs problèmes.
Mais par des gestes précipités, par
manque de tactique politique et avec une rhétorique de type
castriste, il s’est progressivement mis à dos tout
ce qui est organisé dans la société vénézuélienne
: la classe moyenne, le secteur privé et même les grands
syndicats, qu’il a tenté de noyauter. Une bonne partie
de la gauche démocratique, qui, au départ, était
derrière lui, est passée dans le camp adverse. Dans
ce climat grandissant de polarisation, l’économie s’est
rapidement détériorée et le mouvement de protestation
s’est accentué.
L’apothéose du psychodrame politique
a eu lieu en avril dernier : après des affrontements sanglants
qui ont fait 16 morts dans des manifestations, Chavez était
remplacé par le président de la chambre de commerce
du pays, dans des circonstances qui avaient toutes les apparences
d’un coup d’État. Mais contre toute attente,
des dizaines de milliers de ses partisans des bidonvilles se sont
mobilisés spontanément et ont permis son retour au
pouvoir.
Cela n’a malheureusement réduit en rien
la fracture sociale vénézuélienne. La coalition
d’opposition réclame plus que jamais le départ
de Chavez. Celui-ci répond qu’il est élu démocratiquement
pour 6 ans et que c’est son droit légitime de poursuivre
sa « révolution ». Le climat reste extrêmement
tendu : un groupe de militaires a appelé récemment
à la désobéissance civile contre Chavez et
une bombe a explosé à la porte de GLOBOVISION, la
chaîne de télé d’information continue.
Tous les Vénézuéliens vivent dans la hantise
d’une guerre civile et pourtant, ils sont nombreux à
jeter de l’huile sur le feu.
Des médias sous influences
A la décharge de Chavez, il faut dire que
sa « révolution » n’a jamais censuré
les médias. Tout au plus impose-t-il, à l’occasion,
la diffusion de certains discours, une pratique courante même
chez nous. Pourtant, j’ai eu l’impression de me retrouver
dans un univers où toute rigueur et indépendance journalistiques
avaient disparu. Dans les faits, l’immense majorité
des médias est contre Chavez…et ne se gêne pas
pour le dire.
Le militantisme est omniprésent dans les journaux
et dans les bulletins de nouvelles et dénué de toutes
les précautions élémentaires. Lors des manifestations
quotidiennes organisées par des généraux dissidents
sur la place du quartier chic d’Altamira à la fin d‘octobre,
tous les médias parlaient d’un « rassemblement
important », sans jamais donner de chiffres. Or, la plupart
du temps, on n’y trouvait que quelques centaines de personnes,
alors que le reste des 4 millions de « caraquenos »
(habitants de Caracas) restaient chez eux ou mangeaient au restaurant.
Un collègue journaliste, que j’éviterai
de nommer pour ne pas lui attirer d’ennuis, m’a expliqué
le climat de censure informelle qui règne dans les salles
de rédaction. « Au départ, dit-il, tous les
journalistes utilisaient l’expression « coup d’État
» pour parler des événements d’avril dernier.
Progressivement, ça a été remplacé par
« vide politique » et aujourd’hui, plus personne
n’a le droit de parler de coup d’État, alors
que l’implication des militaires pour chasser Chavez ne fait
aucun doute ».
Des journalistes qui tentaient de faire un travail
honnête et nuancé, notamment en se rendant dans les
châteaux forts de Chavez, ont aujourd’hui du mal à
faire publier certains articles. Quant à la chaîne
télévisée d’État, elle a viré
dans l’autre extrême pour faire contrepoids : sa propagande
pro-Chavez est une caricature désolante des pires années
de la télé soviétique.
Rien de tout cela n’aide les Vénézuéliens
à faire preuve de modération. Chaque jour, la société
se divise davantage : un étrange conflit qui n’a rien
de religieux ni d’ethnique (encore qu’en général,
on a la peau plus foncée d’un côté que
de l’autre) et qui renvoie aux énormes inégalités
qui sont la plaie de l’Amérique latine.
Les seules sorties pacifiques possibles sont la reprise
du dialogue initié par l’Organisation des États
américains et la tenue d’un référendum
révocatoire sur Chavez, que la constitution prévoit
à mi-mandat, en août 2003. Mais les éléments
les plus radicaux de l’opposition continuent d’exiger
son départ immédiat, alors que la communauté
internationale prône plutôt le respect de la légalité
démocratique.
« J’ai peur que l’impatience de
l’opposition nous mène à un bain de sang »,
dit le prêtre belge Bruno Renaud, qui vit depuis 35 ans dans
les bidonvilles de Caracas. Une crainte partagée par beaucoup
de gens ici, qui gardent, comme seul espoir, la tradition démocratique
du Vénézuéla, un des rares pays de l’Amérique
du sud à n’avoir pas connu de gouvernement militaire
depuis près de 30 ans.
Il faut espérer qu’ils gagneront
leur pari.

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