| Trois jours avant les élections législatives en Espagne, quatre trains
chargés de voyageurs explosent à Madrid. Quatre trains de banlieue qui transportent des gens ordinaires, tôt le
matin, à l'heure de pointe, des gens qui viennent travailler dans la capitale, des gens paisibles, des hommes, des
femmes de tous âges, des enfants aussi. 200 personnes vont perdre la vie dans cet attentat, rappel brutal aux
États européens qu'ils ne sont pas à l'abri du terrorisme, comme l'explique le correspondant de la radio à Paris,
Robert Houle, dans ce texte préparé pour (DNC).
Paris, le 29 mars 2004 - Quand j'arrive à Madrid, quelques heures
après le drame, c'est encore le chaos, l'horreur qui se voit, qui se sent et qui se fait entendre. Les
sirènes hurlent encore autour de la gare et un peu partout dans le centre-ville. À vitesse folle, les
ambulances transportent des cadavres, des blessés. Les policiers bloquent la circulation pour faciliter
les opérations de sauvetage.
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Près de la gare, des dizaines de madrilènes silencieux et abasourdis, mitraillés par les médias venus de
partout, se recueillent, déposent des fleurs, affichent des mots tendres sur des barrières et des murs.
Plus loin, sur la Place de la Puerta del Sol, toute la soirée, des milliers d'autres viendront spontanément
se rassembler. Ils allument des lampions, chantent, crient des slogans contre les terroristes, puis
s'assoient sur le pavé, gardent le silence à la mémoire des victimes, pendant que se fait toujours entendre
le son lugubre des sirènes. Dans la rue tout le monde accuse l'ETA, les séparatistes basques, d'avoir commis
cet acte odieux. Mon scepticisme les étonne, les choque. Je n'insiste pas.
En moins de 24 heures, pourtant, la police espagnole a réuni des indices fiables qui convergent tous vers la
piste islamiste, des indices que cherche à dissimuler le gouvernement, pour des raisons électorales. Les
premières arrestations, la veille des élections, viennent confirmer ce dont maintenant tout le monde se
doute : les islamistes ont frappé Madrid. Al Qaïda revendique d'ailleurs les attentats.
La peur
Il faut se rendre à l'évidence : les attentats de Madrid ont montré la faille des services secrets espagnols
et européens. Certains des auteurs présumés des attentats étaient connus des services de renseignement pour
avoir des contacts avec Al Qaïda. Pourtant, ils n'ont jamais vraiment été inquiétés. Cela semble pour le
moins étrange.
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Résultat : partout en Europe on craint maintenant le pire. En Angleterre, on est convaincu qu'un attentat de
grande envergure se prépare. C'est inévitable, disent les autorités britanniques qui appellent tous les citoyens
à la vigilance. «Une attaque terroriste à Londres ou n'importe où ailleurs en Europe n'est qu'une question de
temps», estime le ministre des Affaires étrangères britannique, Jack Straw, qui dit tout haut ce que tout le
monde pense. Tous les pays se sentent concernés, y compris ceux qui, comme la France et l'Allemagne, ont critiqué
l'intervention en Irak. Chaque jour, dans chaque pays de l'Union, les faux appels à la bombe se multiplient,
les faux communiqués aussi. Tout est pris au sérieux.
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Réunis à Bruxelles les 25 et 26 mars, les chefs d'État et de gouvernement des 25 pays de l'Union européenne ont
reconnu l'urgence de mieux se coordonner face à cette menace. L'Europe va nommer un responsable de la lutte
anti-terroriste, qui sera chargé de tisser les liens entre toutes les forces policières et judiciaires, et
entre tous les services secrets pour tenter de prévenir les prochaines attaques. Mais malgré le sentiment
d'urgence, ce sommet a peut-être accouché d'une souris. En fait le coordinateur de la lutte anti-terroriste
n'aura guère de moyens. Il devra surtout se fier à la bonne volonté des services de police et de renseignement.
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Lors du sommet, le président Chirac s'est opposé farouchement à une intégration plus poussée des services de
renseignement et à la création d'une sorte de CIA-Europe. «En matière de renseignement et de sécurité, dit le
président français, il est important de mieux se coordonner, mais il faut se montrer prudent. On ne peut pas
tout mettre sur la table.»
L'Europe veut mieux se protéger contre l'infiltration de groupes terroristes. Mais assurer la protection des
frontières européennes n'est pas non plus chose facile. Les frontières intérieures de la grande Europe élargie
sont poreuses. L'Europe entend aussi mieux assurer le contrôle de l'identité des citoyens et des voyageurs.
Par exemple les passeports devront éventuellement contenir des informations biométriques, comme les empreintes
digitales.
L'Europe a sans doute compris l'urgence de réagir collectivement à la menace islamiste. Mais à l'issue de ce sommet le doute demeure. Plusieurs de
ces mesures avaient déja été annoncées après les attentats du 11 septembre et n'ont jamais été appliquées.
La haine
L'Europe est secouée. Les premières arrestations tendent à démonter que les auteurs des attentats seraient
d'origine marocaine, dont certains d'entre eux vivaient en Espagne depuis longtemps. Cela tendrait à démontrer,
comme le craignent les services de renseignement, que des cellules dormantes d'Al Qaïda n'attendent que le moment
propice pour frapper.
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Des funérailles d'État ont été célébrées à la cathédrale de Madrid |
Ces premières informations sur les auteurs présumés du crime risquent aussi d'aggraver les relations avec la
communauté musulmane. Des millions de musulmans vivent en toute quiétude en Europe. Mais les relations sont
devenues très tendues après les attentats du 11 septembre, avec le pourrissement de la situation en Israël
et l'intervention en Irak. En France, les relations se sont aussi empoisonnées avec le débat sur
l'interdiction du voile islamique à l'école. Des partis d'extrême-droite, comme le Front National en France,
profitent de l'horreur pour stigmatiser d'avantage les immigrants, les arabes, les musulmans.
L'émotion est encore tellement forte, que les Espagnols et l'ensemble des Européens n'arrivent pas à
mesurer sereinement et objectivement l'ampleur de la menace d'Al Qaïda. On sait par contre que même si la
police espagnole réussit à identifier et à retrouver tous les coupables, le réseau d'Oussama ben Laden va
demeurer longtemps encore une menace pour toute l'Europe et pour tout le monde.
Ceux qui ont fait exploser les trains de voyageurs portaient en eux une énorme haine. Mais, pourquoi tant
de haine? C'est la question que se posaient, ce jeudi 11 mars, sous une pluie battante, les Espagnols
incrédules venus pleurer leurs morts.
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