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En poste depuis 6 mois, le correspondant de la radio
de Radio-Canada en Amérique du sud, Michel Labrecque, vit
et travaille à Rio de Janeiro, ville de tous les contrastes
avec ses 10 millions d'habitants. Le dimanche 6 octobre, le Brésil
s'est rendu aux urnes pour désigner un nouveau président.
Dans sa première collaboration à (DNC), Michel nous
explique que la tâche du nouveau chef de l'État brésilien
sera à la dimension de son pays : immense et fascinant.
Rio de Janeiro, le 4 octobre Cidade
de Deus, la ville de Dieu: le nom laisse miroiter le paradis. Mais
à Cidade de Deus, une « favela » de la banlieue
de Rio de Janeiro, Dieu semble avoir déserté les lieux.
Autrefois ville ouvrière modèle avec ses petites maisons
et ses HLM, Cidade de Deus est aujourd'hui un énorme bidonville
où s'entassent plus de 40 000 personnes dans ces maisons
brunes rudimentaires typiques de la périphérie brésilienne.
(Cidade de Deus est aussi le titre d'un film coup de poing qui raconte
la vie hyperviolente de jeunes membres de deux bandes de trafiquants
armés. Le film, basé sur un roman de Paulo Lins, qui
y a grandi, est un énorme succès ici. Plus d'un million
de spectateurs en un mois. De bonnes critiques au festival de Cannes).

MV Bill
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Je me suis rendu à Cidade de Deus, y rencontrer
MV Bill, une des vedettes montantes du hip hop brésilien.
Le rap est aujourd'hui la forme d'expression privilégiée
des jeunes des « favelas ». MV Bill admet avoir
flirté avec la tentation du trafic, mais a finalement opté
pour la musique et les mots. Il me parle des bons côtés
de sa favela qu'il refuse de quitter: 3 écoles de samba,
une vie communautaire intense. Autour de nous, des enfants jouent,
des adultes rigolent. Tout à coup, passe un groupe de jeunes
en BMW chromée, que MV Bill salue. Trafiquants? Je ne le
saurai jamais.
Revenus : le grand écart

Une favela de Rio de Janeiro
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Depuis 6 mois je suis plongé dans cet univers
paradoxal et fascinant qu'est Rio de Janeiro. Car à moins
de 2 kilomètres de Cidade de Deus, vous entrez à Barra
da Tijuca, un quartier de tours à appartements rutilantes,
de centres commerciaux plus grands que les galeries d'Anjou et de
« bairros fechados », quartiers de bungalows clôturés
et gardés 24 heures sur 24.
Rio est un concentré de toutes les contradictions
et de tous les problèmes du Brésil, énorme
pays-continent de 170 millions de personnes. « Le Brésil
n'est pas un pays pauvre, c'est un pays injuste », a
dit son président sortant Fernando Henrique Cardoso. « Un
pays riche avec beaucoup de pauvres », précise
Paulo Pinheiro, directeur d'une maison de sondages. Le Brésil
est un des pays du monde où les écarts de revenus
sont les plus grands.
Le Brésil a une classe moyenne de 50 millions
d'habitants, presque la population de l'Italie. Il fabrique les
avions d'Embraer qui arrachent des contrats à « notre »
Bombardier. On y construit 12 marques d'automobiles. L'Internet
y fait fureur. À côté de ce Brésil du
premier monde, 120 millions de pauvres, qui vivent, eux, comme en
Inde ou en Afrique. 30 millions d'entre eux gagnent entre 1 et 2
dollars par jour.

Dans la favela
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Dans les grandes métropoles du sud, ces 2
mondes s'interpénètrent. C'est particulièrement
le cas à Rio, où près de 600 bidonvilles sont
encastrés dans la « vraie » ville.
30% des 10 millions de « cariocas » y vivent. À
Ipanema, un quartier aisé où ma famille et moi habitons,
on trouve une quantité incroyable de boutiques de luxe (Cartier,
Vuitton, etc), des terrasses et restos « branchés ».
Il m'arrive souvent de me demander où ces clients prennent
tout leur argent. Mais à 5 coins de rue de chez moi se trouve
aussi le « morro » (mont) de Cantagalo, un
« favela » où 98% des gens survivent
en travaillant très dur (souvent comme domestiques chez les
riches), mais « contrôlé » en grande
partie par une minorité de trafiquants.
Des citoyens pris en otage

Dans le quartier d'Ipanema, à Rio
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Depuis longtemps, la violence des pauvres a débordé
dans les quartiers plus aisés. Le 30 septembre dernier, le
« Commando Rouge », principale bande des bidonvilles,
ordonnait la fermeture des commerces et des écoles de toute
la ville, sous peine de représailles. Le mot d'ordre a été
largement suivi pendant plusieurs heures, avant que la police et
le gouvernement de l'État n'interviennent. Des gens meurent
parfois dans leur appartement, atteints d'une balle perdue. D'autres
sont pris dans des tirs croisés entre policiers et bandits.
Une amie qui habite près d'une « favela »
m'a sidéré en me racontant qu'elle pouvait différencier
le bruit d'une mitraillette UZI de celui d'un A-K 47. À la
maternelle que fréquente mon fils de 5 ans, les fenêtres
sont blindées. Au cas où. Il y a une favela juste
à côté. À une certaine époque,
m'a-t-on raconté, les élèves terminaient certains
cours à plat ventre, au son des tirs. Heureusement, les choses
se sont tranquillisées.
Les citoyens, pauvres comme riches, se sentent pris
en otage. Chaque année à Rio de Janeiro, 5000 personnes
meurent à cause de la violence urbaine. À Sao Paulo,
grande mégalopole économique du pays (20 millions
d'habitants) c'est le double.
Une tâche herculéenne

Luis Ignacio Da Silva en campagne
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Briser cet apartheid économique qui engendre
la violence, voilà l'immense défi qui attend le nouveau
président brésilien. En 8 ans, le président
Fernando Henrique Cardoso a stabilisé l'inflation, consolidé
la démocratie encore fragile après des années
de dictature et fait le ménage dans les dépenses publiques.
Mais toutes les études démontrent que les écarts
de richesse ont augmenté, de même que la criminalité
urbaine. Le grand favori, le syndicaliste Luis Ignacio Da Silva,
dit Lula, est lui-même un ouvrier qui a connu la pauvreté.
À sa quatrième campagne, il s'est acquis le soutien
non seulement de la gauche, mais d'un grand nombre d'industriels
qui pensent que les choses doivent changer, sinon le pays va exploser.
Mais comment changer un modèle issu de 500
ans d'esclavage et de colonialisme? Comment le faire alors que le
pays est gravement endetté, que les marchés financiers
menacent de faire dévaluer sa monnaie?
De retour à la favela de Cidade de Deus, je
demande à notre rapeur, MV Bill, cette question qui me trouble
depuis mon arrivée: pourquoi tous ces pauvres ne se révoltent-ils
pas et ne descendent-ils pas dans la rue? « Un jour,
me répond-il, il y aura quelque chose comme une guerre. Et
je crois que les riches l'auront mérité ».

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